On retrouve donc Tekilatex, James Delleck, Fuzati et Cyanure au micro, et le duo Fuck A Loop (Para One + Tacteel) à la production. Mais il ne suffit pas de mélanger de bons ingrédients pour faire une bonne sauce; l’important étant d’avoir une bonne recette, un bon dosage et une touche personnelle. Tout gastronome digne de ce nom sait aussi qu’il ne faut pas engloutir mais savourer avec délicatesse les plats raffinés qui ont longuement mijoté. Les bootlegs, servis en guise d’appéritifs sur le net, nous ayant mis l’eau à la bouche, l’heure est venu de passer à table. Mais ce repas, mélangeant diverses saveurs, allait-il nous rassasier ou, chose fréquente après ce genre de mets, nous conduire à une indigestion?

Dès que le couvercle de la première marmite soulevé, la touche culinaire de ParaOne et de Tacteel nous enivre, et nos papilles auditives sont mises en éveil. Et quand Tekilatex entame le service, nous obtenons la confirmation que nos chefs n’ont pas chômé en cuisine. Jouant sur l’intonation de sa voix nasillarde pour servir un couplet dont les deux facettes s’opposent, ce mélange aux senteurs tantôt douces, tantôt amères, est un vrai régal. Suivi par un Cyanure donc le retour gagnant fera plaisir aux amateurs de bonne bouffe acoustique, l’entrée se savoure avec plaisir jusqu’à l’arrivée du plat suivant; ce goût paradoxal d’aigre-doux étant magistralement relevé aux dernières miettes par le savoir-faire d’un Fuzati au sommet de son art.

L’intégralité de ce menu est à l’image de cette entrée, à savoir ce subtil mélange d’aigreur et de douceur. Et pour honorer l’amitié qu’ils portent à l’invité surprise de ce buffet, à savoir le Hip-Hop, les hôtes lui ont concocté une préparation sucrée qui fera le bonheur de toutes les oreilles. L’humour des métaphores (« Le hip-hop c’est mon pote mais j’ai des doutes sur sa sexualité/ En général il s’accorde mal avec la féminité/ Le hip hop c’est mon pote homo, il fait des peintures dans des galeries/ Il est ami avec Jean-Paul Gautier et Nana Mouskouri) et finalement l’amertume que cachent ses relents suaves sont tout simplement exquis (cela ne vous rappelle-t-il pas un certain cadavre ?) Bref, le genre de nourriture dont on peut abuser sans craindre l’indigestion !

Mais le grand secret qui permet à ce grand buffet de garder les convives jusqu’à sa fin, ce sont les petits accompagnements servis entre les repas par le duo de producteur. Ces «trous normands» instrumentaux allègent considérablement l’ensemble du service, grâce à des assortiments musicaux très aériens, aux recettes alambiquées et légères à la fois. Ainsi, le buffet peut se dérouler sans plomber les estomacs auditifs, même pour les auditeurs les moins affamés. De ce fait, les 6 plats cuisinés sont tous excellents, goûteux et ne sentent pas le réchauffé. Combinant à merveille les spécialités de chacun, aucun des emcees ne paraît avoir mis plus la main au fourneau que les autres. Il est vrai que James Delleck parait quelques fois en dessous de ses possibilités, et que Fuzati et Tekilatex ont un tour de main plus charismatique aux premières cuillérées ; néanmoins la coordination en cuisine est quasi-parfaite. On appréciera particulièrement la succulence âpre de " sans fin", et ses ingrédients textuels relevés par une sauce poignante, fruit de recettes traumatisantes apprises durant l’enfance de nos hôtes.

La qualité du service est implacable, les couverts électroniques et la texture abstraite des assiettes étant parfaitement adaptés à ce genre de soupé. Nous regretterons juste l’absence de digestif, en effet le repas se terminant par un café sonore trop serré ; cet arabica "Acapellas & cathedral", fruit d’une torréfaction très étrange des Fuck A Loop, nous laissant un petit peu…. sur notre fin.

Ce « buffet des anciens élèves » est donc un formidable moment de dégustation sonore, original, comestible et raffiné. Les retrouvailles entre ces amis de longue date ne sont en aucun cas gâchées par quelque met non comestible. Fruit d’une rencontre originale entre des chefs de renommée, qui ont eu le temps d’affûter leurs instruments lors de divers banquets ayant redonné ses lettres de noblesse à la cuisine rapologique française, ce pari risqué est donc une totale réussite. Il permet de redécouvrir les spécialités de Cyanure, aux détracteurs de Fuzati d’apprécier ses recettes de looser et surtout de mettre encore plus en valeur la touche particulière de Paraone et de Tecteel. L’assortiment délicat de leurs préparations leur vaudra certainement une étoile de plus au guide hiphop, preuve en est que toutes les éloges qu’ils ont pu recevoir ces derniers temps n’étaient pas volées. Tekilatex, l’organisateur principal de la fête, peut donc être une fois de plus fier de lui. Les préparations «sucrées-salées» de son équipe permettent de rajouter ce nouveau chef d’œuvre sur la liste des confections marquantes de cette scène embryonnaire.

Bon appétit !