Jihad. Treize titres, produits par Proof. Treize beats sobres, mais identifiables. Treize beats au service du propos, en fait. Une voix rocailleuse, un flow énervé, parfois technique, parfois plus laborieux ou prévisible, mais toujours énervé. Enervé, mais toujours intelligible. En fait, une voix et un flow eux aussi au service du propos, modelés par celui-ci.
Quatre invités. Des proches, eux aussi signés chez Dîn Records, en la personne de Sals’a et Proof, qui forment le groupe Ness&Cité. ainsi qu’Aboubakr. Mais aussi Lino, l’excellent Lino, peut-être le meilleur MC français. Quatre invités qui ont su s’adapter parfaitement à l’atmosphère de l’album, et un Lino qui lâche un nouveau couplet d’anthologie. « Mettre la forme au service du fond », dixit Médine lui-même dans « Besoin ». Et, en effet, dans Jihad, le propos est dense, réfléchi, et mérite qu’on s’y attarde.
Le Jihad ou la remise en question.
Le sens de djihad, tel qu’il est compris par une certaine opinion occidentale, est complètement erroné, parce que la définition étriquée qu?elle en donne fausse les conclusions qui s’en dégagent.[…]Le djihad en tant que combat armé, n’est pas au centre de la doctrine islamique. La guerre proprement dite est traduite par d’autres vocables : « harb » ou « qitâl ». Elle n’est en fait qu’un acte secondaire du véritable djihad que le Musulman doit mener continuellement et sans répit jusqu’à la mort. En comparaison du véritable djihad qui consiste à réformer les moeurs, la lutte armée, comme le dit Ghazâlî, n’est qu’ « un souffle de vent sur la mer agitée ».[…] Le djihad est aussi un « effort raisonné » exercé sur soi-même. Le bien et le mal s’opposent en nous perpétuellement. Il est demandé de combattre les mauvais penchants, de respecter donc les prescriptions coraniques pour réaliser d’une part, au sein de la société un ordre social où règnent le justice et la liberté individuelle et collective. Cette tâche ne se concrétise que grâce à un effort continuel afin de valoriser ses connaissances et d’élever le niveau culturel et moral de la communauté musulmane. (Tahar Gaïd, Dictionnaire élémentaire de l’Islam)
Chaque homme a ses regrets. Les erreurs du passé demeurent dans un coin du cerveau, et en ressurgissent de temps à autre, lorsque des situations similaires se représentent, ou tout simplement lorsque leurs conséquences continuent à peser sur nous. Médine en est conscient, et c’est sans doute pour exorciser les siennes que le thème de la victoire, de la réussite est omniprésent dans l’album. Combler ses « lacunes élémentaires » par l’instruction, « mettre un coup de pied talentueux en plein coeur de la fourmilière », comme il le disait dans son premier album. Et si cette idée quelque peu naïve de dépassement de soi a des airs de discours de jeune manager de start-up, elle n’en demeure pas moins en totale rupture avec le discours habituel du rap français, lequel se résume le plus souvent à un constat d’échec. Un titre comme « Victory » est la parfaite illustration de cette ambition. Cependant, toute victoire nécessite un adversaire ou un ennemi. C’est là qu’entre vraiment en jeu la notion de « jihad », ou « djihad ».
Avant d’être un loup pour l’homme, l’homme est un loup pour lui-même. Le loup mauvais et le bon loup sont les rouages de son système. L’un est colère, envie, chagrin, avidité, et l’autre répond paix, espoir, et envie d’humilité. Ils combattent pour le passage à l’action, maîtrisent le résultat, mais jamais nos intentions. Ce même combat a lieu en chacun de nous. Celui que l’on nourrit sera le vainqueur des deux loups. (Médine, Entre Loups)
La notion de bien et de mal varie d’un homme à un autre, d’une région du globe à une autre, et d’un Livre à un autre, mais toujours sur des éléments bénins. Les grands principes, eux, ne varient pas, peut-être parce que la conscience humaine et universelle et que chacun en est doté. Le combat contre ses mauvais penchants est un combat éternel, une lutte permanente, composée de petites victoires et d’inévitables défaites. Et ce qui ressort de l’album de Médine, c’est qu’à l’issue de la vie, la droiture d’un homme ne réside pas dans le nombre de ses victoires, mais dans le nombre de ses combats. Autrement dit, elle réside dans le fait d’avoir mené un combat acharné contre son « mauvais soi-même » en toutes circonstances. Finalement, l’intention compte plus que le reste, qu’il y ait eu ou non « victoire de l’esprit sur le corps ». Plus que dans l’entité froide et impersonnelle du « système », l’ennemi réside dans le for intérieur de chacun. Là encore, le discours de Médine rompt avec celui des autres rappeurs.
