Un bref rappel historique s’impose : 1986, la guerre est déclaré entre le Bridge et le « Boogie Down » Bronx. KRS-One, à travers de diss-tracks ravageurs, a mis à mal l’image de QB. Le Juice Crew tardant à répondre, un petit jeunot s’en charge, et riposte avec « Beat You Down » et « All Hell Breakin Loose », en particulier. Cette tête brûlée n’hésitant pas à insulter tous les rappeurs majeurs du Bronx ( son grand ami KRS, Just Ice, Kool Moe Dee, Ultramagnetic mc’s, etc…) n’est autre que Poet. Au début des années 90, il forme avec DJ Hot Day le duo PHD, avec lequel il sort un album et nombre de maxis dévoilant la base hardcore de son style. Il côtoie déjà à cette époque quelques uns des futurs membres de son groupe, Screwball, avec qui il sortira deux albums, dont le classique « Y2K ».
C’est à l’époque de « Y2K » qu’il travailla pour la première fois avec DJ Premier (pour le monumental « F.A.Y.B.A.N. »). Poet est désormais signé sur le label de Preemo, Year Round, et même si « Deja Screw » sort chez 45 Scientific, il est évident que DJ Premier est fortement impliqué dans cette nouvelle carrière solo que commence Poet. On trouve d’ailleurs quatre morceaux produits par l’homme de base de Gangstarr sur ce disque : les désormais classiques « Message from Poet » et « Poet has Come », ainsi que « Bang Dis » et « Watch Your Back ». Tous ces titres sont très bons, même si la « griffe » Preemo commence sérieusement à perdre de son tranchant. Malgré tout, les beats assez minimalistes qu’il propose sont en parfaite harmonie avec le style brut de décoffrage de Blaq Po.
Deux autres géants de la production américaine ont fourni un beat à Blaq Poet. En premier lieu, Alchemist participe au meilleur titre de l’album, « Bloody Mess » . Il y a bien longtemps que n’était pas sorti un aussi bon morceau dans ce genre. Sur une production digne des meilleures périodes d’Alchemist, Poet se livre à une démonstration d’egotrip hardcore, pour un pur rap street comme il ne s’en fait plus assez de nos jours. Jouissif. Sur « You Fucked up », c’est avec un autre old-timer que collabore Blaq Po : Easy Moe Bee. Cette réunion de vétérans donne lieu à un morceau calme et très réussi, Poet s’adonnant à un storytelling classique et efficace. A côté de ces pointures, Poet s’est lui même essayé à la production, avec plus ou moins de succès. Les beats de « Psycho » (le moins bon titre de l’album) et « My Nigga » sont très épurés, se réduisant au minimum vital. « My Nigga » vaut surtout pour les performances des rappeurs, Blaq Poet étant accompagné de Big Shug. Sur « The Cash pt2 » et « Rhyme Crime Boss », Poet réalise des instrus assez basiques, mais plutôt bonnes, le piano et le violon mélancolique de « Rhyme Crime Boss » s’inscrivant dans la plus pure tradition QB.
Dans un premier temps, « Deja Screw » n’était pas prévu pour sortir aux Etats-Unis (c’est finalement le cas, sur Screwball Records), mais principalement en France et ce par le biais de 45 Scientific. C’est donc en toute logique qu’une majorité de l’album est produite par le beatmaker maison, Géraldo. Son travail sur cet album est de qualité : « Ghetto Shit », « What ya’ll gonna do » ou « Still Flippin’ » sont, entre autres, de très bons titres. Géraldo a su créer des ambiances convenant parfaitement aux récits de Blaq Poet, et au contexte particulier des morceaux. Entraînants pour les excellents posse cuts (« Bomb Shit » avec KL, J Roc et Versatyle , « Mind of a Criminal » avec les mêmes KL et J Roc, ainsi que Teflon), sombres quand Poet se montre plus menaçant (« What ya’ll gonna do », « Hard to Believe »), les beats de Géraldo ne souffrent pas de la comparaison avec ceux de ses homologues américains. Seuls deux morceaux viennent ternir cette bien belle participation : « The Cash », pas franchement mauvais mais dont l’instru légèrement surchargée devient vite entêtante, et « After All This Time », où se cache une surprise assez incroyable dont on se serait bien passé : un refrain chanté r’n’b. Ceci est d’autant plus malheureux que les couplets de Poet et l’instru sont bons.
Venons en à la principale attraction du disque, The Grand PO himself. Il est presque inutile de le préciser, tant cela est évident, mais Poet rappe sacrément bien. Sa voix typique et son flow acéré correspondent parfaitement à sa personnalité. Côté lyrics, ne vous attendez pas à un discours conscient ou engagé ni même à de grands moments de philosophie, ce rappeur a sa propre conception de la poésie. Fidèle à lui même, Blaq Poet est toujours prompt à appuyer là où ça fait mal, sans manier le sous entendu : il n’hésite pas à clamer ce qu’il pense, peu importent les éventuelles conséquences. Il cultive, par cette attitude et tout au long de ses egotrips, son image de gangster à l’ancienne sans avoir à forcer. En effet, il n’y a aucun artifice dans le personnage de Poet tel qu’il nous est présenté par ses propres mots. Si la street credibility était un argument de vente réel, il serait disque de platine. Il ressort également des textes que plus qu’être un OG, Poet semble être profondément enraciné dans son quartier et dans son mode de vie, et ne voudrait pour rien au monde en changer. Ce n’est pas par hasard qu’il est surnommé le QB Architect("I’m Queensbridge Architect, I Build this bitch/Brick by brick, bare hand in the tranches/walk around, you see my name on all the benches/ask all the niggers and bitches who bear witness/who made the most crack money/just ask the snitches"-"Bloody Mess") . Il n’est plus un de ces jeunes racontant avec fierté la violente réalité de son quartier, mais un homme d’âge mûr conscient d’être parfaitement adapté à son environnement, et de ne pas être fait pour la vie de star du rap.
« I ain’t tryin’ to be number two, Cause that’s the first looser »…Blaq Poet n’est pas un simple rappeur énervé: son caractère, sa persévérance, son style particulier et tout simplement son talent en font un personnage charismatique, unique. Vingt ans après ses débuts, il réussit le tour de force de s’imposer comme l’un des rappeurs les plus intéressants du moment (son album sur Year Round ne devrait pas tarder à voir le jour). « Deja Screw » n’est pas un album parfait, l’alléger de quelques morceaux aurait été judicieux. Les quelques moments dispensables sont néanmoins compréhensibles : pour son premier album portant uniquement son nom, Blaq Poet ne s’est pas privé. Mieux qu’un coup d’essai, cet album est une réussite, laissant présager un bel avenir à cet ancien apparemment inépuisable.