Cette réunion n’a rien d’anecdotique. Cela faisait presque dix ans que les Geto Boys, tout du moins dans cette configuration là, étaient restés silencieux. Depuis le génial « Resurrection » . Alors, oui, un album était sorti en 1998 ( « Da Good, da Bad & da Ugly » ), mais, orphelins de Bushwick et encombrés d’invités de toutes sortes, Mr Face et Willie D avaient peiné à réaliser un album intéressant. Pendant ce long intervalle, les membres du groupe en ont profité pour étoffer leur discographie solo, particulièrement prolifique pour Scarface. Donc, au delà de l’appréhension que pouvait susciter une telle réunification, l’excitation de retrouver la « vraie formation » des Geto Boys se faisait forte.
Petit aparté historique, pour ceux que la formule « vraie formation » laisse sceptiques. En 1988 sortit le premier album estampillé Geto Boys, mais le groupe ne comptait aucun des trois membres actuels (à part Bushwick, alors danseur). Seul le DJ Ready Red sera présent sur le vrai premier album des Geto Boys, « Grip it ! On that other level » (qui fut aussi édité sous le nom « Geto Boys » , avec quelques titres différents). Place ensuite à « We Can’t Be stopped » et son inoubliable pochette. Pour « Till Death Do us Part » , plus de Willie D, mais Big Mike des Convicts, qui le remplace brillamment. En 1996, c’est au tour de « The Resurrection » de nous enchanter, Willie D ayant repris sa place. Il ressort de tous ces albums que les plus réussis sont ceux où les Geto Boys sont Scarface, Bushwick Bill et Willie D.
Revenons donc a « The Foundation » . La panoplie musicale des Geto Boys est assez fournie et diversifiée, ils l’ont prouvé grâce aux albums précédemment cités. Et, une fois de plus, ils font honneur à leur réputation sur ce nouvel opus. Réduire les GB’s à du gangsta rap bruyant serait grave. Bien sur, ils sont adeptes du genre, mais tant qu’ils le font bien…Dès le début du lp, « Declaration of War » , « Yes yes yall » et « We Boogie » font bonne figure dans le genre. Plutôt sombre pour le premier, festifs pour les deux autres, ces titres nous permettent, quoi qu"il arrive, de retrouver les trois rappeurs dans un registre qu’ils font plus que maîtriser. Scarface est toujours aussi bon au micro, Willie D toujours aussi énervé, Bushwick toujours aussi cru et vulgaire dans ses propos. En effet, le rappeur borgne rentabilise le « Parental Advisory » de la pochette en l’espace de trois titres, pour notre plus grand plaisir. Petit florilège de phases poétiques : " I’m the little motherfucker with the big dick swingin/nuts still hangin’/got hoes singin’ the blues… "; "I ain’t the cuttest nigga rappin’ but I still got hoes/Snatch the baddest piece up in this bitch with one eye closed/R.Kelly that’s my nigga so I like girls young/eighteen to twenty-three black and white girls come" . Face et Willie D ne sont pas en reste, et s’en donnent également à coeur joie sur "We Boogie", dont le concept des gangsters qui ne dansent pas ne sera pas étranger aux fans de notre Oxmo national.
Mais, même si ces effusions de misogynie et de violence satisferont les anciens fans des Geto Boys, il se souviendront également que leurs titres ayant eu le plus de succès sont, paradoxalement, les plus calmes et réfléchis. Depuis « My mind is playin’ tricks on me » , en passant par « Six Feet Deep » et « The World is a Ghetto » pour arriver au plus récent hit de Scarface, « My Block » , les titres mélancoliques des GB’s ont souvent été de franches réussites. Les quelques tentatives de ce style présentes sur « The Foundation » sont honorables, mais la relative faiblesse des production fait que ces morceaux n’atteignent pas le niveau de leurs illustres prédécesseurs, tout en restant agréables ( « I Tried », « Leaning on You », « The Secret » ).
L’album sonne comme un retour aux sources, en particulier dans deux des meilleurs titres de l’album : « G-Code » et « Dirty Bitch » . Sur le premier, Scarface se montre revendicatif, voir vindicatif à l’égard de la police, nous ramenant au jouissif « Crooked Officer » de 1993. Sur le second, ils explorent comme eux seuls savent le faire un registre sombre et dérangeant car réaliste. Les envies de meurtre de Bushwick à l’égard de son ex donnent naissance à un titre venant se ranger aux côtés de « Murder Avenue » et « Chukie » au palmarès des titres sombres du groupe, mais le texte est ici encore plus marquant : "Referred to your daughter as my daughter, your son as my son/Called you my wife, even if it was common law/Never saw a better creature in my life/How could the one who stole my heart, make me reach for my knife/Why you reachin for your knife? Cause I’ma stab that bitch/What if they take your freedom Bill? They can have that shit" .
Cet album n’est donc pas le come-back raté de trois has-been en manque d’argent, mais une nouvelle page dans l’histoire de l’un des meilleurs groupes de gangsta rap Américain. « The Foundation » n’est pas un classique au même titre que beaucoup d’albums des GB’s, mais un des meilleurs albums gangsta de l’année. Les vétérans ont montré que « When it gets gangsta » , il fallait toujours compter sur eux, et qu’ils étaient malgré le poids des années bien plus efficaces que nombre de rappeurs nouvelle génération.