Dimanche 2 décembre, la Concrete reçoit (entre autre) Tom Trago et Motor City Drum Ensemble, il était donc grand temps de faire un état des lieux avec eux de la situation nocturne Parisienne. Entretien avec Brice, le Directeur Artistique de la Concrete.

Première question sommes toutes basique : quel était le projet d'origine avec Concrete ?

Brice : le projet à l'origine s'appelait "Twisted", c'était une soirée itinérante. La première a eu lieu dans un ancien studio de cinéma vers porte de St Ouen et d'un point de vue musique on était vraiment house, minimale et techno. La deuxième, on l'a faite sur le bateau qu'on utilise toujours aujourd'hui pour la Concrète, on avait déjà trouvé ce spot. Ça a bien buzzé dès le départ, il y avait 1 500 personnes, on avait rempli la jauge d'emblée. On voulait faire des fêtes de nuit dessus mais comme on a jamais eu l'autorisation de nuit, on a décidé de faire des fêtes de jour à partir de 7h du matin parce qu'il n’y avait pas d'autorisation à avoir, sauf pour l'alcool mais ça on l'a eu sans trop de problème. Voilà pour les Twisted qui ont été un gros carton très vite. Ensuite on a voulu bouger, puisque la soirée était itinérante, on avait trouvé un lieu, on avait l'autorisation et une semaine avant l'événement j'ai reçu un appel du propriétaire m'annonçant qu'il avait envoyé une association faire des fouilles dans le sol pour voir si tout était aux normes de sécurité et là ils ont trouvé un cadavre…

Wow !

Brice : (rires, ndlr) Non mais un cadavre du 15eme siècle ! Donc le site a été bloqué trois mois pour fouilles archéologiques, impossible de faire la soirée dedans, on est retournés sur le bateau. Et la troisième a encore mieux marché là bas. Donc on s'est dit que comme Twisted est censé être un projet qui se déplace avec un esprit un peu "fou fou", on l’a développé ailleurs et comme on voulait vraiment garder le bateau parce que c'est un super spot, on a décidé de monter Concrete. "Concrete" = "béton", donc un truc un peu plus sérieux, un peu plus techno qui a débuté le 30 octobre de l'année dernière. Voila comment a débuté le projet.


Concrete

En un an ? Ça a eu du succès hyper vite alors ? Le buzz s'est fait en un rien de temps ?

Brice : ça s'est fait très vite. Moi j'ai mes deux associés, Adrien qui travaillait avec le Triptik, le Social et Aurelien et qui était plus dans la hard-tek, des trucs vénères dans les champs. En plus, j’ai un autre associé qui s’appelle Pete, qui nous aide sur la promo et avec qui je parcourais l’Europe, sans rien organiser mais où a pu rencontrer tous les gros DJs et bookers parce qu’ils faisaient la teuf avec nous. Entre les gens qu’on connaissait, la promo qui gonflait le truc et le concept de fête toute la journée avec un line-up équivalent à ceux des meilleurs clubs d’Europe – parce qu’on a mis les moyens là dessus – ça a cartonné. On n’a pas voulu faire une fête underground, on voulait vraiment faire grossir la scène à Paris donc on a utilisé tous les supports possibles au niveau des médias, on est passés dans le Nouvel Obs et dans Le Monde pour élargir le public et lui faire découvrir la musique qu’on aime. Donc notre démarche est d’être underground au niveau de la ligne artistique mais de ne pas rester dans la niche parisienne des gens qu’on connaît tous en élargissant la line-up et l’audience à l’international.


Élargir le public en délocalisant l’événement un peu partout ?

Brice : Non, non, on reste sur Paris mais en terme de promo on vise très large. On est assez agressifs sur la promo : on a des grosses mailings-lists, on a des équipes de RP un peu partout dans les clubs pour ramener du public, on est bien appuyés sur des gros sites type Resident Advisor, c’est ce qui fait que nous avons eu du succès. Plus la qualité des line-up, je pense qu’il y a une demande aujourd’hui pour de la musique un peu plus underground. Ce sont tous ces éléments qui font notre succès aujourd’hui.

Je reviens sur ce que tu disais tout à l’heure : la Concrete c’est presque venu d’un soucis administratif finalement ?

Brice : en gros, ouais. La nuit c’était pas possible, donc on a opté pour la journée mais après c’est vrai que Paris c’est pas une ville où il y a une culture de l’after. Moi je les connais les after à Paris, ça se passe dans une cave, la moitié du public est constituée de dealers… Donc nous on n’a pas voulu faire une fête d’après-midi comme Terrassa, parce que l’avantage de commencer à 7h du matin c’est qu’on a tout le public de club qui veut encore faire la fête et en plus tout le public qui souhaite faire une fête d’après-midi. Sans compter que lorsque tu arrives l’après-midi la fête bat déjà son plein tandis que si on ouvrait à 14h il faudrait attendre 18h avant que ça chauffe vraiment. Donc là, le public est déjà chaud parce qu’il arrive en after et l’ambiance est au top du début à la fin, il n’y a pas de moments où ça redescend.

