Faire des disques organiques et imparfaits. C´est le nouveau mot d´ordre de la pop rétro-psychédélique contemporaine, que l´on peut pister jusque dans les guignolades du dernier MGMT ou les soubresauts de géants du Shields de Grizzly Bear. Kevin Parker, despote de Dresse L´antilope, n´a jamais souhaité autre chose, et n´a surtout jamais cessé de dévoyer son Protools pour investir ses mauvais états d´âme avec une coquetterie vintage et un spleen désuet que même le Joël Bats de Soli Solitude lui envie secrètement.

 << Je t´ai trouvé fatigué l´autre nuit, à la sortie du stade sous ton parapluie (...) la faute à ce ballon et ce tir détourné. J´ai voulu t´offrir un verre, histoire d´oublier, mais tu es parti, tout seul... >>. Oui Joël, ton histoire, c´est aussi celle de ce cher Kevin qui, malgré le succès défibrillateur d´Innerspeaker (2010), et ses milliers de nouveaux amis tombés des camions de disques, restera à jamais seul sur sa ligne de but. C´est que Parker, voyez vous, est ce qu´on appelle un artiste concave. Un homme naturellement tourné vers l´intérieur, aspiré par la foule et ses propres creux. << I gotta fight my time as a face in the crowd >> dit-il en ouverture de son Lonerism, dont la pochette nous place derrière la grille fermée de l´ultra-fréquenté Jardin du Luxembourg. Sait-il seulement, l´intranquille Kevin, que son palais était une prison pendant la révolution ? (ce sous-texte vous a été offert par Wikipedia). Quoi qu´il en soit, avant de savoir par quels moyens l´australien a souhaité nous tapisser l´oreille interne de solitude, assurons lui d´emblée que se sentir seul, quand on vient de Perth, c´est tout à fait normal.

Lonerism, c´est aussi le disque du grand bouleversement et puis en fait non. En deux ans de recherche, la chose a eu mille garde-robes, successivement élues parmi les élues, puis brûlées en place privée par KP l´incertain. Il nous parle de tubes cheesy en surpoids jetés à la benne (en réaction à l´indégrisme ambiant), ou de prog-pop masturbatoire tranchée dans le vit. Finalement, cet album sophomore – comme on ne dit pas chez nous – ressemble à un cousin ambitieux d´Innerspeaker, dont il a gardé le pédalier d´effets et les saveurs d´autrefois (Mind Mischief est-ce qu´on obtient lorsqu´on croise les semences de Revolver, du Floyd et du premier Flaming Lips venu) tout en lui ajoutant les gangues de claviers et l´épine dorsale de la pop moderne qui sait ce qu´elle fait. Si The K ne tient pas à sacrifier ses petites évasions intérieures sur l´autel de la mélodie efficace (ce gros mot sera le seul de l´article), l´animal a tout de même assez de talent pour multiplier des mantras qui loueront votre cerveau reptilien à peu de frais (Be Above it,merveille d´incantation dix fois réinventée, ou Feels Like We Only Go Backwards, petite jungle bouillante et mal rangée).



Á l´heure du sample click and cuté, et du bruit d´ambiance épinglé au bpm, il est tout de même agréable d´écouter un disque qui se laisse visiter comme une chambre d´enfant bordélique, quitte à marcher sur un jouet cassé, croiser un dialogue fantôme, une cymbale noyée, ou une piste isolée, pleine de l´écho des autres. C´est parce que Lonerism sait se ménager de l´espace, et faire prévaloir les conditions d´enregistrement sur l´enregistrement lui-même, que ses trains électriques, chargés de cavalcades sixties et de phaser volant, arrivent presque toujours à destination (c’est-à-dire dans nos gares mentales) pour déballer leur grand bordel intime. Reste quand même à préciser que certains d´entre eux ne sont jamais partis (comme Music to walk home by), handicapés mélodiques trop pétris de pose DIY ou de transe d´occasion. C´est peut-être le seul point commun entre Tame Impala et la SNCF. Ça et le fait de ne pas avoir réglé son convecteur temporel à la même heure que ses contemporains. Heureusement, cela dit, parce qu´il était temps de déloger la pop d´aujourd´hui d´une année 1985 qui commence à peser très lourd sur nos tympans.