"Le futur c'est du passé". Peu importe qui a dit ça, il avait raison. Comment ne pas penser à cette astuce à l'écoute du deuxième album de Para One ? Truffé de mélancolie d'un futur qui ne s'est jamais réalisé, "Passion" est le plus beau fruit de son auteur, un des plus gros frisson de l'année et une œuvre libérée du complexe d'infériorité intergénérationnel. La preuve qu'à une heure où rien ne se perd et tout se transforme, quelque chose peut encore se créer.



C'est un processus naturel, lorsqu'une influence est ingérée, l'artiste la porte un temps, puis elle fait partie des meubles. Plus elle s'assimile rapidement, plus vite elle se dilue. Para One nous le confiait récemment, "Je mets deux ans à intégrer un nouveau courant à ma musique. J'ai besoin qu'une influence s'imprime dans le passé, pour qu'elle devienne classique et que je puisse m'en imprégner. Je suis quelqu'un de classiciste dans ce sens là". Chez Para, toutes les influences intègrent donc le mobilier mais ses productions sont de véritables garde-meubles où aucune pièce ne prend la poussière.


En substance, c'est ce qu'explique le premier des deux extraits de film qui balisent l'album "I like to remember things my own way, not the way they are" ("j'aime me souvenir des choses à ma façon, pas forcément comme elles se sont déroulées").




À l'obsolescence programmée des sommets du Top iTune, Para One répond avec du classique instantané. Et en quinze ans de route, il sait quel raccourci éviter pour arriver à ses fins. Para peint de mémoire avec le matos increvable rencontré au long de sa carrière : le hip hop de DJ Premier, l'abstract futuriste qu'il affectionnait avec TTC, le glitch, l'IDM… Si l'album remue la poussière, Para ne manque pas de masquer les quelques rides de ses influences avec de la Miami bass, du future garage ou le Bay Area footwork d'un Claude VonStroke. Sous ses airs imperméables aux courants frais, Para laisse pourtant allégrement fricoter ses souvenirs avec quelques nouveaux locataires du voisinage électronique.



Loin des maxis ou singles oxydables en trois tours de shuffle, Passion est un fer à friser la chronologie, l'Histoire se tend, se détend et se tourne sur elle-même. Un fruit de son amour pour le futur tel qu'on le fantasmait autrefois. Passion est une œuvre neostalgiste, malade de cette "nostalgie du futur". Une archéologie du futur disparu tellement présente dans les œuvres des jeunes générations qu'elle pourrait constituer un point de départ esthétique.




L'autre balise de cet album survient lors du discours d'une pimbêche : "C'était un calvaire dans la mesure où je ne m'attendais pas à ce genre de musique provenant de cette personne". C'est vrai. On n'attendait pas une telle empreinte, à un album domestique, à une ambition d'instaurer un dialogue avec son auditeur, de passer au format long pour développer une esthétique, poser ses codes puis les bousculer et à voir un artiste se surprendre. Non, Passion n'est évidemment pas un calvaire. Ca pourrait être de l'IDM moderne où l'intelligence a pris un pas de plus sur la dance music. Dans notre entretien, Para One expliquait que "c'est comme si l'album m'avait demandé d'être fait comme ça". Peut-être est-ce lorsque les œuvres murmurent à l'oreille de leurs auteurs que ces derniers créent encore du produit frais là où beaucoup ne font que reculer les dates de péremptions.