Peut-être est-ce dû à un climat faisant redoubler l'apesanteur mais l'Espagne semble une terre stérile pour l'électro (de qualité du moins, puisqu'une des spécialités locales est tout de même la Makina). C'est donc en territoire hostile que le Barcelonais John Talabot a composé son premier LP "fIN", monolithe d'house de chambre (par amour de nos lecteurs nous n'avons pas procéder au jeu de mot si fin d'esprit "House de couette"), qui nique la géographie en rapprochant Barcelone du cœur de Berlin.

 

On ne se refait pas est expression des moins appropriées concernant Talabot. Étant donné que le fruit ne tombe jamais loin de l'arbre, Talabot a été un enfant de l'électro espagnol, producteur de titres Banger (dont Sunshine en 2009) mais suffisamment raffinés pour ne pas tourner dans les autoradios de Seat tunés. Une légère différence cultivée vis-à-vis de ses compatriotes qui laissera paraître en filigrane une intelligence artistique suffisamment rare pour être mémorable.

 

On se refait, donc. En ces temps où seul le single prime – surtout dans la house où l'adage "we don't do records, we do tracks" est un leitmotiv – John Talabot fait parti de ces bestioles rares et chères nageant à contre-courant en élaborant une véritable œuvre à part entière. Jojo aurait pu se contenter d'un premier LP à double single pour refourguer son bout de gras mais comme on se souvient éternellement de sa première fois, l'espagnol voulait que sa grande entrée soit unique. Chose réussie, fIN est un objet peu banal, de la techno à trame narrative héritière de The Knife (et par extension Fever Ray), comme l'affectionnent des labels tels que Kompakt, Border Community ou BPitch Control

 

Il est vrai que la conception contemporaine de l'album (en tant qu'objet) tend vers l'hameçonnage du chaland à coup de singles. Talabot est de l'ancienne école, il considère son album en tant qu'œuvre à part entière, où chaque titre, chaque chapitre a son importance, sa fonction. fIN est un monolithe d'homogénéité sans tomber dans le piège de titres déclinés sur un même patron. Comparaison frappante – non pas en terme esthétique mais dans l'ambition – ce premier album est le Silent Shout (de The Knife) de la deep-house. Un album de house à écouter au coin du feu, traduite en langue pop comme le Swim de Caribou et avec un certain degré de culture à la manière d'un There Is Love In You de Four Tet.

Lorsque l'on questionne Talabot sur ses influences, ça n'est pas un musicien mais une atmosphère qu'il cite en premier lieu : celle d'Aguirre d'Herzog. Cette impression de paysage sonore, de tropicalisme humide pour certains ou même d'oppression et de colère larvée de dame nature, ça vient de là. Une jungle luxuriante dont on ne souhaite pas vraiment s'extraire, qui se mérite autant qu'elle s'apprécie au fil des écoutes, sans jamais avoir le sentiment de (re)connaître l'endroit.

 

Une grande force de fIN est de savoir jouer avec les contraires, citer le savoir-faire de la Chicago House des 80's, s'autoriser les productions pop du mainstream de la même décennie tout en réunissant les atmosphères de Popol Vuh et des astuces de Jay Dilla. Voilà ce qui rend ce premier album aussi intemporel qu'indatable. fIN n'est considérablement pas un produit de 2012 mais c'est clairement ce que ce début d'année a vu de plus sophistiqué.

 

John Talabot est un pseudonyme mais, paradoxalement, ce que l'espagnol produit sous son nom d'emprunt – dont ce premier LP – est son œuvre la plus sincère et personnelle. Peut-être est-ce l'absence de scène autour de Talabot à Barcelone qui rend fIN si unique mais ce premier album est un chef-d'œuvre de sophistication, de grâce et d'ambition.

 
 

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