Cependant, ce court format peut à juste titre être considéré comme symbolique, à cause des intervenants, directs ou indirects, ayant pris part à son élaboration. En effet, ce mini album est à la croisée des chemins de trois «écoles» de rap sensiblement distinctes: les scènes underground des deux côtes (quoi que la connexion s’était déjà opérée à plusieurs reprises, notamment sur le précédent opus de… Murs) et sa face la plus en vue du hiphop, traditionaliste et que l’on attendait pas voir de si tôt avec les deux autres.

L’attraction principale aujourd’hui est donc la participation du jeune producteur 9th Wonder, qui en deux ans a vu sa côte de popularité montée en flèche. Suite à son excellent travail sur l’album de son groupe Little Brother, c’est surtout sa version remixée du dernier LP de Nas qui a fait parlée de lui. Qualifié par certains de «successeur de Pete Rock», 9th Wonder a finalement reçu l’honneur de figurer sur la liste très fermée des producteurs oeuvrant sur le dernier album de Jay-Z. Et c’est un peu par hasard que Murs et lui en sont venus à travailler ensemble, et comme le destin fait parfois bien les choses ils ont eu la bonne idée d’en faire un mini album de 10 titres, empaqueté dans une pochette sobre du plus bel effet.

A défaut d’avoir un flow imparable, Murs possède une écriture très fine, à géométrie variable, qui fait mouche dès le premier track, «Bad Man». Auto critique bourrée d’humour sur son comportement peu galant vis-à-vis de la gente féminine, on retiendra encore plus l’excellent beat enjoué de 9th Wonder, ensorcelant l’auditeurs dès les premières notes grâce à cette petite voix pitchée martelant sans cesse le titre du morceau. Paradoxalement, comme pour se racheter ou se justifier, c’est du côté de l’homme blessé au coeur que se place Murs sur le mélancolique «The Pain», émouvant à souhait. Toujours dans la même thématique introspective, devenant un tantinet rébarbative, "Freak These Tales" est peut être le morceau en trop, tandis que le titre éponyme jouit lui d’un beat qui ravira les amateurs d’une époque révolue, où Pete Rock et Primo étaient des rois, dans laquelle 9th Wonder puise sans complexe son inspiration.

Les fans des Living Legends savent que le gros point fort de Murs, c’est sa capacité à manier comme nul autre le story-telling. C’est là que sa plume devient plus drôle, plus subtile, plus incisive… ce qui s’adapte à merveille à son débit nonchalant. «And this is for», «H-U-S-T-L-E» et l’excellent «Trevor An’ Them» le confirment; ces petites fictions sont jouissives, intelligentes et redonnent à Murs l’occasion de se mettre plus en avant que les beats de 9th Wonder, qui jusque là l’occultaient quelque peu. L’osmose parfaite entre le producteur et le rappeur s’opère néanmoins sur une fiction scindée en 3 parties, «Walk like a man», incontestablement le meilleur morceau du disque. La mélodie mue en fonction de l’évolution du discours de Murs à propos de la violence, le beat devenant de plus en plus oppressant, jusqu’à l’épilogue tragique et les séquelles de cette petite histoire. Orchestré de main de maître par un 9th wonder super inspiré, l’instru bascule doucement dans la tragédie, passant d’un accord de guitare plutôt candide à un piano apocalyptique à mesure que l’histoire avance. Grandiose! Seul réel point noir de cet essai, le troublant «And This Is For…». Après un paphlet envers la société blanche actuelle, l’auteur fustige (bêtement ?) ses fans au visage pâle et les rappeurs «caucasiens» en général…

Ce titre anecdotique mis à part, l’ensemble est plutôt de bonne facture et se conclut par un très bon "The Animal", seul titre laissant un peu de mesures à un invité; ici le compère de 9th au sein de Little Brother, Phonte. Certainement la meilleure sortie de Def Jux depuis un bon moment; comme quoi s’ouvrir à d’autres producteurs (même au style éloigné de son esprit originel) peut être une bonne solution pour que ce label trouve son second souffle. Ce disque ne marquera certainement pas les esprits, mais il a le mérite de confirmer que Murs est un très bon rappeur, que 9th Wonder a encore de beaux jours devant lui et surtout redonner espoir à bon nombre de fans de Def Jux.