Odd Blood fut le disque de l’adoubement, ouvrant aux Yeasayer la porte des festivals et salles du monde entier. Le disque d’une époque toujours en déconstruction, les spectres eighties de la pop world et des synthétiseurs décomplexés se faisant de plus en plus pressant dans une kermesse indie en mal d’expérimentation. 


Toujours chez Secretly Canadian, label notamment des Antony and the Johnsons et Jens Lenkman,  le trio livre un troisième album se vivant encore comme une grande messe pop mutante. Mais cette fois, la célébration se fait parfois moins évidente, légèrement anxiogène et percée de saillies souterraines.



L’écoute de ce Fragrant World suscite des premières impressions presque paradoxales. Toujours à fuir la construction évidente, la formule toute et trop faite, les Yeasayer donnent régulièrement l’impression de se dérober à leurs auditeurs tout en alignant pourtant des titres synthétisant parfaitement un style plus fluide et maitrisé. Les expérimentations et changements de registres paraissent moins abrupts et l’univers musical encore plus cohérent.



Tout comme le dernier Chromatics, ce nouvel album s’ouvre – avec « Fingers Never Bleed » – sur un thème mélodique calqué sur le « Hey, Hey, My, My » de Neil Young. Un regard en arrière, dans l’apesanteur d’un entrelacement de touches subtiles de guitares et de claviers, pour appuyer peut-être ce sentiment d’hybridation des époques ou le refus simple de s’inscrire dans le présent. Moins éparpillé et bucolique, Fragrant World sonne surtout comme un bel album flippé. Chantant sur des thèmes aussi propice à la fête que la culture de cellules souches ou l’avènement d’un néo-Reaganisme cauchemardesque, Yeasayer utilise ses atours tubesques – « Longevity », son R’n’B de synthèse, son ambiance moite et son beat compresseur –  et ses breaks célestes  – le superbe Henrietta – pour mieux dissimuler ses élans mélancoliques.



Mutant aquatique en liberté dans leur mare électronique, on pourrait par contre regretter ces quelques passages où le groupe se contente de barboter entre ses idées et atmosphères. Les titres et expérimentations donnent ainsi parfois l’impression de tourner doucement en rond, cela avant d’accrocher à nouveau l’attention, comme quand finissent par s’entremêler sur ce « Folk Hero Shctick » des simili-flûtes de pan torpillées par des proto-wobles dubstep. Malgré cela, le groupe peine quand même à égaler les moments forts de son album précédent et décevra un peu ceux qui s’attendaient à entendre des titres dans la veine de « O.N.E » ou « Ambling Alp ».


Pour le reste, Fragrant World est un bonheur pour les amateurs de compositions pop hybrides et d’exploration de jungle sonore aux strates multiples. Un territoire où la frontière entre les instruments, voix et machines se fait toujours plus flou. Un voyage initiatique qu’on imagine reflet d’une humanité toujours ballotée et propice à un disque plus touffu à chaque écoute.


Critique par Alex Béguin