On ne voit pas toujours midi à notre porte. C’est pour ça qu’au lieu de rêver d’une autre nuit à Paris et de prendre un charter en affirmant que c’est mieux ailleurs, 90bpm met en valeur les belles initiatives prises pour la nuit en France dans sa nouvelle rubrique « Rhythm Of The Night ». Et en vue du retour de ses soirées à partir du vendredi 21 septembre, on a discuté de la nuit parisienne avec (Jérémie Feinbatt, le fondateur de) Die Nacht.

Question simple pour commencer : c’était quoi le projet avec Die Nacht ?
Jérémie :
C’était ce que j’appelais le projet "d’une nuit meilleure", un projet pour apporter quelque chose qui n’existait pas à Paris. Quand j’ai commencé Die Nacht, il y a quelques années, moi je voulais apporter ce qu’on trouve à Zurich, à Berlin, à Londres, le discours habituel d’une fête plus alternative, plus underground, simplement différente. Je pense que depuis ça a pas mal été fait, quelques collectifs ont suivis les pas de Die Nacht et eux-mêmes se sont lancés dans l’organisation de soirées dans des lieux plus ou moins illégaux, disons hors-club, à Paris. Donc c’est un pari réussi.

Première soirée, il y a trois ans c’est ça ?
Jérémie :
Première soirée, c’était pas sous le nom de Die Nacht mais c’était il y a quatre ans même.

Et Die Nacht, le choix de ce nom en Allemand, c’est une inspiration Berlinoise
j’imagine ?
Jérémie :
Berlin, bien qu’il y ait d’autres villes, c’est l’épicentre de cette fête alternative dans des lieux qui ne sont pas des clubs mais qui sont transformés en clubs pour des fêtes alternatives. C’est pour ça que j’ai pris Die Nacht en allemand. Et puis le nom sonne bien. Mais à la base, l’idée c’était de prendre ce qu’il y a de bon dans toutes les villes, il y a des choses que j’ai trouvé dans d’autres villes et pas à Berlin et que j’essaie d’amener au Die Nacht.

Et vouloir implanter le concept à Paris, ça partait d’un constat, non ? Paris c’est
une ville d’Art, de culture mais pas une ville de fête ?
Jérémie :
Oui et ça ne l’est toujours pas. Les Parisiens se plaignent beaucoup, tu entends souvent que c’est pas comme à Berlin, c’est pas comme à Londres … Quelque part c’est vrai, Paris c’est super pour les cafés mais c’est pas une ville de clubbing, il n’y a pas un historique clubbing. Alors il y a des choses originales qui se tentent mais c’est pas sa grande force. Bien qu’il y ait une offre sympa mais c’est vraiment pas sa grande force.

Donc le constat de départ c’est offrir à Paris quelque chose qu’il n’avait pas avant ?
Jérémie :
oui c’est ça et puis faire plaisir aux Parisiens, Die Nacht c’est une association, le but c’est pas de se faire des thunes et on s’en fait pas vraiment, je vis pas de ça. Le but c’est de se dire : si les Parisiens sont capables de prendre un avion pour aller à Londres ou pour aller à Berlin en un week end, ils sont prêts à aller à Montreuil pour trouver une teuf qu’ils n’auront pas ailleurs à Paris.

Nous avons monté cette rubrique "Rythmn Of The Night" pour mettre en valeur
les initiatives locales et combattre cet état d’esprit voulant que c’est toujours
mieux ailleurs. D’où ma question : Paris a ses handicaps mais elle a fatalement
ses atouts, non ?
Jérémie :
Pour la fête ? Non franchement, j’en vois pas.

Ha bon ? Tout est à faire ?
Jérémie :
Non, des agences comme La Clique ont inventé le concept de "Mini-Clubbing" qui s’exporte bien en Europe, ça je trouve ça très bien, Paris l’a fait et ça marche très bien. C’est typique de Paris aussi d’être un peu plus élitiste, intimiste, de rester entre les même réseaux, les gens se partagent pas trop à Paris mais malgré tout le concept que je viens de citer a réussi à bien s’exporter. Après, quand tu regardes des soirées plus undergrounds comme les "warehouse party", il n’y a rien à Paris que l’on n’ait pas ailleurs. C’est pour ça qu’on essaie de prendre le meilleur d’un peu partout, on essaie d’importer la nouveauté mais pas de créer la nouveauté qui n’existe nulle part.