L’histoire
Il est grand temps que tu reviennes, pour réapprendre que Dieu n’est commensurable à rien, et surtout pas à l’Histoire, dont les péripéties ne peuvent rien à Ses attributs. Je sais que l’Occident, où j’ai eu peur de te pousser, a là-dessus une foi différente, dont je reconnais l’utilité, mais que nous ne partageons pas. Entre Dieu et l’homme, il n’existe pas la moindre consanguinité, ni je ne sais quelle relation historique. Si cela était, nos récriminations eussent été admissibles ; nous eussions été recevables de Lui faire grief de nos tragédies qui eussent manifestement révélé Ses imperfections. Mais cela n’est pas. Dieu n’est pas notre parent. Il est tout entier en dehors du flot de chair et de sang, et d’histoire qui nous relie. Nous sommes libres ! Voilà pourquoi il me paraît illégitime de fonder l’apologétique par l’Histoire, et insensé de vitupérer Dieu en raison de notre misère. (Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë)
Si pour beaucoup l’histoire est constituée de l’alternance de périodes sombres et de périodes heureuses, celle décrite par Médine dans Jihad est noire, entièrement. Une succession de guerres, de conflits, de meurtres, de bellicismes en tous genres, presque toujours injustifiés. Et si, pour certains, le monde a changé en mieux, pour Médine, « le cycle se perpétue », seules les chaînes et les armes changent.
Et le règne de l’homme suivit son cours, oubliant son Seigneur celui qui lui fit voir le jour?(Médine, Jihad)
Finalement, ce n’est pas Dieu qui s’est éloigné des humains, mais ce sont plutôt eux qui L’ont oublié, ansi que Son « grand Commandement ». Or, si tout au long de l’album, la petitesse, l’insignifiance de l’homme sont mises en avant, ce n’est que pour souligner à quel point, sans la direction divine, la domination de l’homme par l’homme était vouée à l’échec. Plus que cela, c’est la présomption de l’homme, refusant la moindre remise en question, qui est pointée par le rappeur havrais. L’histoire a saigné et saignera encore, de par l’ambition sans limites, la soif de pouvoir insatiable de l’homme, quelles que soient sa couleur ou ses époques. La guerre est universelle, intemporelle, et l’Histoire se répète, usant de toutes les nuances de noir. Elle n’en a pas moins besoin d’être étudiée, et surtout révélée et connue.
L’identité
Si je leur dis d’aller à l’école nouvelle, s’écrie le chef des Diallobé, ils iront en masse. Mais, apprenant, ils oublieront, aussi. Ce qu’ils apprendront vaut-ils ce qu’ils oublieront ? (Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë) La double-culture devient la double-peine, enfermés à double-tour, on fabrique une double haine?(Médine, Poussières de guerre)
Là encore, un combat est mené. Un combat pour l’identité, entre deux entités que, malgré qu’elles paraissent être antagonistes, Médine cherche à concilier. Et en effet , lorsqu’on s’éloigne des clichés utopistes selon lesquels la « double-culture » des enfants d’immigrés constituerait pour eux une double-chance, une double ouverture d’esprit, et tout le blabla qui s’ensuit, et qu’on tente de se rapprocher de leur réalité quotidienne, on constate que celle-ci tient plus souvent de la double peine qu’autre chose. Double-peine quand chacune des deux cultures semble vous dire : « C’est elle ou moi ». On peut alors s’intégrer et tomber dans ce que Médine appelle « l’amnésie de l’Algérien qui oublie l’occupation, le calendrier hégirien », ou alors s’exclure totalement du pays dans lequel on vit. Selon Médine, la solution ne réside dans aucun de ces deux choix. Dans ce combat, la victoire ira à celui qui réussira à concilier ses deux cultures, deux parties de soi, celui qui au terme du combat n’aura sacrifié aucune de ses deux identités. Et en plein coeur de la polémique sur le foulard islamique, et par extension de « la compatibilité de l’Islam avec les valeurs républicaines »(sic), Médine illustre cette double-identité dans le titre « Combats de Femmes » par cette image forte : « avec ton voile et ton droit de vote, il va falloir s’y faire »face au préjugé selon lequel tradition religieuse et esprit civique se repousseraient mutuellement.
En guise de conclusion, nous dirons qu’avec Jihad nous avons affaire à un album d’excellente facture (peut-être plus que ça), profond, dont la totalité des titres sont (très)bons et dont trois sortent clairement du lot( Du Panjshir à Harlem, Poussières de guerre, Jihad). Médine est le genre de rappeur qui n’a pas besoin d’une technique de fou, d’insultes, ou de prods mirobolantes pour capter l’attention de l’auditeur. Une voix et des mots, rien de plus, bref l’essence du emceeing. Quand Médine rappe, on écoute. Jihad, ou le combat d’un homme.