Speech Debelle, c’est la sincérité à l’état brut. A l’image de sa cover, cette jeune artiste londonienne sort de l’ombre et d’un passé tout aussi sombre, forte de ses expériences passées et d’une introspection sur elle-même (marquée ici par ses yeux clos). Il est d’ailleurs presque logique que cet album (son deuxième) s’intitule Speech Therapy puisque chaque titre se réfère avec le recul de la maturité à une partie de sa jeune vie, rendant l’ensemble très personnel, tant du point de vue thématique qu’au niveau du flow, entre rap et chant.
 
Corynne Elliot, de son état civil, est une enfant blessée par l’absence de son père (thème abordé sur « Daddy’s Little Girl », tellement intime que sa présence sur l’album a longtemps été réfléchie) qui devint une adolescente indisciplinée affirmant sa pensée dans l’insolence à défaut de réponses satisfaisantes à ses maux… que seuls les mots, ceux qu’elle écrira durant sa période « homeless » déprimée (de 18 à 23 ans), sauront panser. Ce qui est immédiatement perceptible et fortement appréciable est le fait que, loin de s’enliser dans une victimisation larmoyante, cette jeune londonienne de 26 ans a su transformer la somme de ses mésaventures (et c’est une litote) en expérience « positivée », c'est-à-dire non-refoulée mais digérée et riche d’enseignements (« Live & Learn »). Ici, point de lamentations, mais un réel message, pragmatique, humble et tout droit sorti du coeur comme on n’en avait plus entendu depuis un certain temps, loin du bling-bling et des égo-trips. La meilleure illustration de son état d’esprit est symbolisé par ses engagements tant pour le SPH Friends, un festival caritatif organisé en faveur des SDF, qu’auprès d’une organisation d’aide aux femmes sortant de prisons (l’institution carcérale ou la drogue… Speech Debelle elle-même impute au cannabis, qu’elle a commencé à fumer dès l’âge de 15 ans, une partie de sa léthargie post-adolescente). Vocalement, cette énergie positive est mue par un flow ultra-maitrisé, très british, entre The Streets et les Mitchell Brothers, lui-même porté par une voix fluette, parfois presque infantile, mais dont on ressent, sans jamais qu’elle soit poussée, toute l’intensité.
 
Tout simplement fascinant ! D’autant plus que la musicalité et l’originalité ne sont pas en reste sur ce petit bijou labellisé Big Dada (Ty, DJ Vadim, Killa Kella, New Flesh For Old, cLOUDDEAD, l’ineffable Roots Manuva, ici en featuring sur l’incroyable « Wheels in Motion » et à la production sur certains titres, quand ce n’est pas le magistral australien Wayne Lotek des Lotek Hi-fi…). Instrumental, ce projet a été réalisé sans aucun sample : clarinettes et contrebasse (sur le old-school et jazzy « The Key »), piano et cymbales (sur « Searching »), et plus généralement cuivres et cordes (présents sur l’entêtant « Spinnin’ », produit par Mike Lindsay de Tunng, ou sur « Go Then, Bye » teinté de folk) se mêlent pour le meilleur d’un hip-pop jazz classieux se payant le luxe de l’épuration, à l’exemple de « Working Weak », des émotionnels « Finish This Album » et « Speech Therapy » ou du mélancolique « Better Days » avec la valeur montante de la pop lo-fi, Micachu. Speech Debelle, londonienne d’origine jamaïcaine et, à ce titre, bouillonnant d’un mix culturel interne, va même jusqu’à flirter avec le rock (très british) sur « Bad Boy » et avec le reggae (pas vraiment mainstream au Royaume-Uni) sur « Buddy Love ».
Nommée pour le Mercury prize, pour son album, gageons que Speech Debelle rejoindra bientôt le panthéon du hip-hop féminin (trop peu développé) aux côtés de Lady Sovereign et Apani B, et de manière moins sexuée, celui du hip-hop mélodique. A soutenir de toute urgence pour toutes les raisons évoquées ci-dessus !
 
Arnaud Sorel pour 90bpm.com

Tracklisting:


[01] Searching
[02] The Key
[03] Better Days feat. Micachu
[04] Spinnin’
[05] Go Then, Bye
[06] Daddy’s Little Girl
[07] bad Boy
[08] Wheels In Motion feat. Roots Manuva
[09] Live & Learn
[10] Working Weak
[11] Buddy Love
[12] Finish This Album
[13] Speech Therapy
 
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