Comme le soulignent si bien les nombreux médias mettant à l’honneur Kanye West ces jours-ci, l’intérêt autour de ce personnage est du à la difficulté de lui coller une étiquette bien précise sur le dos. Black oui, mais loin du cliché ‘ghetto’ qu’on se plait à associer au rappeur lambda. Humble non, mais conscient oui. Surtout conscient de ses qualités, d’ailleurs. Backpack sur le dos… et bling-bling rutilant sur le torse. Mégalomane assumé, pourtant c’est toujours ce brave petit ourson affublé d’un uniforme d’écolier que l’on retrouve sur la pochette de « Late Registration ». Bref, tous ces petits paradoxes et ces complexes propres à la classe moyenne, on les retrouve facilement dans l’œuvre de Kanye West. Et ça, les américains en raffolent, surtout quand c’est traité avec humour, lucidité… et accessoirement, beaucoup de talent. Car indéniablement, sa façon de faire de la musique a radicalement bouleversé le rap. Encensé suite aux nombreux succès réalisés pour Jay-Z, sa patte est devenue une référence, un standard, une mode que tout le monde ou presque a essayé de copier. Longs samples de soul chaleureux, voix pitchées et utilisation d’instruments (notamment le violon de Miri Ben Ari) sont les principaux ingrédients de sa recette magique. Mais le coup de main est inimitable. Au même titre que Pharell, Just Blaze, Timbo ou plus anciennement RZA, Preemo et Pete Rock, un son de Kanye West se reconnaît dès les premières notes. C’est ce qu’on appelle « la marque des grands ».
Sorti il y a tout juste un an et demi, son premier album avait placé la barre assez haute pour faire de ce deuxième essai un challenge de taille. Non que « The College Dropout » soit un classique indétrônable, mais suffisamment bon, et récent, pour que « Late Registration » soit plus attendu au tournant qu’à bras ouverts. Pourtant après un excellent premier single, un travail d’orfèvre sur le dernier album de Common et des snippets alléchants, plus de doutes : passer le cap du deuxième album ne serait pas un calvaire.
Plus à l’aise que jamais dans la conception de ses sons, le « Louis Vuitton Don » a trouvé son rythme de croisière. Pas d’égarements ni de prises de risques maladroites, Kanye West sait où est-ce qu’il veut aller et s’y dirige avec assurance. Et plutôt que de tenter malhabilement de s’offrir une plage dansante et spectaculaire, Just Blaze, maître du genre viendra lui prêter main forte sur Touch The Sky. Ode à sa réussite personnelle, c’est le premier gros hit de l’album. Contre-pied parfait au sérieux et relaxant Heard Them Say qui le précède, Kanye décrit avec humour sa position actuelle: "Jay looks at me like damn dawg, you what I am! A hip-hop legend, I think I died in an accident, cause this must be heaven".
Clin d’oeil bien amené, la présence sur Gold Digger d’un Jamie Foxx endossant à nouveau le costume de Ray Charles pour une reprise endiablée de « I Got A Woman ». Ray Charles donc, mais aussi Gil Scott-Heron ou Curtis Mayfield entre autres, les références aux standards de la musique noire ne manquent pas. Kanye West réinvente ses classiques, réanimant avec magie des pans entiers de la soul pour faire de son œuvre la suite logique de ses références.
Travaillant les samples de façon inimitable, Kanye West virevolte entre les époques, les modes et les codes avec une agilité déconcertante. Lui qui aime tant rappeler à tout va son « génie », force est de constater qu’à part son emcing, tout juste "très bon", tout le reste est quasiment intouchable. Comment ne pas avoir des frissons lorsque Jay-Z pose un énième couplet mémorable sur l’imparable remix de Diamonds From Sierra Leone ? Comment ne pas être touché par le récit de la mort de sa grand-mère dans Roses? Comment ne pas être emporté par l’auguste We Major ? Comment ne pas sautiller au son du piano funky de Gone, sur lequel Cam’ron se promène avec tant d’aisance, avant que l’impeccable orchestration ne fasse place à des violons entêtants?
