"Why am I so misunderstood?" Hurle-t-il depuis son for intérieur, encore torturé par son enfance. Manipulée par des démons, sa mère semble être l’instrument maléfique qui l’a forgé tel qu’il est. Sans tomber dans un acharnement absurde, c’est au destin qu’il semble en vouloir. Pourtant, il est conscient que Dieu lui a fait un don inestimable, celui du talent qu’il exploite à nouveau sans en gaspiller la moindre miette. Il en fait l’étalage peu après aux côtés de son poulain 50 cent ; les deux rappeurs les plus en vue de ces dernières années ne se sentant pas rassasiés et en demandent encore. Terriblement prévisible, avec l’indéboulonnable Nate Dogg au refrain, Never Enough  est pourtant d’une efficacité époustouflante. La technique bluffante de Shady, le charisme nonchalant de Fifty et le talent de Dre derrière une MPC ne peuvent que faire mouche.

Parfois, on pense pouvoir trouver une faille dans l’esprit complexe d’Eminem, mais non, il n’en est rien. Par exemple, si au premier abord Yellow Brick Road  semble être une énième ode à la fameuse 8Mile Road, il n’en est rien. De nouveau dans le passé de Marshall Mathers, c’est à l’adolescence et à son rapport avec les autres que fait référence ce morceau. L’ambiance minimaliste ne donne que plus d’intimité à son discours, ponctué d’anecdotes et de souvenirs divers, qu’il conclut par une excuse publique pour cette fameuse démo qui a fait tant coulé d’encre. Benzino devra trouver autre chose pour l’atteindre, car cet épisode replacé dans son contexte se comprend plus aisément. Comme on comprend mieux sur Like Toy Soldiers les méandres des célèbres beefs à l’américaine, alimentés par la bêtise des uns et des autres. Eminem semble s’en vouloir de s’être emporté, et outre le fait qu’il est intéressant de l’entendre prendre du recul par rapport à tout ça, il est surtout jouissif de constater que le bonhomme maîtrise de mieux en mieux la conception musicale. Signant la moitié des productions de ce nouvel opus, son style commence à s’affirmer en s’affranchissant de celui de son mentor, Dre, qui lui assure l’autre moitié des instrumentaux. Maniant habilement les samples d’instruments à vent, c’est sur ses propres sons qu’Eminem est le plus à l’aise pour se mettre à nu. Comme avec le superbe "Mockingbird", lorsqu’il s’adresse à sa fille, s’excusant pour les mauvais moments et lui promettant tout ce qu’un père peut offrir de plus précieux à son enfant.

Néanmoins, Eminem ne serait pas ce qu’il est sans son fameux grain de folie qui fit tant couler d’encre…et cette nouvelle cuvée ne déroge pas à la règle. Outre l’épilogue du disque, ou encore "Crazy in Love", où l’on retrouve un Eminem prêt à péter un plomb – l’amour le rendant fou, c’est avec "Rain Man" que ses égarements atteignent un point de non retour. Si il y a plusieurs façons d’interpréter ce morceau à l’humour noir, où le cynisme est roi, une chose est certaine: c’est avec ce genre de morceaux qu’Eminem est le plus à l’aise. Pas surprenant que ce track soit un des meilleurs du disque. C’est avec ce même humour décalé qu’il choisit de répondre aux attaques répétées de « Triumph, the Insult Comic Dog », la marionnette du comique Conan O’Brien, sur "Ass Like That". Hilarant et tendancieux, techniquement parlant c’est un coup de maître sans égal. La touche orientale du sample et les « r » roulés de Shady rendent ce morceau irréistible. Caricatural et direct, Eminem démontre qu’il ne vaut mieux pas être dans son collimateur…

Plus anecdotiques, les pics lancés à l’encontre de Michael Jackson sur les skits ou les quelques tracks plus quelconques ne pèsent pas trop à l’écoute. L’ensemble est finalement bien équilibré, varié et parfaitement finit. Eminem est au sommet de son art, changeant de flow, de style et de personnalité d’un track à l’autre. Très à l’aise aussi derrière les machines, l’alternance entre Dr Dre et lui évite au disque de tomber dans une certaine monotonie musicale. C’est d’ailleurs le Doc qui fournit les meilleurs sons; et notons au passage que dans le morceau-conclusion (un gros track au beat lourd réunissant les trois stars que sont Eminem, 50 cent et Dr Dre) Eminem annonce Detox pour 2006, précisant qu’ils allaient forcer le Doc à le sortir…

Finalement, la seule chose à reprocher à cet album, c’est d’être trop proche d’Eminem Show. Malgré une évolution certaine, les similitudes sont nombreuses et parfois Eminem semble tourner en rond. Mais quand on connaît la qualité de son prédécesseur, Encore est logiquement un excellent album. On espère juste que pour le prochain épisode Eminem prendra plus de risques, à contrario on pourrait finir par se lasser. Néanmoins, le rappeur peroxydé n’usurpe en rien son statut de numéro 1, et Encore peut s’acheter les yeux fermés.

Tracklisting:
01. Curtains Up (Encore Version)
02. Evil Deeds (prod. Dr. Dre)
03. Never Enough ft. 50 Cent & Nate Dogg (prod. Dr. Dre & Mike Elizondo)
04. Yellow Brick Road (prod. Eminem)
05. Like Toy Soldiers (prod. Eminem)
06. Mosh (prod. Dr. Dre & Mark Batson)
07. Puke (prod. Eminem)
08 My 1st Single (prod. Eminem)
09. Paul (interlude)
10. Rain Man (prod. Dr. Dre)
11. Big Weenie (prod. Dr. Dre)
12. Em Calls Paul (interlude)
13. Just Lose It (prod. Dr. Dre & Mike Elizondo)
14. Ass Like That (prod. Dr. Dre & Mike Elizondo)
15. Spend Some Time ft. Obie Trice, Stat Quo & 50 Cent (prod. Eminem)
16. Mockingbird (prod. Eminem)
17. Crazy In Love (prod. Eminem)
18. One Shot 2 Shot ft. D-12 (prod. Eminem)
19. Final Thought (interlude)
20. Encore / Curtains Down ft. Dr. Dre & 50 Cent (prod. Dr. Dre & Mark Batson)

CD Bonus
01. We as Americans
02. Love you more
03. Ricky Ticky Toc