Omar Perry est, vocalement et rythmiquement, d’une justesse imparable. Son backing band, les Français de Homegrown Band, s’est imposé ces dernières années comme une des meilleures formations visibles sur scène. Toutefois, la démonstration de talents apportée par Can’t Stop Us inscrit cet album dans une phase transitoire (promotionnelle – pour se faire connaître du public européen – et temporelle – entre le roots et les productions actuelles). Certains apprécieront cette diversité, d’autres y regretteront un manque d’homogénéité, mais tous devraient en valider la haute teneur en bonnes vibrations… à défaut de s’emballer totalement pour ce projet.

Disons le de suite pour ne plus y revenir : Omar Perry (de son vrai prénom, Mark) est un fils de… grande légende jamaïcaine (producteur et musicien) du reggae et du dub : Lee "Scratch" Perry. A ce titre, la musique reggae a, on peut le dire, toujours fait partie de sa vie. En voici la preuve en quelques dates : né en 1968 en Jamaïque, à 6 ans, il s’initie à la batterie (les rythmes du père ne pouvaient qu’exciter sa curiosité) ; dans les années 80, adolescent, il quitte l’école et forme un label et un groupe éponyme qui ne connaîtra qu’un seul single Positive Vibration mais qui durera jusqu’en 1990 : « The Upsetters Juniors » (en référence au collectif à "géométrie variable" des musiciens du daddy de 1969 à 1979 – Pour la petite histoire, beaucoup de grands musiciens jamaïcains ont fait partie de ce groupe et les membres du groupe en 1969 n'étaient pas les mêmes qu'en 1976. Rarement crédités (car le plus souvent accompagnateurs des chanteurs), on peut quand même souligner le War Ina Babylon publié sous le nom Max Romeo and the Upsetters). Se réorientant alors vers l’ingénierie sonore (jusqu’au studio One Blood de Junior Reid où il collabore avec Big Youth ou Jah Mason par exemple, il s’envole en 1996 vers la Gambie où il anime des shows sur Radio Nationale 1, dans quelques clubs et parcourt les villages en faisant de nombreux concerts. A ce point, vous pouvez constater qu’être « fils de… » n’empêche pas un réel parcours, non-tracé. Avant de devenir tête d’affiche, il effectue les premières parties d’un grand nombre d’artistes en Europe puis, fort de son single « Rasta Meditation » (collector de 2003 produit par Adrian "Maxwell" Sherwood), et d’une rencontre avec le Homegrown Band (HB) – backing band français qui opère depuis une décennie pour nombre d’artistes reggae et dont la collaboration se poursuit depuis, puisque HB a produit les deux albums de ce chanteur à la voix si caractéristique. Omar Perry installe donc son statut en Europe et sur son marché, d’abord avec Man Free (2007) et à présent avec Can’t stop Us (2009).

Can’t Stop Us peut revêtir deux significations : soit aucune limite, soit aucune maîtrise dans l’évolution engagée. Bien évidemment, à l’écoute des talents en présence, nous pencherons plus aisément vers le premier sens, et d’autant plus que la sémantique employée est celle du rebelle pugnace (« I’m Rebel » « Fighting for a Cause », au doux style nu-roots, prêt à « Beat Down Babylon » sur un riddim du Scratch daddy déjà préempté par Junior Byles… et utilisé par Michael Manley lors de campagne électorale jamaïcaine de 1972). Ainsi, le combattant ne prétend pas à la révolution mais simplement à la continuité, certes bien préparée, de la lutte. C’est pourquoi, certainement, on retrouvera par ailleurs des références clin d’œil à d’autres titres comme le riddim de « I chase the Devil » (de Max Romeo & the Upsetters, bien sur) sur le ragga sonique de « Save the Earth », pour le plus évident. C’est aussi le point faible du projet, disons le clairement. Cela n’enlève rien aux qualités musicales des membres mais à force d’emprunts dans les divers styles du reggae, l’ensemble devient déséquilibré : dancehall sur le martial mais pas neuf « Right Right Left » ou le moins convaincant « Bring me Joy » (avec la chanteuse Cleo) ; nu-reggae avec un riddim « World a music » déjà pas mal exploité sur « Boom Town » ; le dub stepper sur « Tides of Time » avec un Tippa Irie, toujours aussi bon en featuring ; dub sur l’inspiré « The Ghostmakers » ; Voire electro-reggae en raison du vocodé « Do you love me », apparemment formaté pour les dancefloors… Peut-être est-ce conçu pour que chacun y trouve son compte (ce mythe énervant de l’artiste « complet » devenu norme). Pour ma part, je trouve dommage d’amoindrir avec cette diversité la puissance dégagée par le nyabinghi « 911 (Memorial) », par les énergiques « We Wah » (roots aux arrangements riches, façon années 70) et un peu brouillon mais sautillant « Bless them » ou par le coolest « Spiritually » (produite par le français Tune In Crew).

En résumé, Omar Perry annonce, via Can’t Stop Us, un talent vocal indubitable qui n’attend qu’une prise de risque un peu plus grande et un style propre plus affirmé pour définitivement rendre fan.

Arnaud Sorel pour 90bpm.com

Tracklisting:

[01] We Wah
[02] Bless Them
[03] Can’t stop us
[04] Need You
[05] Beat Down Babylon
[06] Right Right Left
[07] 911 (Memorial)
[08] Fighting for a Cause
[09] Boom Town
[10] Bring me Joy (ft. Cleo)
[11] Do you love me
[12] Save the Earth
[13] Tides of the Time (ft. Tippa Irie)
[14] I’m Rebel
[15] The Ghostmakers
[16] Spiritually