Clockwork, c’est de la philosophie mélodique : de la phil’harmonie naturaliste prônant le retour à un état de nature… qui serait post-social. Ici, l’instrumental représente la nature de l’homme et constitue pour lui une bulle à travers laquelle ne passe que quelques sons de la société dans laquelle nous vivons. Musicalement, cela se traduit par une ambiance trip-pop jazz, dense donc, dont seule une écoute répétée vous permettre d’en saisir les nombreuses qualités.

Alif Tree, comme son nom ne l’indique pas, est un duo français : celui de la chanteuse Mathilde et d’un ingénieur du son, du nom de Alex Altain, qui peut se targuer de nombreuses expériences d’enregistrements studios, de mix-live ou encore d’émissions télévisées. Mais comme le duo en est à son quatrième album en dix ans (The Observatory, ©M10, a paru en 1999), passons si vous le voulez bien les présentations biographiques qui ne servent qu’à donner des indices sur la qualité artistique des biographés.

Clockwork fait suite à Spaced (©Universal Music, 2001) et à French Cuisine (©Compost, 2006) qui fait partie du top 10 des meilleurs albums de 2006, établi par Gilles Peterson. Habituellement, je n’y prête que peu d’importance mais, en l’espèce, l’endroit de réalisation de l’album n’est pas anodin : à Nashville. Et qui plus est, aux côtés de Tony Joe White, pape du « swamp rock ». Ceci explique certainement les échos de muddy blues teintés de folk qui animent sur « Way down South » par son jeu de guitare, l’harmonica subtil et la voix rauque du légendaire bluesman, justement. De plus, des musiciens locaux (dont certains venus du groupe de Bruce Springsteen, d’autres de celui d’Al Green ou Isaac Hayes) ont été engagés, donnant au projet sa puissance organique et une énergie live indéniable qui le distinguent des productions purement digitales. Mais le piano reste propriété d’Alif Tree. Il introduit Clockwork d’un thème jazzy menant un « Au Revoir », soutenu par des percussions et auquel se superposent au fur et à mesure, des effets digitaux, des vocalises quasi-spectrales ou des violons, créant ainsi une montée en puissance sonore qui ne semble s’atténuer que grâce à des voix d’enfants, représentants « la vie » alentour (?) – D’ailleurs, le titre, paradoxal en début d’album, invite à la création de sa bulle musicale, avec son propre rythme, pour se couper un temps d’une société qui veut aller plus vite que le temps ; Jusqu’au dernier titre, « Dead Flowerz »… d’apparence banale, presque dépouillée, après la richesse instrumentale qui nous a été livrée. Car, ici, vous trouverez, sur des rythmes à tendance plus ou moins downtempo, autant des titres trip hop (avec un magnifique et bristolien « Without Her(th) » – avec un jeu de mot avec Earth bien sur –, emmené par la voix de Emilie Satt, qui nous rappelle le Portishead de l’époque « Woman » ou les Troublemakers) que jazz (« Timestretched », un nu-jazz très vaporeux et enivrant qui fait penser, notamment en raison de la trompette, à Erik Truffaz ou bien St-Germain ; « Que tu », tendance be-bop, aux cuivres à nouveau présent, et qui se transforme en quasi-slam, presque recouvert par la musique, d’un artiste qui peine à se faire entendre et, semblant pris dans l’urgence croissante, demande de manière répétitive qu’on l’écoute). Dans cette filiation jazzy, il y aussi « Mai » qui flirte avec la chanson et des rythmes plus groovy, pour finalement se classer parmi les morceaux pop, comme « Never Be the Same » ou « Not gonna waste my time », les moins convaincants de mon point de vue, car tournant sur des boucles trop courtes et trop simples par rapport à l’originalité polyphonique de l’ensemble. Reste « Reality », symbolique de Clockwork en tant qu’orchestration fignolée d’instruments venant épaissir progressivement la musique pour finir en apothéose résonnante à la croisée du jazz, de la chanson, du classique et de l’électronique. Un titre admirable ne serait-ce que par sa composition… Et dont voici le clip.

La cover, très esthétique, vous illustre à merveille ce lien de l’homme à la nature, à sa nature, à laquelle il doit se cramponner pour ne pas se laisser happer par un environnement moins vert. En dépit donc de la richesse instrumentale et de la diversité des ambiances créées, l’unité de ce projet se résumerait en une exhortation : « Soyons les rouages de l’horloge qui tourne inévitablement, mais appliquons lui notre rythme (plutôt downtempo) plutôt que de courir après le sien.» A l’exemple de « Dead Flowerz », l’album ne peut se comprendre qu’en prenant en compte son ensemble : sur le dernier titre, les quatorze minutes de silence ne sont pas un prélude à un ghost track mais bien un élément de la musique qui nous permet de reposer nos oreilles avant d’affronter l’ensemble des sons électroniques (modem, interférences) qui viennent couvrir une mélodie primaire, malgré une vaine tentative de réapparition de sa part. Un album aussi bien construit que les atmosphères qu’il contient !

Tracklisting :

[01] Au revoir
[02] Way Down South
[03] Never Be the Same
[04] Reality
[05] Mai
[06] Que Tu
[07] Not Gonna Waste My Time
[08] Without Her(tH)
[09] Timestretched
[10] Dead Flowerz

Sites: http://aliftree.net/ ou www.myspace.com/aliftree