Pour Samon Kawamura, le hip-hop a pour grandeur spécifique d’être une porte d’accès vers une multiplicité de chambres que sont les autres genres musicaux. Son beatmaking se déroule, se déplie et s’épanouit (Unfold, en anglais) en droite ligne avec cette conception et avec tant de fluidité qu’il paraît parfois peut-être trop simple, si la justesse de composition et la couleur particulière dont se teinte chacun des titres ne nous remémoraient son habilité à toucher juste.

Samon Kawamura, né en Allemagne, patrie de sa mère, est l’enfant d’un père japonais (designer graphique) et l’adolescent du Japon (Tokyo) où, dès son plus jeune âge, ses parents et lui ont emménagé. Aventurier dans les rythmes comme dans la vie, il passe de la batterie (dès ses sept années) aux turntables, de la voiture (qu’il revend à 20 ans, donc en 1993) au sampler et de Tokyo à Cologne dans le même temps. Etabli (le plus souvent) à Berlin, appréciée pour son cosmopolitisme, il poursuit ces Translations – son précédent album, entièrement instrumental (©Four Music/Nesola, 2007) – où certains se perdent et où d’autres s’enivrent du léger décalage qu’ils vivent. A l’écoute de ses productions, on pencherait plus pour la seconde option. Preuve complémentaire, s’il en faut, il reconnaît être un créateur noctambule, animé de ce moment particulier de la journée de l’urbain à la fois actif et calmé, propice à une concentration et une attention particulière, exactement ce dont a besoin un méticuleux, tel que lui, qui a numérisé toute son impressionnante discothèque de collectionneur pour gagner du temps par la suite et ne pas entraver ses fulgurances créatives. Si tu veux la paix, prépare la guerre ! Voilà le propos de Unfold : le plan est là, tracé, près à être déplié. C’est une interprétation un peu mystique que je vous développe ici mais telle est l’impression que cet album me procure : le hip-hop est ici le point de convergence de l’histoire musicale.
 
Par conséquent, le projet se pare d’une classe si classique qu’il ne brille pas par son originalité. Il en est de même des références « du genre » auxquelles se réfère Samon Kawamura : Public Enemy, Native Tongue Movement, A Tribe Called Quest, De La Soul, Gangstarr, Pet Rock, C.L. Smooth,  Jurassic Five, People Under The Stairs, Madlib, Kev Brown,… La liste est longue, qui explique une arrière-écoute de « déjà entendu », surtout en début d’opus. Dans cette partie, les samples de voix en « Intro », de pianos pour marquer le beat sur « Sugar Hill », du beat atmosphérique de « Love and Sex » ou encore de la flûte et du beat de « Still Stignificant » font penser à de nombreux autres titres sans pouvoir par trou de mémoire ou pléthore en citer une en particulière… quoique quelques unes soient énoncées plus haut. Puis vient une partie purement démentielle en termes de minutie (comme sur « 0804-005 ») et de composition d’atmosphères : même le classique « Right Here », avec Oh No qui nous délivre un flow précis et donc efficace, le seul titre non-instrumental de cette partie de talents clairement affichés par ailleurs, est imparable. Si « Morioka Sunset » est la bande son parfaite de la quiétude du réveil tranquille et un tantinet trip-hop, « Night Will Fall » fleure bon la décompression de fin de journée, celle qu’on ressent en dénouant sa cravate les yeux fermés pour écouter la sérénité d’un jazz mélodiquement lounge. Dommage que l’ « Interlude » nous ramène vers des titres carrément R’N’B, tel Try », chanté par Aloe Blacc… Il y a ceux qui apprécient et que ceux que ses vocalises insupportent, comme moi, mais là rien d’objectif ! La harpe de « Let’s Do It » et son beat binaire, en dépit des effets électro introduits, ne relèvent pas non plus spécialement la donne, en simple interlude… de « Loverlude » qui reprend, distordue, la même harpe derrière le flow du Ta'Raach, le MC venu de Detroit qui se définit volontiers dans le rock progressif. Il se paie même le luxe de revenir sur un « Get Down » de bonne facture et très J-88 acid-jazzé. Mais la pépite musicale est encore une fois à attribuer au titre qu’enchante de sa présence Laura Lopez Castro (dont on vous avait déjà parlé à l’occasion du projet des Koalas Desperados), « No Te Puedo Ver ». Et pourtant, cette médaille lui était disputée par l’intervention du batteur Christian Prommer (des Jazzanova, quime ferait penser à un Cyril Atef Outre-Rhin) pour un titre house, voire limite club : « cp2sk ». Ce titre fait d’ailleurs suite à une introduction en douceur d’une annonce de travail sur les rythmes au travers de « Y.W.A.G.D. ». Les titres finaux sont presque anecdotiques s’ils ne nous ramenaient pas au calme final, fruit de la méditation entreprise dans l’Intro au milieu de ses voix spectrales. Pour boucler la boucle, nous en profiterons donc pour citer l’ambiance de « Sugar Hill » : très Soulquarians et nu-soul et pour cause puisque le titre est animé de Om’Mas des talentueux Sa'Ra Creative Partners. Enfin, on ne peut finir la présentation de cet album sans annoncer un des tenants du genre de prédilection de Samon Kawamura : Kev Brown.
 
En résumé, c’est un album downtempo voire ambient hip-hop qui, bien que propre à « chiller », puise dans différentes couleurs musicales par concept, pour des alliances plus ou moins heureuses. L’impression finale qu’il nous donne est l’image d’un technicien qui nous démontre son savoir-faire ultra-prometteur et supérieur mais qui cherche encore son « son ». Par contre, quand il affirme que Flying Lotus représente pour lui le « Hip-Hop 3.0 », je suis curieux (car peu rassuré) de connaître la direction artistique de son prochain album…
 
 Arnaud  Sorel pour 90bpm.com
 
Tracklisting:
[01] Intro
[02] Sugar Hill (ft. Om'Mas)
[03] Love & Sex
[04] Still Significant (ft. Kev Brown)
[05] 0804-005
[06] Right here (ft. Oh No)
[07] Morioka sunset (JS Love)
[08] Night will fall
[09] Interlude
[10] Try (ft. Aloe Blacc)
[11] Let's do it
[12] Lovelude (ft. Ta'Raach)
[13] Get down (ft. Ta'Raach)
[14]No te puedo ver (ft. Laura Lopez Castro)
[15] Y.W.A.G.D
[16] Cp2sk (ft. Christian Prommer)
[17] Playground
[18] Outro