Miami… Sa booty-bass, ses beach-parties sur fond d’odes frénétiques au postérieur féminin, ses clubs puants la poudre et ses élans orgasmiques de TR-808 -Beatmaster Clay D comme gouverneur et un « Boot The booty » syncopé en forme de pimpante devise. Clichés ? A vous de juger, mais manifestement la description d’un Miami loin du cœur de notre barbu Seven Star, ayant plus assidûment fréquenté les bancs en bois de l’église du coin que les bancs de sable d’un Palm Beach bling-bling. Seven Star ? Un léger topo s’impose pour le lecteur dérouté. Ya esta.

Né à Manhattan, mais ayant connu comme terrain de jeux les déroutes urbaines provoquées par la Cross Bronx Expressway, un peu plus au nord -versant Boogie Down de la montagne- c’est à cinq ans que notre MC quitte les Etats-Unis pour Santurce, peri-urbanité bien différente d’un New York Uptown, puisque celle de San Juan, Puerto Rico, l’île du vent. Et comme beaucoup d’autres insulaires, c’est vers le Sunshine State et sa capitale économique, Miami, que notre jeune homme va alors se tourner pour un « retour au pays » (sic).

Notre histoire est donc, vous l’aurez compris, plutôt celle d’un Miami « alter », œil du cyclone d’une production musicale underground de qualité, façonnée par ses labels electro-hip-hop et dix années de maquis. Sans rentrer dans des détails indigestes, disons que depuis 1996 et la naissance d’Isoflux, toute une scène musicale alternative s’est développée dans la grande ceinture urbaine de Miami, menée (en partie) par les labels Beta Bodega, Rice & Beans, Botanica del Jibaro d’une part (les deux premiers ayant implosés en route) et Counterflow d’autre part. Le tout sur fond originel d’actions collectives et subversives, résistances symboliques à une main mise par certains sur l’industrie musicale du coin et une trop faible exposition des talents locaux. Ainsi, l’organisation pseudo-pirate du off de plusieurs gros festivals électroniques sans âmes (Ultra Beach Festival ) et de la fameuse Winter Music Conference a entraîné, et ce depuis 1998, la sortie annuelle de productions collectives  (Infiltrate) et une organisation en petite coalition multi-niveau ayant « pris les armes ». Aujourd’hui les artistes de cette scène « miamite » sont principalement actifs sur le label Botanica del Jibaro, bébé arty du designer de renom La Mano Fria, qui réalise l’intégralité de l’artwork des albums ornés des lettrines BDJ. Label accueillant au passage des noms comme Manuvers, Soarse Spoken, Cyne, Antennae et aujourd’hui notre MC un brin contestataire, un brin mystique-amoureux : Seven Star.

Si nous insistons sur ces détails -la cocotte-minute indé et électro hip-hop à Miami- c’est qu’ils sont d’une importance non négligeable. Car faire éclore un album chez Botanica Del Jibaro c’est admettre un travail politique, historique et une réflexion idéologique en amont. En effet, chaque artiste du label ou presque, possède des origines latino-américaines, amérindiennes ou disons, hispaniques. Quoi ? Une conscience au sein d’un label musical ? Peut-être bien… Et quand on connaît les interactions militaro-politiciennes existantes depuis le 19éme entre des Etats-Unis calculateurs, promoteurs furibonds de lois scélérates (la fameuse proposition 187 ou le récent HR 4437) et une Amérique latine "pré carré" en fragilité constante, cette émergence n’a pas grand chose d’étonnant.

Et la musique dans tout ça ? Elle retransmet simplement les éléments d’une lutte quotidienne pour plus d’équité, d’amour et de droits, sociaux comme économiques. Moins de course au sanctus sanctus billet vert, plus d’amour. J’en entends déjà crier au simplisme béat. Que nenni. Un amour décuplé, oui. Ce qu’Alternate Invention, bien que riche en thèmes, est en quelque sorte, peu ou prou. Voyons cela plus en détails.

« Hip-hop is dead like there’s no corrupt feds / Hip Hop’s alive like democracy is dead ». Autant dire donc, avec ce genres de formules-bombes, qu’au bout de la lorgnette de l’oncle Star le hip-hop respire encore, et plutôt bien. Afin de défendre savamment ses propos sur microsillons, le MC s’est entouré cette fois d’une bonne palette de producteurs, contrairement à la dominante Manuvers-Induce sur son précédent et premier jet, My Mother And Father Were Astronauts. La cohérence n’est pourtant en rien parasitée, même si pas moins de six compositeurs différents sont invités : Manuvers bien sûr (sur cinq morceaux), Deviant, Metrospect, Sharpsound, Gordon et Astronote, beatmaker à suivre de chez Nautilus Recordz, label sous-marinier orléanais et déjà réalisateur des compilations Touché-Coulé.

