C’est pourtant avec scepticisme que le 1er single, "Mes yeux d’enfant", a été accueilli par le public. A tel point que sa sortie a été annulée, ou tout du moins repoussée. Fortement inspiré du "Hard Knock Life" de Jay-Z avec ses chœurs de chérubins au refrain, ce joyeux clin d’œil aux enfants des années 80, était trop différent de ce que fait le groupe à l’accoutumée pour s’attirer les faveurs des fans. Pourtant, inséré dans le contexte du Lp, ce morceau prend une dimension différente. Tout l’album ne possède pas la naïveté de ce track, bien au contraire, mais l’ensemble n’est pas aussi sombre et froid que pouvait l’être le premier opus.

L’intro "On Air" est là pour faire la transition en douceur, le 1er couplet reprenant les titres des morceaux de "Mille et un Fantômes". Et d’entrée, on se retrouve comme envoûté par le travail de Hal. Tout au long de l’album, cette soul qui lui est si chère se retrouve ponctuée de gros samples de guitares, ce qui n’est pas sans rappeler les productions de Roc-A–Fella depuis "Blueprint". Et le résultat est plus que convaincant, Hal s’inspire de ce nouveau style new yorkais, tout en y rajoutant une touche qui lui est propre. Cette évolution réjouissante influe par conséquent sur la façon de rapper de Sako, et là encore c’est une bonne surprise.

Ceux qui reprochaient à ce rappeur d’être inaccessible, peu compréhensible, monotone et trop froid ne pourront plus faire ce genre de remontrances. On se plait à entendre un Sako libéré, plus serein et sûr de lui, tant dans son flow que dans ses textes. Pour preuve, ce bel ôde à l’amour qu’est "Je me sens bien" reflète une des facettes de cet album, ce côté positif qui faisait défaut à son prédecesseur.

Toujours introspectif dans son discours, cet aspect a également évolué, et plus de monde se reconnaîtront dans ses lyrics, ceux d’un adulte qui observe le monde et en fait la critique avec du recul, sans tomber dans un déballage moralisateur et rébarbatif. Sako prend position, comme sur "Prisons", "Les Bonnes Consciences" ou sur "Libre", et à tous les coups l’écriture fait mouche. Juste dans ces propos, chaque ligne à l’air d’avoir été minutieusement concoctée, preuve que malgré son évolution, ses vertus lyricales n’ont pas été laisées. Le monde du rap en prend pour son grade, et le groupe affirme avec humilité sa position et son intégrité: "Mes vers sont honnêtes sans d’autres raisons d’être/ indépendant j’prendrais d’gros chèques sans changer mon texte/ gardez ces courbettes que vos grandes maisons souhaitent/mon testament : j’suis pas l’genre à m’soumettre au souhait du bon maître".

C’est sans surprise qu’on retrouve IAM en featuring, ambiance très rock (a-fella) et gros titre, on peut rapprocher ce tant qu’on sera là de résistance, la superbe collaboration avec Vesut Lyricist. Même type de sons, c’est surtout l’excellente complémentarité des 2mc’s qui frappe, leur façon d’alterner les phases est des plus réussies. On ne peut pas en dire autant de l’autre moitié de Mic Forcing; Masar gâchant un peu le track éponyme qui conclut cet album. Nuttea se contentant, lui, de faire un refrain discret sur un morceau low tempo. Ouf !

Après une écoute, force est de constater que la cohérence est de rigueur. Là ou le 1er album pêchait par un hermétisme certain et une digestion difficile, "Sincèrement" brille par son homogénéité, sa cohérence à tous points de vue et une évolution dans le bon sens. Alors que dans le rap le second palier est souvent synonyme de médiocrité, les Chiens de Paille ont négocié à la perfection cette laborieuse étape. Sako n’a rien perdu de son talent, tandis qu’ Hal est entré dans la cour des grands producteurs français, son travail de bout en bout étant remarquable et sans fausses notes. Pour éviter "la prod en trop", Dj Ralph a placé deux sons en fin d’album, ainsi que tous les scratches, savamment bien dosés.

Seul point noir, les interludes acapella maladroitement assurées par de jeunes rappeurs proches du duo. On aurait préféré des escapades solos d’Hal, comme sur le 1er album. Ceci mis à part, "Sincèrement" séduit d’un bout à l’autre et sera sûrement l’une des meilleures sorties indépendantes de cette année.