Et selon toi qu’est ce qui fait que les initiatives aient du mal à se créer, à s’implanter ? Est-ce qu’il y a tout simplement trop de monde, les nuisances sonores freinent le développement de projet, la ville de Paris ne s’investit pas ou alors un problème de réseau comme ce dont tu parlais ?
Jérémie :
Je pense qu’il y a pas mal de facteurs qui se mélangent. Tu en a cité deux : dans Paris intra-muros, c’est très dur de trouver une certaine capacité où tu peux faire du bruit, les lieux sont mal insonorisés, où que tu sois tu gêneras quelqu’un. Il y a même cette peur globale des jeunes, une peur de la fête, une peur de la musique électronique qui est mal vue et mal vécue. Il y a ça et deuxièmement, il y a clairement des freins mis en place par les pouvoirs publics et la législation. Franchement organiser une soirée hors club, c’est hyper difficile. J’ai arrêté de faire des soirées dans des usines désaffectées, c’est trop risqué, tu sais pour organiser une soirée il faut que les lieux soient ERP, "autorisés à recevoir du public". En l’occurrence, Montreuil ça l’est. Mais il faut des issues de secours, du désenfumage… Autre problème que j’ai réussi à résoudre au fil des années, tu peux pas vendre de l’alcool comme ça et une soirée sans alcool c’est pas très marrant. Il y a ici des tas de contraintes réglementaires que tu as pas dans d’autres villes, à Londres, à Berlin et qui rendent la chose difficile à Paris.

Donc c’est la différence majeure entre Paris et les autres capitales "nocturnes" ?
Jérémie :
C’est l’espace aussi. Tu as tous ces espaces, ces bâtiments, ces chantiers qui ne sont pas utilisés et qui appartiennent au privé pas au public, comme dans le 13eme où tu as des entrepôts superbes mais ils appartiennent à la RATP, c’est pas possible d’organiser quelque chose là dedans.

Oui quand tu vois ce que récupère Jeudi Noir, dans un autre but, tu te dis qu’il y a énormément de matière inoccupée à Paris.
Jérémie :
Oui donc ce sont vraiment des problèmes juridiques et administratifs qui font obstacles. Autre chose : au travers de ces évènements j’essaie aussi de parler aux Parisiens, de faire en sorte qu’ils se comportent mieux. On leur laisse plein de liberté, c’est pas cher, on peut fumer à l’intérieur donc comporte toi bien dans la queue, gruge pas la queue, accepte, ne jette pas les bières par terre, c’est pour ça que j’ai fait un truc de consigne. Les Berlinois, c’est connu, se comportent bien, tu n’as pas de bastons, personne ne gueule. A Paris, le comportement des Parisiens est aussi un frein au développement des choses.

Toujours en parlant de frein, je me souviens d’un rapport paru en 2009 où l’on s’interrogeait sur comment redonner du dynamisme à la nuit parisienne par rapport à ses voisins européens. Un aspect qui revenait beaucoup c’est les transports. Tu crois qu’il y a quelque chose à développer par là ?
Jérémie :
Non. Déjà parce qu’on n’a pas besoin de développer un tourisme de nuit. Ceux qui veulent développer sont ceux qui en ont besoin mais c’est pas des touristes qui payent 20 euros en auberge de jeunesse et qui bouffent au Mac Do qui vont refiler des thunes à Paris. C’est pas un axe de développement pour Paris. C’est un peu démago mais c’est pas un axe de développement. Les transports en commun la nuit, je pense qu’il n’y a pas assez de demande puisque pas assez d’offre nocturne donc pas assez de demande pour justifier les transports en commun la nuit. Des gens se plaignent mais ils sont mille et ça suffit pas pour développer des transports en commun la nuit. Fais un essai, mettons un métro à 4h du matin, il sera vide, il n’y pas assez de demande. Je suis intimement convaincu de ça. Paris, c’est une petite ville, c’est assez dense, les gens se déplacent en vélo, en scooter, la taxi coûte pas très cher parce que c’est une petite ville et que ça coute le prix d’une vodka tonic d’aller d’un bout à l’autre de Paris. En plus, il y a un bon de réseau de bus qui a été mis en place ces dernières années durant la nuit. Voila, tout est question de demande et c’est un faux problème cette histoire de transport la nuit.

