Sorti il y a environ trois mois, presque de manière inaperçue, Water Street, le quatrième opus des canadiens Sweatshop Union, a subi un affront qui se devait d’être réparé : l’absence d’exposition de leur hip-hop conscientisé. Au fil de différentes thématiques, ils nous livrent un témoignage réaliste et réfléchi sur le quotidien, la personnalité de chacun des membres du collectif apportant ainsi sa vision à un édifice fait d’authenticité (dans son sens le moins galvaudé), de productions originales et de techniques de dee-jaying et d’emceeing variées. 

Petite remise à niveau : Formé en 2000, Sweatshop Union est un collectif de Vancouver, BC. La traduction de leur nom les présenterait comme syndicalistes des ateliers clandestins (et donc métaphoriquement des « voiceless »), ce qui incarne à la perfection l’engagement socio-politique de leurs lyrics. Après l’album Local.604 (©BattleAxe Records, 2002) dont la seule écoute a suffi à me rendre « addict », ils confirmaient leur talent sur Natural Progression (©BattleAxe Records, 2004), lequel fut nominé au Judo Award et au Canadian Music Award.

Juste un an plus tard paraissait United We Fall à la visibilité nulle en France, presque plus que pour cette nouvelle sortie pourtant, très… confidentielle. Alors qu’en est-il de Sweatshop Union aujourd’hui ? Ce sont sept MCs/producteurs qui ont à peine changé depuis l’origine du collectif. Seul le groupe Creative Minds a disparu (nommément), alors que Dusty Melo(dica) poursuit l’aventure avec (Mr.) Marmalade au sein de Pigeon Hole. Ces deux derniers MCs co-signent d’ailleurs avec Rob The Viking la très grande majorité des productions de l’album. Le flowtastic MC Kyprios, puis Mos Eisley, au sein des Innocent Bystanders (avec Conscience, anciennement nommé Treefrog) et de Dirty Circus, avec Metty the DertMerchant et DJ Itchy Ron, complètent avec art ce collectif qui tient haut le flambeau du hip-hop, hors des chemins creusés par la logique commerciale qui le touche actuellement, ce qui ne les empêche pas d’avoir tourné aux côtés de Black Eyed Peas mais aussi de Jurassic 5, Blackalicious, De La Soul, Living Legends ou Swollen Members. 

Pour Water Street, le premier fait remarquable vient du changement de label. A présent sur Look Records, de la Bay Area (San Francisco), le boom bap (comme sur « High Grade », aux lyrics sarcastiques, ou le décapant « Time Machine » avec le DJ Mat the Alien) s’exprime plus ouvertement. Le deuxième fait est la tournure plus introspective des lyrics. Les MCs ne sont pas nés d’hier et bénéficient d’un recul qui parfois leur semble amer. Ainsi, l’album commence, dans cet ordre, par un doute existentiel de MC (« Now ») sur une production chargée, volontairement, pour renforcer sa confusion, puis enchaîne sur « Gold Rush » (à la production si Sweatshop Union) qui reprend le thème de la pression de la société de consommation sur chacun : « Obsessed with their possessions getting loaded with debt / Got us climbing out a hole until we’re old and decrepit ». Suit un hit indiscutable au refrain très blues, « Oh My », qui se positionne du point de vue de tous les « infortunés » et recentre leurs propos sur les besoins vitaux, « ‘Cause I make money, money don’t make me »… Puis l’album évolue vers de plus en plus vers le champ lexical de la lutte : contre les pressions moralistes (« So Tired ») – interprétées aussi via le DJing de Itchy Ron lors d’un court « Blah Blah Blah » –, contre les pertes de valeurs des kids (« Jeers ») ou contre l’individualisme (autiste) avec « Pot of Stew », sur lequel on perçoit une ambiance presque sicilienne qui se confirme en début de « Mashed Potatoes » avec le nouveau venu sur la scène canadienne, Evil. Ce titre marque d’ailleurs dans l’album un tournant vers des productions plus boom bap et west coast (« Cities of Gods », contre le fatalisme enchaîne avec un « Shoot Low », avec Moka Only, prônant l’ascension par ses propres moyens). Ainsi, ils suivent leur chemin, assumant leurs choix (« It’s alright » « ’Cause even though it ain’t been easy I got a good life »), même si ceux-ci parfois engagent à vie (« Never Go Home », « Sunnyside Motel »… on notera d’ailleurs la volonté d’ambiance à contre-pied pour ces sujets). Puis que ce soit « Moose » hommage à un de leurs amis, décédé, le poétique et angoissant « Time Lines », au (quasi-) nostalgique « Said and Done » ou « Dig a Grave », chanté sur fond de piano (comme sur « So Many People » qui met en évidence un certain nombre d’illusions communes), nous sommes dans la fin de vie, plus dark… La fin de tout ? Ecoutez donc jusqu’à la dernière seconde et vous répondrez à cette réponse par vous-mêmes. 

Les Sweatshop Union nous livrent donc un récit de vie, fait de constats souvent sombres mais admirablement construits. Le tout est soutenu par des productions de haute qualité sachant jouer du contre-pied autant que du renforcement avec les lyrics, elles-mêmes travaillées et débitées sur des flows toujours très justes. En un mot : un projet indépendant à se procurer ou à découvrir urgemment pour quiconque apprécie le « conscious rap » et loin des clichés.

Arnaud Sorel pour 90bpm.com

Tracklisting :

[01] Now 02:50

[02] Goldrush 03:28

[03] Oh My 03:52

[04] Time Machine (ft. Mat The Alien) 03:36

[05] So Tired 03:45

[06] Blah Blah Blah 00:58

[07] Comes & Goes 04:28

[08] Jeers 02:50

[09] Pot of Stew 02:39

[10] Mashed Potatoes (ft. Evil) 02:19

[11] High Grade 03:33

[12] Cities Of Gods 02:48

[13] Shoot Low (ft. Moka Only) 03:54

[14] Itchy Rock 01:42

[15] Gutter Ball 01:11 
[16] It’s Alright 03:44

[17] Never Go Home 01:14

[18] Sunnyside Motel 03:00 
[19] Timelines 03:10 
[20] Moose 03:36 
[21] Said And Done 03:30 
[22] So Many People 03:59  
[23] Dig A Grave 07:37 

Sites: www.myspace.com/sweatshopunion7 

          http://www.sweatshopunion.com 

Clips de « High Grade » ici et de « Oh My », avec un clin d’œil aux Beastie Boys évident.