Trèves de philosophie musicale absurde, passons au sujet d’étude du jour. Nom d’état civil: Jean-Jacques Cadet, alias J-Live. Nationalité: Américaine, d’origine Haïtienne. Profession: MC/DJ/Producteur/Professeur. Nouveau label pour ce troisième album, même façon de travailler que pour son ep « Always Will Be » : J-Live assure le rap et la production, sur la majorité des titres tout du moins. Le maxi sorti avant l’album, avec les titres « Harder » et « Do my Thing », ne laissait pas vraiment présager une livraison de haute qualité. Une prod un peu rock pour le sympathique « Harder », un beat simpliste de Probe dms et un déballage d’inepties ponctué de quelques punchlines de J-Live « aidé » des Cvees pour le très moyen « Do my thing ».
Malgré cela, ce nouvel épisode de la vie musicale de J-Live, se déroulant en treize actes, recèle d’autres qualités, d’autres ambiances, se montre tantôt satisfaisant, d’autres fois, comme évoqué précédemment, frustrant. Finalement, cet album peut être découpé autrement que titre par titre : il semble organisé en différentes phases. Première phase, première satisfaction : rien à voir avec le maxi. Les trois premiers titres sont de haute qualité, les ambiances se rapprochant de celles de «All of the Above ». Les mauvaises langues s’attaqueront à la simplicité des beats, qui sont à l’évidence moins riches que ceux, par exemple, de DJ Spinna sur les précédents longs formats de J-Live, tout en en gardant leur tonalité chaleureuse et positive. Ces instrus ont au delà de ces considérations un avantage décisif, le détail qui fait toute la différence : ils permettent à l’un des meilleurs rappeurs actuels, que ce soit au niveau technique ou des lyrics, de dérouler son flow si naturel, et de ce fait d’autant plus impressionnant. Quel que soit le ton du morceau, rapide (« Here », « Aaw Yeah ») ou calme (« Fire Water »), le magnétisme du rap de J-Live est au rendez vous. Ses lyrics confirment la qualité de sa plume : les jeux phonétiques, refrains entraînants et autres rimes de haute volée étaient et restent l’apanage de J-Live.
Ces trois titres rassurent, font relativement oublier le maxi laborieux, qui se rappelle à nous avec l’arrivée de « Do my thing », pour une nouvelle phase nettement moins satisfaisante. Les titres de cette phase démontrent plusieurs faits. Premièrement, inviter les Cvees sur l’album n’était pas indispensable. S’entêter à produire soi-même non plus. J-Live prouve sur la durée de deux titres ce qui semblait déjà être une malheureuse éventualité dans « Always will be » : ses talents de producteurs ne sont pas le dixième de ses capacités microphoniques. Les cuts de DJ Flo Fader sur « Whoever » ne sortent pas l’instru de la médiocrité. « The Sidewalks » confirme les limites de J à la prod. Ceci est d’autant plus regrettable que ces titres contiennent également quelques points positifs, qui n’étaient pas non plus inconnus auparavant : J-Live est excellent rappeur (l’instru bondissant de « Whoever » lui permet de s’en donner à coeur-joie), et son écriture est excellente sur « The Sidewalks ». Au delà des lacunes de J-Live à la production, cette phase montre aussi qu’il peut parfois manquer de goût pour les beats : celui que lui propose Floyd the Locsmif est encore moins bon que les siens. L’enthousiasme est un peu moins fort au sortir de cette phase, dont la qualité reste néanmoins correcte. Mais l’honnêteté poussera même les « fans » à la mauvaise foi développée de reconnaître qu’ils en attendaient plus de J-Live.
La phase suivante est la plus personnelle de l’album, J-Live abordant d’abord un sujet lui tenant à coeur, son métier hors-musique, l’enseignement. Et pas n’importe lequel, puisque J-Live a visiblement enseigné dans des écoles publiques de quartiers difficiles. Sur un air de piano que l’on croirait joué par un élève en cours de musique, J-Live traite le sujet avec tendresse, franchise et, on peut le ressentir ainsi, fierté. Il énumère les différentes caractéristiques de l’être humain ( la sympathie, la méchanceté, l’intelligence ou la bêtise), auxquelles les enseignants sont en permanence confrontés, en finissant son couplet ainsi : « some might change the world/some are early to the grave or jail/some are so complicated, some are so simple/some are students, some are teachers some are principles ». J ne mâche pas ses mots, fustigeant le manque de tolérance du système éducatif américain et la façon dont il est pourri par l’attitude politicienne de certains principaux. Personnel, « Listening » l’est aussi. J-Live rappe aux côtés de sa femme Kola Rock, évoquant leurs influences musicales. Sur ces deux titres, J-Live se montre minimaliste mais efficace à la production, le piano d’école de « Brooklyn Public Part.1 » et l’instru très calme de « Listening » étant parfaitement appropriés. La dernière phase regroupe les quatre derniers titres. A part le raté « Weather the Storm », ceux-ci sont assez bons. Les plutôt calmes « Coming Home » et « After » sont reposants, très agréables mais révèlent à la longue une certaines platitude qui, après de nombreuses écoutes, risque de les reléguer au rang de morceaux « bruit de fond ».
Loin de moi l’idée que J-Live ferait de la musique d’ascenseur, mais il faut, à contrecoeur, avouer que la frustration prend souvent le pas sur le plaisir au long de ce disque. L’agacement est parfois intense, toujours accompagné de la question : « Pourquoi un si bon MC pose sur de si quelconques instrus ? ». Le passé a vérifié par deux fois l’équation J-Live plus bonnes productions = classique. Voici d’où vient la frustration. J-Live rappe toujours aussi bien, ses lyrics sont une fois de plus remarquables, mais l’album est rendu moyen par une mauvais sélection de beats. "The Heart after" est mieux que « Always Will Be », mais il se dégage une fois de plus un sentiment d’inachevé. Il reste tout de même recommandable et au dessus de la moyenne des sorties actuelles, porté qu’il est par le charisme de J-Live.