Donc au-delà de la pirouette administrative vous l’avez aussi créé parce que ça n’existait pas ?

Brice : complétement, c’était nouveau. Il y avait le risque que ça ne passe pas au niveau des autorisations donc la première on l’a organisée avec la peur de se prendre un arrêté préfectoral. Même si on fait tout dans les règles : on déclare tout le monde, on a toutes autorisations, lorsque les flics viennent, ils voient qu’on est en règle au niveau de la sécu, on est intraitable sur la drogue… donc on essaie de faire un truc assez propre pour que ça tienne et finalement on arrive à maintenir un bon niveau pour ce format de fête. 


Et l’inspiration elle vient d’où ? Berlin ?

Brice : Moi je n’ai pas grandi là bas mais ça fait dix ans que j’y vais tous les mois et c’est vrai qu’on s’est inspiré de ce qu’il se passe là bas. On s’est dit que c’était bête que ça n’existe pas à Paris, une ville magnifique, où l’on peut faire venir des gens de partout pour faire la fête. En plus on a  beau spot, on peut être à la fois en plein air ou derrière une grande baie vitrée donc c’est pas du tout obscur, c’est parfait.

Concrete

Tu commences à parler des atouts de Paris et justement si on a monté une rubrique “Rhythm Of The Night” c’est qu’il se créer de belles initiatives à Paris (et partout en France) d’où ma question : quels sont les atouts de Paris ?

Brice : les atouts de Paris, c’est que la ville est belle déjà. Je vais parler d’un point de vue étranger, mais même si la ville est belle et qu’ils viennent pour ça, maintenant Paris devient vraiment une ville où l’on peut sortir, c’est pour ça qu’on a de plus en plus de gens qui viennent de l’étranger. On les voit au Concrete. Quelque chose que je note aussi et que les Parisiens ne notent pas forcément, c’est que le public parisien est vraiment bien. C’est un public qui est unique pour son énergie. Tu vas à Berlin, sur les dancefloors, le public ne réagit pas. Il n’est pas blasé mais j’ai l’impression qu’il intériorise beaucoup la chose, il connaît le titre, il ne réagit pas tellement. À Paris, le DJ arrête les basses et lorsqu’il les remet, le public explose et les artistes adorent ça. Les artistes adorent jouer à Paris parce que le public est vraiment spécial. Et puis je pense qu’on s’est ennuyés pendant dix ans à Paris, tout ça c’est nouveau et les gens sont fous, c’est le cadeau. Ce sont vraiment des arguments pour Paris. Et tu sais, le site Resident Advisor, qui est le plus gros site sur la techno actuelle – et qui a fait un gros reportage sur Detroit et Berlin – m’avait contacté il y a quelques mois parce qu’il avait senti le truc venir et qu'il voulait faire un reportage sur Paris. Ils ont sentis le truc venir et ils considèrent aujourd'hui que c’est à Paris que ça va se passer. Donc ils ont fait un peu le tour dans les fêtes, je les ai baladés, ils nous ont filmés et je pense que ça sortir dans les cinés d’ici peu à Paris. C’est un bon indicateur si Resident Advisor s’intéresse à Paris après Detroit et Berlin c’est vraiment qu’il se passe quelque chose. C’est vrai qu’à Paris, on a pas mal de gens qui râlent, qui se plaignent des prix et j’en passe et pourtant récemment j’étais à Amsterdam pour un festival et tout le monde venait me voir pour  savoir comment ça se passait chez nous. Tout le monde sent qu’il y a quelque chose de gros qui est en train de se passer chez nous. Pendant dix ans on s’est ennuyé, c’était la bataille des clubs pour savoir qui allait avoir le DJ le plus populaire et là c’est en train de tourner, le public veut entendre des artistes qu’il connaît, il fait confiance au promoteur pour découvrir des trucs nouveaux et les line-up deviennent de plus en plus intéressantes. Le week-end dernier (interview réalisée le 30/10/12, ndlr) c’était le dilemme pour savoir où j’allais aller, il y avait cinquante fêtes cools.


C’est vrai qu’il y a des symboles de ce changement. Rien qu’au sein de la Techno Parade, cette année, c’est pas Joachim Garraud mais Agoria qui a été convié pour parrainer l’événement…

Brice : mais complétement, ce sont ce genre de choses qui montrent que le vent est en train de tourner et dans notre sens donc c’est cool.


