Lorque l’an passé le trailer de Musically Mad était sorti, nous avions poussé un ouf de soulagement. Enfin un documentaire qui serait à même -et de quelle belle façon !- de cristalliser l’atmosphère, la culture et la spiritualité qui règne autour de la culture dub et sound system en Angleterre, et à présent à travers le monde. Histoire(s) de basse de la jamaïque à l’Angleterre.


 
Car la tâche semblait, a priori, loin d’être facile.
Avant d’aborder plus en détails les éléments de ce DVD, restituons le contexte :
Le reggae, historiquement, s’est développé à partir de sa diffusion en public, à travers des groupes traditionnels (mento ou calypso) ou de réception (l’histoire des formations swing en Jamaïque et des groupes dits « hôteliers »), puis, lorsque engager un band devint trop cher pour les promoteurs de l’île, à travers l’amplification et le sound system. Dès les années 1940, l’apport principal de musiques nouvelles sur l’île venait des radios US en face (WLAC ou WINZ à Miami) et des migrants rapportant des disques des Etats-Unis. Peu à peu le principe économique du « tout sans orchestre » gagna les producteurs et promoteurs, chacun projetant de façonner son propre sound system, plus économique.

Compressed with JPEG Optimizer 4.00, www.xat.com

 
Basiquement, comprenez par sound system un amas de boîte en bois reliées entre elles, véritables Lego qu’on emboîte les uns sur les autres, à l’intérieur desquels sont vissés des haut-parleurs. Le tout divisé en plusieurs voies (aigus, mid et bass) et relié à une tour de contrôle (control tower en anglais). Puis une platine et une piste de danse, un terrain vague ou autre pâté de maisons. Un camion, un générateur et des années 1950 en Jamaïque rythmées par les affrontements entre les principaux « systems », futurs labels majeurs de l’île : Duke Vin, Tom The Great Sebastian, Arthur « Duke » Reid (Trojan Sound), Clement Seymour « Coxsone » Dodd (Sir Coxsone’s Downbeat), Prince Buster ou Vincent « King » Edwards (Giant System). Commençait alors l’ère de la lutte pour la suprématie, celle des vinyles blankés, des voyages aux Etats-Unis pour chopper les meilleurs galettes et, inévitablement, les bastons, sabotages etc…Un phénomène reproduit fin 70s dans le sud du Bronx, premiers systems installés à New-York et block parties rageuses, intronisées (si on passe le détail) par le jamaicain Kool Herc.
 
Passant 30 ans de développement de sub-cultures et genres musicaux sur l’île, liés à des causes endogènes comme exogènes (crise économique, arrivée de nouveaux matériels de studios, renforcement des communautés rastafariennes…etc), voilà le reggae arrivé en Angleterre, en même temps que les flux de migrants jamaïcains vers Albion, et le début d’une nouvelle histoire. Sans négliger un point crucial : le fait qu’entre temps, King Tubby, Perry, la Chin Family ou E.T. Thompson avaient inventé le dub.

 
L’Angleterre, à la fin des années 1970, comme partout, avait connu l’effet Marley et sentait déjà les heures du lovers rock et du digital approcher à grands pas. Fin seventies, début eighties, c’est l’émergence des « blues », ces soirées ouvertes que Marley décrira entre les lignes comme punky-reggae party, joviales et enfumées, ou qu’Ari Up, chanteuse des Slits racontera avec entrain dans le Rip It Up And Start Again de Simon Reynolds : « On avait l’habitude de trouver les blues en suivant les basses dans la rue […] On pouvait être très loin de l’endroit, on sentait quand même déjà les vibrations. En 76, 77, 78, il y avait habituellement zéro blanc dans ce genre de soirées […] A l’époque il y avait ce style appelé steppers, et j’étais vraiment une super bonne steppeuse» (p.121). Stepper music, on y reviendra.
En aparté, car l’Angleterre a toujours été productrice de contre-cultures, certains anglais issus des vagues d’immigrations commencèrent à reproduire la volonté de promouvoir et diffuser une musique, disons, plus culturelle et emprunte de spiritualité commémorative et rituelle. Roots, rockers, harmonies vocales et early reggae étaient perpétués par toute une frange de sound systems, construits rudimentairement au départ dans les banlieues des grandes villes anglaises, principalement sa capitale, Londres.
 
Saxon Sound International opposait son style actuel, plein de tendances et de « tubes » à la rudesse des dubs militants de Jah Shaka, producteur, chanteur, multi-instrumentiste et icône depuis 30 ans d’une scène en plein développement.

