Peu importe comment évoluera sa carrière, The Game a déjà réalisé son rêve : entrer dans le club très fermé des personnalités incontournables du hip-hop. Car en à peine trois ans et demi, le personnage n’aura jamais manqué une seule occasion de faire parler de lui et d’attirer l’attention de tous. De son excellentissime 1er album à ses embrouilles à répétition en passant par les frasques de sa vie personnelle, tout ce qui touche de près ou de loin au personnage flirte inévitablement avec le sensationnel. A l’image de sa vie avant le rap, son existence artistique est tumultueuse, passionnante, rocambolesque… et souvent risquée. 

Le challenge étant de taille, le pallier du deuxième album opus est aussi l’occasion de voir de quoi The Game est réellement capable. Pourtant, ses récentes apparitions ont donné de l’eau au moulin de ceux qui restent persuadés que la réussite de son 1er Lp  ne tenait qu’au casting royal des producteurs exécutifs et des beatmakers. A croire que « seul », The Game n’est bon qu’à se crêper le chignon avec le G-Unit… Et sans la présence de Dre, qui était la grande inconnue depuis des mois, tout laissait supposer que Jayceon Taylor courrait à bras ouverts vers l’échec.  

Et pourtant, dès les premières notes du disque, tous les a priori volent en éclat. En opérant un retour aux sources, The Game se décomplexe, rappe avec aisance et lance enfin sa carrière. Exit donc (partiellement) les hommages interminables et les chamailleries qui traînent en longueur, ce disque sera brut, naturel et doré au soleil de la Côte Ouest. Second pied de nez, une grande partie des poids lourds de l’industrie (beatmakers comme mc’s) ont décidé de se (re) prendre au jeu. De quoi se rassurer, surtout que tous les belligérants ont pris parti de… jouer leurs meilleures cartes. 

I can't be stopped / Even without Doc I'm still from the Streets of Compton

Lowriding en Impala 64, Dayton’s en or, blunts de Chronic et grosse gorgées d’Hennesy après un Drive-by, barbecues fumants, Bloods et Crips arborant fièrement leurs couleurs du bandana aux lacets, hommages aux disparus tatoués en lettres gothiques sur l’avant bras… Toute la mythologie West-Coast dans laquelle The Game a toujours baigné refait surface ici, rajeunie par la fraîcheur et la fougue de son auteur. Boosté par des beats imparables, The Game enchaîne les street-singles potentiels et vogue énergiquement entre souvenirs et fantasmes, respects et attaques, égotrips à outrance et remises en questions…Paradoxal ? C’est peut-être là le trait de caractère le plus intéressant de The Game. Cette ambivalence est d’autant plus marquée quand il est question de Dr Dre. D’un morceau à l’autre, Andre Young est souvent divinisé, quelquefois critiqué insidieusement mais est toujours érigé en modèle, et devient alors une inépuisable source d’inspiration pour The Game. 

Ce dernier n’hésite pas à s’autoproclamer héritier du Doc (I just might put out "Detox" myself –  « Compton ») et de son premier groupe N.W.A. (I' ma keep on stomping coming Straight Outta Compton – sur le même morceau). Point d’orgue de cette fascination ambiguë, le morceau éponyme et sa mise au point touchante concernant leur étrange relation, entre remerciement, amertume et interrogations.  (What the fuck am I without a Dr. Dre track?). Sur ce point, l’absence de Dre ne se fait pas particulièrement sentir, puisque les producteurs ‘‘tiers ’’sont toujours aussi inspirés par The Game. Tous les pontes sont là Scott Storch, Swizz Beatz, Hi-Tek, Kanye West ou l’inépuisable Just Blaze, ‘‘seuls’’ Timbaland ou les Neptunes sont absents.
 
A l’image de The Documentary, Doctor’s Advocate bénéficie donc d’une richesse musicale certaine, l’album est vraiment plaisant à écouter de bout en bout. Les ambiances sont relativement variées, il n’y a (presque) aucun coup de mou et les finitions sonores sont nettes et sans bavure. Et une fois encore, The Game peut remercier les architectes musicaux car le succès de son second opus va dépendre en grande partie d’eux. Même Will.I.Am, Black Eyed Peas décrié, semble au mieux de sa forme sur l’entêtant Compton, qu’on croirait tout droit sorti de l’âge d’or du rap californien.
 
Toutefois, ce coup de chapeau mérité aux beatmakers ne doit pas éclipser le travail de The Game. Même si il ne sera jamais le meilleur mc du monde, ce dernier s’adapte parfaitement à chaque beat, en rappant clairement des textes plutôt bien travaillés.  Sans être un génie de la rhétorique, certains morceaux plus personnels et introspectifs montrent qu’il n’a pas à rougir de sa plume. Toujours expert en clin d’oeils,  il n’oublie pas de se référer à ses classiques, scratchant par exemple la voix de Chuck D pour le refrain de « Remedy », lui aussi empreint d’une ambiance très « early nineties ». Heureusement, les hommages et le namedropping sont moins omnipotents que sur le volet précédent, ce qui laisse la place à des plages plus profondes.
 
Dans ce registre, on retiendra la nostalgie mélancolique de Ol’English, qui retrace une part de la vie de l’intéressé via le prisme homonymique de la célèbre boisson et de la police d’écriture usitée pour les tatouages. Sans oublier le final mémorable réunissant Just Blaze, Nas et The Game, alors que les deux morceaux le précédant sont eux clairement un ton en dessous du reste. 
 
Contre vents et marée, The Game a finalement réussi à sortir un excellent deuxième album. Malgré les revirements de situation, la pression sur ses seules épaules et la critique qui l’attendait au tournant, le bonhomme a su garder la tête froide et sortir un second opus dans la continuité directe de son prédécesseur. Malgré quelques rares fausses notes comme l’absence de Timbo, quelques tracks un ton en dessous des autres (« Bang » et « Around The World » notamment) ou des lyrics parfois très prévisibles ; tout le reste force le respect. Les trois quarts de l’album étant franchement très bons, Doctor’s Advocate est indéniablement l’un des indispensables de l’année. 

Tracklisting:

01. Lookin' at you (Prod. by Ervin "EP" Pope)
02. Da shit (Prod. by DJ Khalil)
03. It's okay (Prod. by one blood) feat. Junior Reid (Prod. by Reefa-D-Roc)
04. Compton (Prod. by Will.i.am)
05. Remedy (Prod. by Just Blaze)
06. Let's ride (Prod. by Scott Storch)
07. Too much (Prod. by The Game-Nate Dogg / Scott Storch)
08. Wouldn't get far feat. Kanye West / Kanye West)
09. Scream on'em (Prod. by Swizz Beatz)
10. One night (Prod. by Nottz)
11. Doctor's Advocate feat. Busta Rhymes (Prod. by Jonathan "JR" Rotem)
12. Ol'English (Prod. by Hi-Tek)
13. California Vacation feat. Snoop Dogg & Xzibit  (Prod. by Jonathan "JR" Rotem)
14. Bang feat. Tha Dogg Pound (Prod. by Jellyroll)
15. Around the world feat. Jamie Foxx  (Prod. by Mr Porter)
16. Why you hate the game feat Nas (Prod. by Just Blaze)

Tracks Préférés :
 
– Let's ride
– It’s Ok (One Blood)
– Ol’English