97 Seconds x Hänsel und Gretel Act III from 97 Seconds on Vimeo.

Des villes comme Montreuil connaissent une grosse gentrification depuis quelques années mais il y a encore un boulot à accomplir. Tu as le sentiment avec Die Nacht, de participer à ce phénomène de gentrification ?
Jérémie :
Tu sais l’endroit où sortir en ce moment à Londres c’est Hackney, il y a dix ans c’était un coupe-gorge, aujourd’hui c’est l’endroit Bobo, il y a des boucheries bios tout ça. Quand tu vas à Berlin, tu vas Friedrichshain ou à Ostkreuz, loin à l’est pour trouver ces clubs. Je pense qu’il faut faire pareil à Paris, la fête commence avant même d’être entré dans la boite, tu vas dans une rue que tu connais pas, à une station de métro où tu n’es jamais passé, ça fait partie de la fête.

C’est pourtant, de réputation, un vrai problème de faire passer le périphérique aux Parisiens.
Jérémie :
Oui c’est pas évident. Comme les deux soirées qu’on a fait à Bobigny cet hiver, c’était pas évident. Mais ils viennent. Donc pour revenir à ta question précédente : est-ce qu’on participe à la gentrification ? Je ne pense pas. Avoir 3000 parisiens sur un week end, ça peut jouer mais il manque une régularité pour que ça participe réellement à la gentrification. Après dans le cas de Montreuil, ça se gentrifie sans mal, c’est la proche banlieue et c’est sur la ligne 9 qui marche très bien.  

Donc tu sens qu’il y a une attente du public pour se genre d’événements, il y a encore matière à créer ?
Jérémie :
Je pense oui. On est toujours sold-out, on fait pas de communication sur les réseaux sociaux, juste notre réseau, donc oui, les gens attendent vraiment ça. Bon maintenant, je vieillis, je sors moins mais tu te fais chier en boite à Paris. Tu fais un pet de travers, tu as un vigile qui te tombe sur le dos… Tu te fais un peu chier donc… Il y a fatalement un engouement pour ce genre de choses.

C’est pour ça d’ailleurs que vous développez une entité qui n’est pas que du clubbing pur, il y a le Karaoké dans les toilettes, ce genre d’idées. 
Jérémie :
Ouais. Et on essaie de faire une scénographie originale à chaque fois, vendredi, on aura une nana qui fait du body-painting fluo, ça a l’air rigolo. Une fois on avait créé une maison hantée dans une soirée. On cherche à avoir quelque chose de particulier à chaque fois.

Est-ce que tu as eu des coups de coeur en terme de lieu ou d’événements à Paris ou ailleurs ces derniers temps?
Jérémie :
Bonne question. En fait je crois que je suis super blasé. Je suis beaucoup sorti avant, j’ai été très curieux de voir ce qu’il se passait dans d’autres villes, j’ai pris de grosses claques, des trucs dans des bunkers, dans des chapelles et maintenant j’ai l’impression de voir de moins en moins de choses super intéressantes. Non, j’ai pas eu de coup de coeur.

Je sais que tu souhaites conserver un peu de secret autour de tout ça mais à quoi il faut s’attendre pour cette nouvelle saison ?
Jérémie :
La vérité c’est que je ne cherche pas à conserver de secrets en fait. Ce qu’il se passe c’est que c’est très dur d’avoir un lieu et que souvent je ne le sais que très peu de temps avant. Après, pour cette nouvelle saison, j’aimerais bien changer de format. Faire des gros trucs comme je fais en ce moment, je l’ai fait, je sais que je peux le faire mais j’en ai un peu marre. Maintenant, il est important de trouver un autre format, ce qu’on a fait l’an dernier en journée c’était chanmé, mais celle-ci ça sera surement la dernière sous ce format là. On réfléchit à comment se renouveler.

Prochaine soirée Die Nacht le 21 septembre et ô comble du bonheur ils invitent le Label Kill The DJ. Plus de détails ici. Et des places à gagner sur notre site.