L’ensemble des productions oscillent entre un hip-hop truffé d’atmosphères jazzy, funky- décontractées (chill-out ?), toujours tintillonnantes et au final cristallines dans le choix de la majorité des boucles utilisées (le rudimentaire mais o combien efficace combo guitare / clavier). Pour la petite comparaison, on est souvent proche des peaux (et oripeaux) musicales coutumières d’un Hi-Tek, tout en constatant d’ailleurs que les timbre et débit de Star ne sont pas sans rappeler ceux de l’autre membre du duo Reflexion Eternal. Tour à tour jazz mutin (« Speak The Truth »), sibyllin et ensoleillé (« Dawn of Miles », « The Long Walk ») ou dillien (« Eros »), la structure instrumentale de l’album envoûte facilement, s’impose comme très facile d’accès et en réconciliera beaucoup avec un boom-bap sensuel, simple, sans être simpliste. Une caractéristique manifeste de la musique qui s’échappe de la power plant Botanica : être apprécié autant par une gente féminine que masculine, aussi bien rock-addict un peu cloutée, dusty-finger invétérée qu’electro-minder indie.

Décortiquons et triturons. Du côté des bonnes initiatives, les nappes instrumentales tissées par Astronote sur « Eros », son découpage flûte / cuivres secs et sample vocal de Bahamadia offrent un délice sonore adapté au emceeing soufflé de Seven Star. Une solide entrée en matière. Un bon point ensuite pour Sharpsound et son « 11th Commandment », samplant les quelques notes de clavicorde de « By The River » (Before and After Science) du Roxy Music Brian Eno (là où le « Never Fallin » des Legends allait d’ailleurs encore plus loin en 2005). La déception vient peut-être de la boucle séminale du «People Get Up And Drive Your Funky Soul » des JB’s 3G de James Brown, sample sans doute sous-exploitée : dur d’en être autrement au regard de la dégaine implacable des horny horns de la version originale et des coulisses d’un Fred Wesley alors tourbillonnant de génie. « Trojan Horse » méritait donc peut-être moins son apparition en maxi qu’un « Speak The Truth », par exemple, aux arpèges de piano dévastateurs, sur lesquels Cise Star et Akin, MCs de Cyne, viennent écarteler cette instru pachyderme avec brio. Reste tout de même qu’au final un manque d’audace se fait sentir au fil de l’écoute, l’auditeur espérant assez régulièrement voir apparaître l’ombre des niagaresques coulées de basses électro-reverbées chères à un Manuvers ici regretté.

Côté microphonie, Seven Star est toujours aussi subtil lyriqu(al)ement qu’à l’époque d’ « Alice » ou du musclé « Philosophy Of Letting Go ». Story teller de talent, la comptine qu’est « Viuda Negra » est la preuve empirique des capacités du MC funambule à mettre sur pied une imagerie en pièce montée, jamais à court d’idées, surtout lorsque la puissance de la gente féminine est mise en exergue, illuminée d’une grâce impalpable (« Eros », « Viuda Negra » ou « Woman »). Seven Star reste ainsi fidèle à ses thèmes de prédilection, allant de l’amourette diluée à la défense d’un hip-hop en marge du billboard semaine, soit une musique animée par la RAGE, toutes dents et majuscules dehors (« We say : yes yes y’all / free our minds and make love to the music with the passion […] Businessmen will go bankrupt, but true emcees will have the last laughs » sur « Speak The Truth »).

Et bien évidemment, en guise de fil d’Ariane de cet Invention, vient poindre ce mysticisme saturnien plein de bonne foi et de tendresse, flegme typique du MC, entre cosmogonie 2006 et râle humaniste (« Return to Sender », « Trojan Horse »), véhiculé par un Seven Star aimant, cigarillo au bec façon chien revendicateur et objecteur de conscience mondial pour un futur meilleur, car tellement au fait des crasses humanoïdes actuelles (« The 11th Commandment »).

Utopiste, Seven Star ? Sûrement. « If I ruled the world » braillait Kurtis Blow avant que Nas ne se l’imagine. Pour le meilleur et laissant aux autres le pire, Seven Star, pareil à un Kurtis plus mucho que macho, changerait bien le monde à grands renforts de bannières musicales néo-beatniks, sorte de « Faites l’amour, pas la guerre » à l’heure de Myspace. A nos yeux, il semble sur la bonne voie.

Morceaux choisis / coups de cœurs :
– "Speak The Truth"
– "The 11th Commandment"
– "Lifeshine"