Si l’on pouvait légèrement reprocher à son prédécesseur de s’aventurer hasardeusement dans des registres que Kanye avait du mal à maîtriser, ici tout est savamment concilié. Et cela est du en grande partie au co-producteur de cet album, Jon Brion. Ayant travaillé entre autre comme producteur pour Fiona Apple ou en tant que compositeur pour les films « Eternal Sunshine Of The Spotless Mind », « Magnolia » ou «Hard Eight», Jon Brion est un musicien reconnu. Si Late Registrtion est son baptême du feu en matière de Hip-hop, on peut dire qu’il a brillamment fait son entrée dans ce milieu. Apportant son expérience mais surtout sa maîtrise parfaite des claviers, sa présence amène ce petit plus qui pouvait faire défaut à College Dropout et que Miri Ben Ari n’avait pas su amener de façon constante. Exit donc la violoniste, tout comme John Legend, grands absents de cet album. Et dans un sens c’est un petit mal pour un grand bien ; Brion insufflant une homogénéité que seuls les insupportables skits viennent perturber, et dans une moindre mesure My Way Home avec Common… Ce track semblant en effet plus être une chute de studio de BE qu’un morceau conceptualisé pour cet Late Registration.
Le poing levé en l’air – comme sur le conspirationiste Crack Music ou sur Addiction, les pieds dans le plat (Gone) ou la main sur le cœur (Hey Mama, Roses…) Kanye West reflète à merveille cette Amérique moderne, si ambivalente, et dont il est en passe de devenir l’un des icônes. Se posant les mêmes questions que la majorité de ses pairs, il pourrait presque faire figure de l’étasunien typique, pendant américain de notre brave caricature frenchie avec sa baguette sous le bras et son béret sur la tête. Jonction parfaite entre classes et races, ce côté catalyseur prend tout son sens sur Drive Slow. Renforcé par l’incontournable Paul Wall – le wigger de Houston qui possède une boule à facettes dans la bouche – cette rencontre surprenante est une pure réussite. Accompagné d’une douce ballade jazzy, Kanye et Paul analysent à leur façon la sacralisation de l’automobile (sport national du Sud), en y insérant un peu de morale et quelques punchlines satiriques comme « my car’s like the crib / I got mo TV’s in here than where I live ». Cerise sur le gâteau, la fin du morceau est en « screwed & chopped », comme un subtil hommage à cette tendance incontournable dans le très trendy Sud des Etats-Unis.
Légèrement répétitif et donc prévisible, voilà les seuls petits défauts de Late Registration. Cela fait peu, et c’est franchement « histoire de », car il est bien difficile de ne pas être enchanté après l’écoute de cette petite merveille. Même du côté du mic, Kanye n’a plus rien à envier à ses pairs. Encore loin d’un Jay-z ou d’un Nas –tous deux présents sur cet album, et êut-être sur le remix d’un track- il n’a toutefois pas à rougir de ses vocalises. Et entre nous, du Kanye West ne s’écoute pas en priorité pour les performances vocales de son auteur. C’est un tout que l’on recherche, cette alchimie si particulière et qui le rend si attachant.
En 1971, Shirley Bassey interprétait la BO de l’un des meilleurs James Bond, le vrai, joué par Sean Connery. 35 ans plus tard, avec la même classe vestimentaire que le héros de Ian Flemming, et la même assurance arrogante, Kanye West a encore franchi un pallier avec ce deuxième album. Sa carrière n’en est qu’à ses débuts, et pourtant tout le monde s’arrache ce petit prodige dont le background a de quoi rendre jaloux plus d’un artiste. Désormais presque plus Pop que Hip-Hop, Kanye se fout des étiquettes et s’impose tout simplement comme l’un des musiciens les plus influents de l’époque. Grande victoire pour le Hip-hop, célébrée en grande pompe aux derniers MTV Video Awards avec les autres génies de sa génération, dont son mentor Jay-Z qui a trouvé en lui l’héritier que Memphis Bleek n’a jamais réellement pu être.
Si les diamants sont éternels, ce joyau musical ne devrait pas déroger à la règle et fera sans doute date dans l’histoire de la black music. A moins que son prochain opus, sur lequel planche déjà le bonhomme, ne vienne le détrôner ? Quoi qu’il arrive ne sera pas facile, tant ce Late Registration est une œuvre aboutie. Un must-have, en bonne place pour figurer parmi les meilleurs disques de l’année. Nous verrons dans les années à venir comment ce deuxième album a passé la plus dure des épreuves pour un disque: celle du temps…

Tracks préférés:
-Diamonds From Sierra Leone (Remix) ft. Jay-Z
-Drive Slow ft. Paul Wall & GLC
-Gone ft. Consequence & Cam’Ron
-Touch The Sky ft. Lupe Fiasco (prod. Just Blaze)