Concept-album, Michel Gondry, Apple, National Geographic, iPad, instruments sur-mesure et cosmogonie… De la démesure et de la débauche de moyens, ce onzième album en fait tellement preuve qu'on oublierait presque d’aborder la musique. Mais Biophilia, ça n’est pas qu’une révolution ratée, c'est aussi un album et pas de chance, on l'a écouté.   

C'est toujours délicat de descendre une montagne. Surtout s'il s'agit de Bjork. Il est impératif de mettre de côté tout l'amour que l'on porte à l'auteur de Vespertine ou Homogenic. Il est impératif de mettre de côté tout l'amour que l'on porte à Vespertine ou Homogenic . A vrai dire, dans la mesure où les chefs d'œuvre de Bjork ont très mal vieillis, on ne les écoute déjà plus vraiment et c'est sans mal que l'on peut considérer Biophilia ex-nihilo.

Pour resituer Biophilia dans son contexte, il est important de revenir aux racines du mal : Volta, en 2007. Album d'auteur pseudo-intello s'interrogeant sur la sève de l'être humain, Volta amorçait déjà une Bjork dans l'après-garde : un train de retard sur le monde et un album périmé dans l'œuf. Mais on apprend à tout âge et cette fois-ci Bjork (prononcez : "Byeurk") nous revient très entourée avec Biophilia.

Tout le processus entourant ce onzième album pourrait même se voir comme une liste de conseils à observer avant de vous lancer, avec beaucoup de moyens et peu d'idées, dans le concept-album en 2011.  Primo : si vous sentez que vos idées sont un tantinet creuses, n'oubliez pas d'avoir une bonne caution à vos côtés. Projet "multimédia" (du rêve pur) réalisé en partenariat avec Michel Gondry (pour la scénographie et les visuels) et National Geographic, Biophilia se voudrait une sorte de Tree Of Life en musique chaque titre abordant une question sur le mystère de la création, l'univers, ce qu'on appelle en terme scientifique la "cosmogonie"…Deuzio : Si vous sentez que vos idées sont un tantinet creuses, n'oubliez pas de brouiller le tout dans une réflexion crypto-philo, sur un malentendu, ça peut marcher

Biophilia nous sert du "concept-album multimédia" certes,  mais si on a saisi le concept, quels sont les médias invoqués dans "multimédia"? Très bonne question Steve et je te remercie de l'avoir posée. Biophilia n'échappe pas à son époque et a été composé via iPad avec une sortie prévue sous forme d'applications (ludo-pédagogiques autour de la nature) pour appareils Apple. Nous assistons ici à une grande révolution dans l'Histoire de la musique (comprendre l'Histoire du marketing culturel) où l’on nous annonce fièrement que Biophilia est "le premier album-application réalisé en collaboration avec Apple". A une époque où l'on n'arrive plus à écouler ses stocks de galettes, s’adresser au jeune greffé à son téléphone-intelligent à longueur de journée, c'est rondement malin comme idée. Tertio : Si vous sentez que vos idées sont un tantinet creuses, n'oubliez pas de renouveler le médium tout en insistant bien sur le “concept” de concept-album. Plus on s’attarde sur le “concept” moins on aborde le contenu.

Parce qu’avec tout ça on avait presque oublié que dans concept-album, il y a aussi "album". Donc musique. Espérons que vous avez le coeur bien accroché parce qu’ici, c’est pas jojo à voir. Bien que Bjeurk se soit entourée d’une chorale Islandaise de bon aloi (Graduale Nobili) et que Leila Arab soit dans les artères de la production, sur un plan purement pop, on frise le seuil de pauvreté. Totalement dévoué à sa révolution par le médium, certains titres pouvant être remixés via les fameuses applis, Bjeurk se contente des 35h mélodiques. Pire, par certains moments Biophilia a un pitch plus cheap et terrifiant que tous les contes de la crypte réunis : celui d’un onzième album où l’on croirait entendre Cocorosie faire du downtempo. Biophilia est composé en coup de vent, assez grossier dans sa mise en scène et ne vous arrache une émotion uniquement que lorsque vous vous remémorez que c’est Bjork qui est derrière tout ça. Finalement, toute cette couverture (trouée) technologico-arty, transforme Biophilia en album prétentieux et daté.      
Mais à vrai dire, tout n’est pas à jeter non plus. Si l’on s’attarde sur le tri sélectif, l’album ressemble souvent à sa pochette, un néant pour background avec Bjork au premier plan. Pas encore gâteuse, notre quadra sait encore pousser la voix et semble même, par instant, possédée par ce qu’elle raconte (Hollow). Si le projet est souvent plus grand que l’oeuvre en elle-même (comme “Solstice”, tentative assez peu évidente de mettre en musique des cycles de la Terre), Bjork en compense la fadeur artistique avec des structures parfois surprenantes et inattendues.

Toujours ancrée dans son fétichisme conceptuel et sa folie des grandeurs, Bjork a fait fabriquer des instruments sur mesure pour l’occasion (pendules sonores de neuf mètres, harpes régies par la gravité) en lien avec cette idée de cosmogonie. Outre les couillonneries marketing, tout chez Biophilia laisse penser que c’est un projet bâti pour la scène, dont l’album n’est, espérons, qu’un teaser maladroit d’une oeuvre plus grande.