L’avancée d’Olympe de Gouges, dans une lutte sans récompense, tous ces êtres dont la réplique remplaça un long silence, tous ces esprits dont la fronde a embelli l’existence, leur renommée planétaire aura servi à la France.
Nos pays lointains sont loin, mais fiers comme une mère… patrie, voyant son enfant parti mais qui jamais ne l’oublie, qui défie l’intégration si d’amnésie il s’agit, rentre dans la patrie si c’est pour en être grandi.
Top départ avait il y a quelques années de cela fait l’effet d’une bombe discrète, trop discrète peut-être. Profond et minimaliste, l’album avait fait l’unanimité dans le microcosme rap français, sans pour autant déchaîner les passions. Il revient aujourd’hui avec un Identité en crescendo aux accents jazz assumés et revendiqués, plutôt éloigné de l’album « strictly rap » qu’était Top départ. On retrouve ainsi du côté des invités un certain nombre de musiciens et aucun rappeur. Des superbes violons de « Je chante la France » à la contrebasse présente sur de nombreux titres, en passant par le piano entraînant de « Ma saleté d’espérance », l’album respire un jazz trop absent du rap contemporain, et qui s’y associe pourtant si bien. Le flow est net précis, rapide, technique et parfaitement intelligible. Ici l’alchimie fonctionne à merveille, la grande force de Rocé étant d’avoir réussi à associer les deux styles sans que l’un ne prenne de trop le dessus sur l’autre, des morceaux comme « Ce que personne n’entend vraiment » ou encore « Le métèque » en étant l’illustration parfaite.
Parmi les thèmes abordés dans Top départ, on retrouvait déjà, explicitement ou en filigrane, les rapports humains, que Rocé décrivait avec une lucidité impressionnante, l’intégration aux sociétés occidentales, ou encore le conformisme. Si dans Identité en crescendo tous ces problèmes sont abordés (l’amitié dans « amitié et amertume », les réactions de masse dans « Les fouliens »), celui de l’Identité en est le centre. La perception de l’immigré dans « Besoin d’oxygène »( « J’ai croisé le Roi Lion dans sa savane, et il n’y a que le singe qui a l’accent africain, j’ai croisé Shrek et son âne, c’est l’âne qui a l’accent antillais, je garde ça dans l’âme), les bobos en quête d’identité dans « Ce que personne n’entend vraiment », l’histoire sélective pratiquée en France dans « Des problèmes de mémoire). Avec « Le métèque » Rocé reprend habilement le refrain de Georges Moustaki (« Avec ma tête de métèque, de juif errant de musulman, ma carte d’identité suspecte d’étudiant noir de rappeur blanc, je commets le délit de faciès de tout lieu et de tout temps, je ne sais pas ce que je suis aux yeux des êtres, mais je sais ce que je suis sans ») pour montrer qu’identité multiple produit souvent rejet multiple. Rejeter l’assignation des gens à des cases bien précises selon leurs origines, reconnaître la multiplicité de la France et son histoire, autant glorieuse qu’honteuse, chercher l’épanouissement individuel plutôt que le confort du mimétisme de masse tels sont les combats de Rocé. Le Jazz porte le propos, en agrandit la dimension, et donne à cet album sa fameuse identité, cette couleur originale et unique qu’ont les grands albums, les « classiques ». Bien que le fond du propos n’ait pas évolué radicalement, le charisme et la densité de la plume de Rocé le subliment. Ainsi, si les deux morceaux un peu plus « slam » que sont « Seul » et « Les fouliens » ne plairont qu’à un public averti, l’album reste très accessible, constitué de titres de très grande qualité, dont aucun ne dépare.
En cette époque controversée, ou l’intégration des « issus de l’immigration » semble être le problème central de la société française -ou en tous les cas du débat politique-, Rocé prouve que l’on peut être à la fois français et étranger, à la fois rap et jazz, mais que la multiplicité ne peut être qu’un avantage, et jamais un inconvénient. De ces albums qui nécessitent de multiples écoutes pour en capter entièrement la portée, de ces albums dont la force se trouve autant dans le fond que dans la forme Identité en crescendo marquera l’année 2006, et celles qui suivront, sans aucun doute.