Alors que la préparation de "L’Ombre sur la Mesure" avait demandé beaucoup de temps, son successeur, "Regain de Tension", atterrit dans les bacs seulement deux ans après le premier album. Préparés entre leurs nombreuses dates de concert et dans un climat tendu, les 11 nouveaux titres contenu dans ce nouvel opus ne manqueront pas, c’est certain, de faire beaucoup de bruit.

Ekoué nous l’annonce d’entrée, "L’encre va encore couler". Sombre, électrique et dépouillé, le son donne la couleur du reste de l’album, qui sera à l’image de ce premier track, déjà très incisif. Le fond n’a guère changé avec le temps, au contraire. Les thèmes abordés restent les mêmes; leur célèbre militantisme restant le fil conducteur de l’album. Des combats qu’ils mènent avec leur arme de prédilection, à savoir une écriture très fine, précise et juste. Toujours pas de misérabilisme déplacé ou de plaidoyers gratuits vide d’argumentation valable. Tout reste finement calculé, orchestré avec minutie par un Soul G. qui a su se renouveler sans entailler le charme légendaire du groupe. Les beats sont lents et lourds, ce qui donne un côté intimiste à l’ensemble. Quand aux samples, La Rumeur a préféré jouer la carte de la simplicté plutôt que de suivre une tendance dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. Les quelques tracks rentre dedans sont ponctués de riffs de guitare électrique tout au plus, autrement les échantillons restent minimalistes. Un peu de sonorité électronique par moments, mais la sobriété est de vigueur comme à l’accoutumée. Cette dernière s’accorde à merveille au style de rap des protagonistes, et permet au contraire de donner plus d’impact aux mots de ces derniers.

Justement, concernant le contenu textuel, point fort du groupe, inutile de faire un catalogue, puisqu’ absolument tous les morceaux présentent un intérêt certain, et méritent d’être disséqués en détail pour en extraire l’essence. Aucune phrase n’a été écrite pour combler du vide, chaque mot semblant avoir été pesé pour mieux appuyer là où ça fait mal. Leurs arguments sont donc défendus avec un talent déconcertant, toujours avec ce souci d’intégrité qui a fait leur renommée. Plus concrètement, retenons qu’Hamé a encore poussé son écriture à un niveau inaccessible pour le commun des rappeurs, comme l’illustre par exemple "Inscrivez Greffier". Manifeste brûlant contre «ces 30 piges d’absorptions toxiques» et leurs conséquences, on peut y voir au passage un clin d’oeil à son affaire personnel l’opposant au ministère de l’intérieur. Toujours aussi poignante, la plume d’Hamé synthétise en 3 minutes et quelques ce que beaucoup n’arrivent pas à dire sur tout un disque. Ekoué, quand à lui, en plus d’écrire avec intelligence, s’affirme de plus en plus comme un punchliner talentueux, dont les cibles diverses en prennent pour leur grade. A l’image de "Les morceaux qui me viennent", Ekoué rappe avec nonchalance et virulence, mélange détonnant qui donne son point d’équilibre à l’album.

Un regret tout de même, la discrétion de Philippe et de Mourad ; ce dernier ne rappant que trois couplets sur l’ensemble de l’album. C’est un peu dommage quand on connaît les qualités de ces deux rappeurs, mises en valeur par exemple sur l’une des plus belles réussites de cet opus, "Paris nous nourrit, Paris nous affame". Morceau surprise, puisqu’il invite l’un des membres de Noir Désir, traitant des paradoxes propres à la vie parisienne, c’est tout le talent du groupe qui est mis en valeur par ce son mélangeant influences rock et clavier électroniques. Etonnant et entraînant, il est placé idéalement pour trancher avec la noirceur relative de l’ensemble. Et sous cet aspect dépouillé et simple, le contenu reste dense, profond et sans fioritures. Cerise sur le gâteau, déjà copieux, l’intégralité des paroles sont retranscrites dans le livret. Spontanéité ne rime donc pas avec bâclé, loin de là !

Un album brut, confectionné avec l’éclair de génie qu’apporte la spontanéité, qui confirme que La Rumeur est un des meilleurs groupes de rap en France. Tout simplement. On ne peut que souhaiter à ce "Regain de Tension" autant de succès que son prédécesseur, ce ne serait pas volé.

Tracklisting:
01. L’encre va encore couler
02. A nous le bruit
03. Ils nous aiment comme le feu
04. Soldat lambda
05. P.o.r.c. (pourquoi on resterait calme)
06. Inscrivez greffier
07. Nom, prénom, identité
08. Paris nous nourrit, paris nous affame ft. Serge Teyssot Gay de Noir Désir
09. Les mots qui me viennent
10. Quand le diable est au piano
11. Maître mot, mots du maître
12. Nous sommes les premiers sur…(bonus track)