Mais alors deux questions s’imposent : pourquoi maintenant ? Et pourquoi avions nous autant de retard ?

Brice : mon analyse c’est qu’au début des années 90, Paris était mortel avec Laurent Garnier, la rave et compagnie, tout ça c’était super, puis la droite est passée donc ça a éteint la nuit parisienne et puis on a eu quinze ans où la nuit était tenue par quatre promoteurs. Ils ont fait des trucs biens au début, Terrassa entre autre mais ils se sont endormis sur leur lauriers, ils ont vu que ça marchait tout seul et ils ont pas cherché à réinventer leur concept et à la fin c’est devenu nul, il se passait plus rien. Donc, tu vois Jérémie (le fondateur de Die Nacht, ndlr), Céline qui organise la Sunday ou des mecs comme Sonotown, on a tous a peu près le même âge, on est tous à peu près trentenaires et quand les autres organisaient des fêtes, nous étions là à danser et maintenant c’est nous organisons. Et le cycle continue, aujourd’hui on voit des jeunes qui sont là depuis pas longtemps et il y a une nouvelle énergie qui se met en place. On est tous arrivés en même temps, on a la même énergie. C’est en train de bien évoluer.


Et les goûts changent non ? Je le vois bien avec 90bpm, en France on réapprend à aimer la musique électronique.

Brice : alors c’est vrai, on réapprend à aimer la musique électronique mais je pense que ça ne se passe pas qu’en France, l’offre est en train d’évoluer partout. Au début des 00’s, c’était la catastrophe, tu avais soit la techno hardcore, soit la house de mainstream, c’était pas très intéressant. Après tu eu l’arrivée de la minimale qui a tout monopolisé avec les Richie Hawtin et compagnie et ensuite tu as eu un petit passage tech-house un peu gentillet et pas terrible. Et maintenant, depuis trois ans, va comprendre pourquoi, tu as la techno qui revient en force avec les Allemands comme Marcel Dettman, la house redevient intéressante avec les américains comme Derrick May qui commence à revenir tandis qu’on les voyait plus. Tu as la nouvelle scène anglaise aussi, les Joy Orbison et consorts qui sont en train d’exploser, tout ça c’est intéressant et ça diversifie une offre qui te donne de plus en plus envie de sortir.


Maintenant qu’on a vu les gros atouts de Paris, selon toi, quels sont ses handicaps ?

Brice : c’est un peu ce que je t’ai dit tout à l’heure finalement, c’est le Parisien. Tu vois, quand il est dans ta fête, il est bien, il va bien s’amuser et puis le lendemain il va te défoncer. Parce qu’il a attendu vingt minutes au vestiaire ou ce genre de truc. Et c’est le mauvais côté de Paris, le Parisien est pas fier de ce qu’il a, je pense que ça t’empêche d’atteindre un certain niveau. Surtout à l’étranger, quand tu vois les Berlinois qui te disent « on a les meilleurs fêtes au monde » je pense que ça joue beaucoup. Après tu as la législation. Même si je pense que c’est un faux problème, ça met du handicap mais je pense qu’on peut toujours s’adapter, tu vois à Amsterdam, les clubs ouvrent jusqu’à 5h du matin, mais les gens sont fous jusqu’au bout, ils s’adaptent et s’organisent pour des afters après. Je pense pas qu’à Londres ça soit plus facile que chez nous de faire des fêtes et pourtant ça s’est jamais arrêté. Partout où il y a des contraintes, les gens ont su s’adapter et je pense qu’il faut qu’on s’adapte aussi. C’est pas la peine de faire du Berlin partout, Berlin c’est très bien à Berlin, on doit l’adapter à la culture Parisienne et pas copier.


Donc affirmer une identité de la nuit parisienne.

Brice : exactement, c’est ce pour quoi nous militons. Si on veut vraiment construire une identité parisienne sur la fête, il ne faut surtout pas copier Berlin et déterminer qu’il faut faire la fête à notre manière et créer vraiment un style parisien.




On parlait du parisien, ça nous fait dériver vers un autre problème de la nuit parisienne : le pouvoir du voisinage.
Brice : Ça c’est un gros problème. Le voisinage a une force considérable à Paris.


Paris connaît une des plus grosse densité d’Europe. Quand tu vois que Berlin est sept fois plus grande, tu sens qu’à Paris on est très entassés et du coup on se gène vite.

Brice : oui Berlin est sept fois plus grande mais surtout – et c’est normal – le voisin est très écouté ici. Deux voisin ça peut fermer un club qui embauche cinquante personnes et mettre cinquante personnes au chômage. C’est le problème. Après j’entends dire que la municipalité veut changer les choses à ce niveau là, un projet de réaménagement des quais avec des murs serait envisagé ce qui nous permettrait un volume sonore plus important. C’est pour ça que notre spot est vraiment bien, à Quai De La Rapée, on a que des entreprises autour. On doit avoir trois voisins éloignés au final.

