Un album de la Rumeur s'apprécie en replaçant ce dernier dans le contexte (politique et social) et dans la perspective de leurs albums précédents. Le premier, l'excellent et indispensable "L'ombre sur la mesure" répondait enfin au buzz crée par les maxis sortis par les membres du groupe. Le deuxième, le plus énervé et moins réfléchi mais non dénué d'intérêt "Regain de tension" faisait écho à leurs mésaventures judiciaires. Ce dernier album "Du cour à l'outrage", emprunte à l'un et à l'autre. Attention: amateur de bling bling et de rap tape à l'oil, passez votre chemin. Car s'il est une chose qu'on ne peut reprocher à la Rumeur c'est de tomber dans la facilité, les dérives mercantiles, ou la romance d'une soit disant vie de gangsters de luxe.

Les 4 incorruptibles MC restent fidèles à leur ligne, ce mélange de rap hardcore et conscient, d'engagement, de rue, ce qui donne un rap
résolument ghetto, jamais clinquant, toujours incisif. Et c'est peut-être aussi là la limite de leur art. Puisque si les plumes sont toujours aiguisées et promptes à lâcher ces textes tortueux et sans concession dont ils ont le secret, il leur manque parfois la pointe de génie qui faisait tout le sel et l'originalité  du premier album, et leur colère sans cesse renouvelée peut paraître un peu redondante par instants, on se dit alors qu'entre une indignation légitime et une rage gratuite il n'y a parfois que la finesse d'une formule bien placée. Pour ce qui est des choix musicaux, nous sommes ici plus proches de la voie amorcée par le deuxième album, à savoir des prods plus rèches, plus rugueuses,
plus sombres, plus froide aussi, plus électro même que sur le premier album qui reste le meilleur des trois.

Les beatmakers sont cette fois plus variés puisqu'aux côtés de Soul G, on note la présence aux machines de Demon, P.A.T., Laloo, mais l'absence de Kool M, présent lui sur les deux autres opus du groupe; et la deuxième collaboration de Serge Tayssot Gay (Noir Désir) sur "Je suis une bande ethnique à moi tout seul" Les flows d'Ekoué, Hamé, Le Bavar, et Mourad, sont égaux à eux même entre technique et passages plus "parlés", on remarque cependant que les mots se veulent plus lourds, plus menaçants, plus pesés encore que d'habitude comme sur le morceau d'ouverture "Il y a toujours un lendemain". Au niveau de la distribution des rôles, la même recette depuis le début, c'est à dire des morceaux collectifs à deux, trois ou quatre, et des morceaux solos comme le nocturne "Quand la lune tombe", d'Ekoué, un moment d'errance dans une nuit parisienne forcément hostile et glauque ou encore le beau et sombre "un chien dans la tête" d'Hamé sur une jolie prod de Soul G. et aussi "Nature Morte" par Le Bavar dont la thématique (passé colonial français et ses conséquences) fait écho à son "365 cicatrices" sur le premier album.

"Du cour à l'outrage" est donc un album sombre, rageur, bien plus hardcore que certains albums qu'on affuble de cette étiquette censée faire vendre et faire vraie, mais vrais et intègres sont bien les quatre rappeurs de la Rumeur et même si cette dernière livraison n'est pas la plus indispensable en ce qu'elle n'amène rien de plus que les livraisons précédentes sur le fond, et est moins séduisante sur la forme, la Rumeur reste un groupe nécessaire dans un contexte ou la réalité sociale et économique se durcit, et où le rap, musique d'opposition par nature se noie bien souvent dans les bulles dorées d'un champagne un peu tiède.

Gérôme / Moïse pour 90bpm.com