Alors qu’Under Me Sleng Teng rompait les hanches des danseurs à travers les dancehall anglais, Shaka, Baron Turbo, Jungle Man Sound (ici dans ce documentaire, en images) continuaient à perpétuer une foi roots actualisée et syncrétique du digital montant, suivi par toute une frange (certes minime à l’époque) d’aficionados de morceaux en plusieurs parts joués sans mix, sur une seule platine et basés sur la puissance d’une amplification monstrueuse (parfois plus de 20 KW de son réunis dans une même danse). Et des dubplates, ces acétates préssés à l’unité accompagnant le tout. Musique puisant dans la spiritualité, le rituel (parfois quasi-guerrier), l’oubli, le tout sous des bannières trois couleurs, red, gold & green (enfin, pour l’image). D’année en année, les génération évoluant, les années 1980 virent apparaître d’autres sound systems d’importance en Angleterre : Aba Shanti I, les frères Russ et Lol Bell-Brown (Boom-Shaka-Lacka, puis The Disciples), Jah Tubbys, Jah Observer ou Channel One. Ces entités gravitant bien évidement autour d’équipes de chanteurs, de producteurs et de musiciens de studios, aux styles bien différents (Dread & Fred, Sound Iration, Jonah Dan, The Bush Chemists & Centry, les Twinkle Brothers, dub Judah et certaines chanteuses, comme Empress Rasheda ou la jeune Aisha).

 
Voilà pour le début de l’histoire, racontée en partie par ce documentaire constitué principalement d’images d’archives, d’interviews, de captations de sessions et autres lives que l’équipe réalisatrice menée par Karl Folke (des suédois lié au crew et sound system Meditative Sound) a su mettre en valeur avec suffisement d’intelligence. Un gros boulot.
 
L’intérêt du DVD, hormis son aspect finement historique, est son aspect pédagogique, voire didactique. Celui-ci présente en effet aussi bien les acteurs phares, fondateurs en quelques sorte, que les newscomers, gens de l’ombre (enfin un zoom sur Terry Gad! warrior), passionnés et autres architectes de cette culture (le constructeur de pré-amplis Mark Mostec, l’artisan de scoops, ces caissons de basses gigantesques, Shortman. Sans oublier de revenir sur l’aspect crucial joué par les dublates, ces versions exclusives créées à la base pour la promotion d’un sound face à un autre et qui aujourd’hui semblent être catalyseurs de « bonne compétition » entre les différents team de producteurs et soundmen.
 
Le reportage donne ainsi une parole large et élégante à Stryda, Reuben Addis, Fatman, Idren Natural, Mickey Dread ou les jeunes fils de Shaka et Ariwa, tout en proposant des images (très lourdes) de sessions d’Aba Shanti, Jah Life, King Shiloh, Mighty Tabbot, King Earthquake, Jah Trinity ou Iration Steppas. Le tout joliment mis en boîte –un bel artwork- ça aide.

Les témoignages d’acteurs sont porfois poignants d’émotion (Fatman qui raconte ses cuts fraîchements sortis des studios JA), de sincérité et de vécu (Natural qui explique ses sessions de Jungleman, Levi Roots ou Ras Muffet l’importance du préampli…). Un résumé bien gaûlé de sensations physiques liées à la basse et aux contre-temps entendus lors d’une danse, en sound-system. Une histoire de vibrations.

 
Mention spéciale enfin pour les images d’archives des sound des années 1980, de bons petits bonus (l’anecdote de danse du meeting Tubbys, Shiloh et Aba !) et petit point d’interrogation : pourquoi pas d’images, d’interviews, de commentaires sur l’icône de cette entière scène, Jah Shaka, dont mentions ne viennent que par bribes. Une question en suspend (même si on se doute du pourquoi…), qui ne retire rien à la force de ce Musically Mad, qui conclu avec tact sur la scène internationale, en croissant développement. Un doc qui devrait renforcer encore plus une scène française (Cultural Warriors, Blackboard Jungle, Tomaski, Munky Lee, OBF, Coptic Sound, Jah Militant, Dub Machinist, Web-Cam Hi-Fi, Weeding Dub…) ayant accumulée histoire et musique, et souvent soucieuse, c’est primordial, de la culture qui la relie à cette histoire. Un documentaire à acheter, comme un bon disque.

Gros plan de Lucas Blaya aka Lux pour 90bpm

DVD Musically Mad

Prix: 20 euros
Accompagné d’un livret 16 pages brillant couleurs, écrits de David Katz.
Sortie : Juillet 2008
Pays: Suède / Angleterre