Jacques Schwarz-Bart, le saxophoniste, alias (nu-)JSB, le compositeur, a.k.a. « Brother Jacques » selon l’appellation de ses pairs groovers de génie, ou encore Mr. McKay, époux de la chanteuse dont la voix de perle repose sur au timbre de voix satiné, Stephanie McKay, et qui lui donne la réplique tout au long de ce troisième opus personnel, Rise Above (littéralement, surmontes les difficultés ou les peur, ignores les), Jacques Schwarz-Bart, donc, joue dans la subtilité, l’esthétique de la discrétion feutrée, la force intérieure et son expression dans un caractère de mieux en mieux affirmé.

Jacques Schwarz-Bart incarne le métissage par excellence. Il y a son ascendance, lettrée : André Schwarz-Bart, dont les parents sont morts à Auschwitz, connu pour son prix Goncourt de 1959 avec Le Dernier des Justes, qui, rangé dans la littérature antillaise, peut y trouver une justification dans son union avec Simone Schwarz-Bart, romancière guadeloupéenne. Il y a son parcours et ses cultures : Guadeloupéen immigré à New-York City, ses influences créoles et les musiques afro-caribéennes qu’il ne de cesse d’interroger se colorent d’un « nu-jazz-soul », s’il fallait le nommer, ou plus simplement d’un groove renouvelé sous la patte exceptionnelle de ses « amisiciens prestidigieux » (deux mots valises à la suite… ne vous laissez pas décourager !) au titre desquels nous nommons des artistes des plus créatifs dans le jazz et la soul des années 2000 : Roy Hargrove, James Poyser, Erykah Badu, D’Angelo, Me’shell Ndegeocello, ?uestlove, Q-Tip, Pino Palladino. Il y a enfin le plus important : sa musique, toujours réfléchie et expérimentale voire esprit-mentale. Sa base gwoka-jazz (un mariage subtil entre jazz et rythmes guadeloupéens, principalement joués sur percussions) résonne ici comme une exhortation aux esprits bienveillants et vibrants, planant aux alentours, de venir se concentrer, en plein de cœur de la métropole, au-dessus de ses volutes de métissages sonores. Amusez vous à comparer le « Forget Regret » de l’album avec celui de ROY HARDGROVE presents The RH Factor pour comprendre le travail de maturation (dix ans pour certains morceaux), composition et arrangements dont sa musique a bénéficié !

Le résultat d’une telle approche est d’une rare qualité et promet des suites passionnantes pour ses projets à venir en hommage au Gwada et à la biguine ou en quartet. Rise Above par la voix limpide et d’une féminité classieuse, à la limite de la cassure émotionnelle à certains moments, de Stephanie McKay se teinte indubitablement d’une atmosphère soul particulièrement sensible sur « Feel So Free ». Ce titre d’introduction comporte une intensité dramatique sur fond urbain justement équilibrée par les mélodies chaleureuse vibrant depuis son île natale, dans un hommage rendu au pouvoir rassurant de l’esprit des origines. La balade soul « Rainbow » nous replonge dans une atmosphère atemporelle entre construction musicale poétique des années 50 et production et rythmique des années 2000, à en perdre ses repères, ce qu’il faut faire pour s’abandonner au voyage musical développé. Mais ce serait se montrer bien réducteur que de ne pas préciser les chemins du jazz vocal que cette soul music camoufle ou, plutôt, englobe : le titre éponyme de l’album, avec un JSB montant dans ses octaves les plus élevées dans une démarche D’Angelesque gospellisante ou bien dans l’exceptionnelle interprétation de « I don’t know », sur fond de guitare sèche. D’autre part, saxophone conçu comme voix, le travail de la rythmique prend toute son importance, notamment sur les titres instrumentaux comme « Busted » ou « This One » tout en décalage rythmique.
« Abyss », quant à lui, aussi purement instrumental, est un titre un peu à part puisqu’il s’insère dans une suite de titres « aquatiques » que JSB distille dans ses albums en illustration de ses expériences sous-marines… et elles ont l’air véritablement passionnantes, à vous en donner le goût. Et puisqu’il ne reste que deux titres à vous présenter, autant aller au bout. Stephanie McKay, silencieuse depuis quelques titres nous réapparaît, spectrale, dans « That Girl Steph » qui lui est dédié, tout en douceur, en délicatesse et en sentiment renforcé de leurs jeux de découverte mutuelle, de l’un et de l’autre (ici, elliptique pour renforcer l’incertitude). Très bien pensé, on vous le confirme ! Enfin, ne manquons pas d’évoquer « Home », co-produit par Meshell N'degeocello, d’une poésie entamée par la voix de sa femme, fragile mais toujours juste, et complétée par un JSB déclamant un poème sur son île natale, dans un tourbillon de saxophones enivrants par leur répliques de l’un à l’autre donnant le tournis. JSB se mue donc en Gil Scott-Heron cuivré pour clore un album… Somptueux, en un mot ? Et à l’âme transe-pirante. C’était le dernier jeu de mot ! Et de toute façon c’est la fin de cette chronique dont la longueur se justifie amplement par la qualité et l’intelligence du projet. Une réussite !

[01] Feel so Free
[02] Rise Above
[03] Forget Regret
[04] Busted
[05] Rainbow
[06] This One
[07] I Don’t Know
[08] Abyss
[09] That Girl Steph
[10] Home

Jacques Schwarz-Bart – Site

Clip de Feel so Free