Non, ce n’était pas une période d’hibernation. Parce que Daniel Rossen a sorti un EP, Chris Taylor un album, et qu’Ed Droste a uploadé des photos de burritos sur Instagram, nous éviterons d’ailleurs comme la peste animale tous les mots en rapport avec le champ lexical de l’ours au moment de saluer l’arrivée de Shields, successeur d’un Veckatimest (2009) même pas assez vieux pour écrire son nom. Et ce n’est pas notre faute si le dernier membre s’appelle Christopher Bear.


Trois ans, ça parait même court pour des hommes rompus aux miracles mais définitivement trop doués pour se fondre dans les chansons des autres sans broncher. On n’empile pas les virtuoses comme les artilleurs, et c’est très certainement un bataillon d’idées, de chansons, de contrats de divorce et de menaces de mort qu’il a fallu laisser mourir dans un fossé quelconque pour accoucher d’une impensable pièce montée dont la sophistication maniaque n’est pas le moindre des charmes.


Depuis Veckatimest, Grizzly Bear n’est plus du genre à cacher sa beauté sous les ronces. Et ici encore, les audio-paysagistes ont sagement élagué la jungle autour de leur temple, cette vermine refoulant le sound-design intempestif et la dérive psyché-nombriliste qui en polluait le cœur jusqu’à Yellow House. Shields est, au contraire, un modèle de pornophonie, dont chaque enluminure est une micro-langue pointée au creux de l’oreille (que nous avons chaste, mais gourmande), et certainement plus une éructation accessoire paumée autour du lobe. D’ailleurs, quand bien même la chose offre  moins de hooks mélodiques et de chair à synchros automobiles que son prédécesseur, c’est dans la longueur qu’elle se révèle être un gigantesque hameçon tantrique, dont le songwriting de marionnettiste assermenté et la production vivace savent ferrer leur proie sans la tirer hors de l’eau comme un débutant pressé. On ne pille pas un album de Grizzly Bear, on gagne ses faveurs. Et si, à l’instar de la mère patrie jetant des buckets de dindes XL aux galériens du Mayflower, le pays de Shields est une terre d’abondance, ne comptez pas repartir les mains pleines sitôt la première plage abordée.

 


On en a très souvent fait des nouveaux riches de la pop contemplative, mais les nouveaux-yorkais sont avant tout des aristocrates de l’arpège 18 carats. Naturellement élitiste, leur science des arrangements haute-couture se justifie par un goût sûr, exercé en toute chose, et un certain talent pour habiter la moindre vocalise sans en faire un HLM de la pompe affectée. Même en cas d’opulence, il s’agit de ne pas sortir le vison, mais plutôt de suggérer sa fourrure quand la situation l’exige. En recyclant l’arsenal de Veckatimest (cordes, cuivres, orgues lunaires, reverbs d’église orthodoxe) Shields prouve qu’il a les moyens de flamber, mais se contente de crépiter avec élégance, tout en dévoilant par séquences un hallucinant brasier. D’ailleurs, le patron de la cheminée, Chris Taylor, produit une fois de plus l’album avec un savoir-faire qui s’affine à mesure que son cv s’alourdit (Il s’est également occupé, entre autres, de Twin Shadow, des Morning Benders, et de son propre LP).


Mais au-delà d’un son animal toujours plus chaud et collé aux tripes, c’est en réussissant désormais à donner la même intensité à ses pleins et ses déliés instrumentaux que le Grizzly s’affirme comme le baron de la cour d’école, renvoyant derechef ses suiveurs à leurs dictaphones et leurs petites classes. Il n’y a quasiment plus d’antimatière dans le travail de ces artisans au bulbe en aérostat, obsédés par la grande voûte (« The sky might open up » dans What’s Wrong, « The sky keeps staring at me » dans Gun Shy). C’est d’un même mouvement que les morceaux, admirablement construits (la boucle toujours réinventée de A Simple Answer), lèvent de courtes tempêtes (Sleeping Ute) et s’épanchent doucement dans le quasi-rien, sans y perdre une plume (What’s Wrong, qui lorgne presque vers le proto-jazz et s’achève sur un petit précis impressionniste du voyage intérieur).



Certes, nous l’avons déjà dit, Shields est certainement moins pop que Veckatimest, et sa postérité s’en ressentira, mais on se demande parfois si les gimmicks n’ont pas été volontairement effacés du spectre d’un objet quasi-abstrait, pensé pour laisser l’auditeur s’attacher à ses moindres nuances, quitte à regarder quelques pistes disparaitre des radars avant de resserrer la bride. Ses auteurs n’ont jamais eu la main aussi sûre (Chris Bear joue de la caisse claire comme un acupuncteur miraculeux, et on ne veut pas savoir ce que Rossen fait à ses guitares pour qu’elles l’aiment autant), leurs tympans sont définitivement branchés sur des fréquences extraterrestres (les petites chutes de notes dissonantes de Gun Shy, les claviers en ascenseur mental de A Simple Answer) et on vendrait notre âme sur Leboncoin pour garder la mélodie de Yet Again (ou les dérapages en mineur de Speak In Rounds ) à l’abri des regards profanes. L’ensemble, comme taillé dans le même métal sorcier, est d’ailleurs étonnamment dense pour un ovule fécondé par plusieurs papas.


Mais que voulez vous, même les rentiers du génie paient l’ISF, et celui de Grizzly Bear s’appelle Two Weeks, phénomène d’évidence jailli de Veckatimest, sur la foi duquel le groupe s’était vu délivrer un permis pour le grand monde. La chose n’a pas d’équivalent sur Shields - ce n’est pas nécessairement un mal pour les amoureux du grand ours - mais il n’aidera surement pas sa dernière livraison à faire le bruit qu’elle mérite, et ce quel que soit le statut de ses maîtres-tisserands. Tant mieux, les plus belles contre-fêtes se font souvent à l’abri du vacarme.

 
François Blet