Féloche est un melting-pot « interné » dans un corps sec et nerveux. Et comme tout interné, un peu fêlé, des rais de ce bouillonnement incandescent nous parviennent de ce monde agité mais emprisonné dans une statue humblement taillée. Cette exposition par bribes confirme, par leur texture, que le feu initial est bien le même mais ne se caractérise pas par son homogénéité. Cela conduit à un sentiment mitigé qui rend curieux face à cette source mystérieuse mais empêche de se concentrer totalement dessus. Les uns y plancheront avec délice tandis que les autres n’en feront pas l’effort.

 
Féloche, qui provient de son vrai prénom Félix, n’est pas né de la dernière pluie bien qu’il soit bien trempé. Il peut déjà revendiquer à son actif sa participation à un combo punk ukrainien apparemment notoire surtout dans les pays de l’ex-U.R.S.S. : les VV (Vopli Vidopliassova). Pour la petite histoire, il s’était vu bombardé ingénieur du son, après son DEUG cinéma, en Arménie en 1993, en pleine guerre. Depuis la fin de cette aventure, il est revenu sur Paris et perfectionne son jeu de guitare (appris à l’école de jazz et des musiques actuelles – CIM et alors développé par le professorat de Tal Farlow) qui l’amena à la découverte de son style sur une mandoline, loin de son instrument premier : la trompette. Puis l’histoire se met en route : Philippe Cohen-Solal, de Gotan Project, alors plongé dans son projet de country alternatif Moonshine, tombe amoureux via myspace du EP 5 titres auto-produit par Féloche himself. Outre son producteur, myspace semble avoir aussi profité à Féloche au niveau des invités puisque c’est ainsi qu’il nous dit être entré en contact avec Dr John (nom d’artiste de Malcolm Rebennack, pianiste, chanteur et légende incontournable du blues mystique de La Nouvelle-Orléans) pour un vortex atemporel parfait sur « Dr John gris – gris John ». Un mysticisme que l’on ne retrouvera pas, en dépit de son titre, dans « Bon Appétit Shaman » pourtant aussi barré et presqu’autant appréciable qu’un titre d’Arthur H. Disons que cela sent plus le mysticisme assisté par alcool et ordinateur que par la méditation profonde et l’élévation.
 
Finalement, sa musique est bien représentative de son histoire personnelle : un passé méconnu (la Louisiane et l’histoire de la culture cajun) pour lequel se dévoile un soupçon de sentimentalisme (la mémoire de ses grands-parents qui écoutaient cette musique, l’envie de retrouver l’énergie de la scène) et de nostalgie, au sens où toute actualisation contemporaine de ce passé compose fatalement avec les évolutions survenues entre temps (« Darwin avait raison », titre de lancement en novembre 2009). Ainsi, à la fois diablement et joyeusement ethno-punk (« Eh toi ! ») ou mélancoliquement apaisant (« Laisse Aller »), représentant d’une belle tradition qu’il tient en haute estime et en même temps producteur moderne (armé de ses trente-deux pistes) qui peut amener cette tradition à une écoute plus aisée, il s’agit ici d’un véritable parcours dans son univers, au gré de ses humeurs. Car ne vous y laisser pas tromper, son talent indéniable de songwriter (particulièrement proche de Thomas Fersen, dont il fit les premières parties en 2009, sur le joli « Emilie ») ne doit pas vous détourner de l’idée qu’il parle avant tout de lui ou plutôt de ses humeurs, lesquelles lui donnent la grille de lecture qu’il porte sur le monde qui l’entoure, à savoir un bayou urbain :« La banlieue, c’est poisseux, ce n’est pas la jungle et il y a un son très spécial.»  Aussi, La Vie Cajun est l’œuvre d’un observateur, un brin décalé pour pouvoir se mettre en retrait, quitte à ne plus trouver que la poésie pour donner du sens aux non-sens ainsi dévoilés. Qu’on peut se sentir seul parfois (« Reste avec moi » entre ballade irlandaise et quadrille électro-poppé avec ses samples hip-hoppisant et Dyonisos flottant au-dessus de ce dancefloor) et même, « Tous les jours », se dire qu’on « Jette les Gants », mais les sonorités aigües de la mandoline opèrent magiquement vers une corde d’espoir qui vibre et nous attire. Alors on conserve les gants aux poings et s’évertue à constater qu’il y a un « Océan » entre nous, peut-être mon titre préféré de l’album parce que le plus direct de Féloche. Le tout est musicalement très riche et, puisque sa musique est ainsi construite, plein de références que vous pouvez partager avec lui. Cela ne procure pas une claque mais rassure et conforte la sympathie que l’on peut lui confier. Ainsi passe son album, original et pourtant d’écoute aisée.
 
Pour finir et compléter cette chronique, nous ne pouvions en éclipser, avec mauvais jeu de mot, le clip de La Vie Cajunégérie du parfum Idylle, Nora Arnezeder. Un titre en marge du reste de l’album mais qui n’en est pas moins un agréable moment. Et comme, en dépit de son air un peu toqué, tout est fait, de la musique aux textes, avec intelligence, il n’est pas de grandes critiques à formuler. En revanche, l’intelligence et la passion ne vont pas forcément de pair. S‘il n’aura jamais à rougir de cet album, il n’en reste pas moins un « coin flip » : ça passe ou ça casse ! Mais ça, c’est bien dans l’esprit de Féloche, je pense. Sur scène, cela se passera avec Léa Bulle (accordéon-trompette-samples) et Christophe Malherbe (contrebasse) : une formation à laquelle il faudra réserver au moins une date. [à regarder pour comprendre ce qui précède] qui passe sur nos écrans à l’heure actuelle. On se dit qu’Emir Kusturica a trouvé la musique de son prochain Arizona Dream. De même, nous réservions pour la fin de cette chronique nos informations sur la reprise de « Singin’ in the rain », avec la chanteuse
 
Arnaud Sorel pour 90bpm.com
 
Tracklisting:

[01] La Vie Cajun
[02] Darwin avait raison
[03] Eh toi !
[04] Emilie
[05] Dr. John Gris – Gris John (feat. Dr. John)
[06] Bon appétit Shaman
[07] Tous les jours
[08] Reste avec moi
[09] Jette les gants
[10] Océan
[11] Laisse aller
[12] Singin' In The Rain (feat. Nora Arnezeder)
[13] Sxip Jam (GhostTrack)