Plusieurs identités se dissimulent en fait sous le simple pseudonyme de Prince Paul. La plus injustement ignorée est celle qui, probablement, marqua le plus les esprits du public Hiphop. Prince Paul est effectivement le maître à penser des trois premiers albums de De la Soul. S’il ne fut qu’officieusement considéré comme membre du groupe, il est bien celui qui orchestra l’un des meilleurs albums de l’histoire du rap, « 3 feet High & Rising » . « My Mindstate » nous ramène donc brillamment à cette période, dès le début du disque. Trois notes de basses suffisent à Paul pour créer ce beat à priori simpliste, mais agrémenté, comme il l’affectionne, d’innombrables et étranges bruits en arrière fond, créant une atmosphère toute particulière.
Directement après ce premier contact avec ses archives poussiéreuses, Prince Paul enfile son costume de croque-mort. Au sein des Gravediggaz, groupe qu’il créa, il est l’Undertaker. Il réunit, en 1994, Frukwan (ex-Stetsasonic),le désormais défunt Poetic et RZA pour former ce groupe et donner naissance à un album, magnifique et sombre, « 6 Feet Deep » , dont la thématique récurrente est la mort. Trois titres des Gravediggaz figurent sur « Hiphop Gold Dust » . Le premier, avec Craig G, est « Don’t be afraid of the dark ». Un premier couplet acéré suffit à se rappeler que Frukwan est un rappeur exceptionnel. Le titre entier manifeste de l’alchimie qui conduisit au succès de la formule Gravediggaz. Il en est de même pour « Constant Elevation » (la version présentée ici contient un couplet inédit de RZA) et le remix de « Suicide » . L’ambiance et les lyrics macabres des rappeurs, associées à leur flows atypiques, des instrus parfaitement adaptées…Tous ces ingrédients combinés génèrent un son unique, qui, malheureusement, ne fut exploité à son plein potentiel que sur un album. Le passage inattendu des petites marguerites aux cercueils enterrés quelques mètres en dessous est une des nombreuses preuves de l’extraordinaire éclectisme de Prince Paul.
Hiphop Gold Dust explore également la facette de producteur frustré et tourmenté de Prince Paul. Frustré, il le fut par la mort de son projet Resident Alien , victime d’un deal foireux avec Def Jam. Deux morceaux issus de ce projet, aux sonorités très différentes, se trouvent sur ce disque : le plutôt old school « Shakey Grounds » et le reggae « Alone » . Prince Paul, génie tourmenté, extériorisa ses problèmes par la musique sur « Psychoanalysis, What is This ? » (1997). Les pièces instrumentales de HHGD auraient pu figurer sur cet album : deux morceaux aux titres explicites ( « Sucker for Love », « Prince Paul vs The World » ), qui n’ont besoin d’aucun rappeur pour parler.
Mais tout ceci ne doit pas faire oublier qu’a chaque fois que Prince Paul a produit de façon plus ponctuelle, moins personnelle, il l’a toujours fait avec sérieux et talent. Que ce soit pour les légendes (KRS1, Big Daddy Kane…), des rappeurs plus indépendants (Del the funky Homosapiens) ou carrément hors catégorie (MC Paul Barman), Prince Paul a toujours su faire preuve d’audace et de diversité. Sur HHGD, beaucoup d’aspects de sa créativité débordante transparaissent : du Old School et joyeux « Top of the Hill » de Groove B Chill au ténébreux « Big Sha » (interprété par Sha du groupe Horror City, le « méchant rappeur» de « A Prince Amongst Thieves » ), nombre de styles sont explorés. L’ancienne génération (Chubb Rock, Biz Markie) et la nouvelle (Last Emperor) sont à l’honneur, Prince Paul signe un titre soul pour May May, mais le morceau que l’on retiendra le plus est le superbe « Broken Now » de LA Symphony. Ce n’est que vers la fin du disque que Prince Paul nous ramène judicieusement à ce qui fut sa première implication majeure dans le Hiphop : son rôle de DJ dans le groupe Stetsasonic. C’est par l’intermédiaire de l’une de ses marques de fabrique qu’il nous fait oublier que nous écoutons une compilation : les interludes. En plus des transitions entre les morceaux, Paul à glissé sur HHGD trois interludes délirants, les « Bugg Out Piece » .
Vous l’aurez compris, plus qu’un disque, c’est un vrai cadeau que nous a livré Prince Paul. « Hiphop Gold Dust » est le magnifique témoignage du génie d’un homme, qui a depuis longtemps quitté le rang, déjà honorifique, de grand producteur Hiphop pour celui de grand musicien.