Concrete
 

Tu te souviens d’un rapport de 2009…
Brice :
"la nuit se meurt à Paris" ? 


Exactement, et toi qui en est un acteur, comment crois-tu qu’on peut la redynamiser cette nuit parisienne ? Ça passe par plus de transports ?

Brice : Je ne sais pas trop. En tout cas ce qui est marrant c’est que pour la première Twisted, le slogan que j’avais utilisé c’est « la nuit se meurt à Paris, donc faisons la fête la journée » (rires, ndlr). Donc c’était un peu la même idée. Après pour redynamiser ? Peut-être faire des événements qui en valent la peine. Et puis-être sortir un peu de Paris. On a un autre projet qui s’appelle la Weather, qui se déroule dans une zone industrielle donc niveau voisinage on n’emmerde personne. On a fait 3000 personnes donc beau succès, et ça, ça n’existait pas il y a cinq ans, tu ne faisais pas sortir un Parisien en dehors du Periph et encore tu lui faisais même pas traverser Paris d’un côté à l’autre. Aujourd’hui ils s’en foutent, ils prennent des taxis, ils en ont rien à foutre de se payer le taxi et de bouger un peu. Et moi je pense que ça va jouer sur la qualité des événements si tu donnes au public une raison de bouger, il le fera vraiment. J’étais récemment à La Machine, il y avait Steffi et tout un line-up pointu et ils ont fait 1200 personnes. C’était génial. Donc si tu redynamises ta line-up et que tu fais varier les endroits, Paris peut bouger. Après si tu ramènes toujours les même DJs au Rex ou au Showcase et compagnie, la nuit s’essouffle parce que le public en a marre de faire la fête au même endroit avec les mêmes têtes tout le temps. Je pense aussi que faire grossir la scène, faire venir le public là où il connaît personne, c’est aussi un point positif parce qu’il se dit qu’il va faire des rencontres. Tandis qu’il y a quelques temps, tu te rendais au Social Club ou au Rex, tu voyais tout le temps les même têtes et au bout d’un moment tu savais plus trop pourquoi t’y allais. Ça aussi, ça joue.

Comme on a une rubrique qui s’appelle « From paris to » où l’on aime voir ce qu’il se passe partout, voir où des mouvements, des événements, des idées naissent, comment la musique se consomme ailleurs et pourquoi, je voulais voir avec toi si tu avais des coups de cœur, des lieux à nous conseiller.

Brice : ce qui m’a marqué récemment, c’est la ville de Varsovie. Je pense que Berlin va décliner progressivement, on le voit, ils ont beaucoup de problème avec la GEMA entre autres et Varsovie a un peu les armes pour devenir le nouveau Berlin, c’est un peu la même histoire, la ville détruite, c’est très jeune, pas cher et ils ont une culture très underground donc je pense qu’il faut juste qu’ils se mettent à la page du jour, qu’ils s’adaptent un peu musicalement pour faire un gros truc. Pareil, je me rendais beaucoup en Ukraine, comme à Moscou, ce sont des villes qui commencent à découvrir cette musique donc ils sont super enthousiastes, ils sont passionnés.

C’est vrai qu’on connaît mal ici le clubbing de Moscou

Brice : ils ont pourtant ce qu’on considère aujourd’hui comme un des meilleurs clubs au monde : L’Arma 17. C’est une des meilleurs programmations musicale au monde et un des plus beaux clubs sur Terre. Il y a un nouveau club qui vient de s’ouvrir où l’on va bientôt faire une Concrete en janvier et qui est aussi énorme. Donc ce qui va se passer sera à l’Est. L’Espagne, c’est fini, ça a été pourri par une sale mentalité. Mais à l’Est, je sens bien des pays comme la Roumanie ou des villes comme Budapest. D’ailleurs on a programmé des groupes roumains récemment qui sont devenus un peu les bras droits de Villalobos maintenant et qui sont des grosses stars à Ibiza. Et ils jouent uniquement chez nous, ce sont des bons amis et on essaie de pousser cette scène.

 

Concrete

Et quels sont vos projets pour cette nouvelle saison ?

Brice : Concrete restera Concrete. Sinon on a monté notre agence de booking avec une dizaine d’artistes, que des Parisiens pour l’instant, avec des gros potentiels, on est en train de monter un label et on exporte un peu le concept. On a fait une Concrete à Berlin au club des Visionnaires, on essaie d’externaliser un peu, pas simplement représenter Concrete mais aussi quelques artistes qu’on défend.

 


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