LA NFL EST L’UN DES EXEMPLES DE LA FISSURE ENTRE COMMUNAUTÉS QUE LES ÉTATS-UNIS VIVENT EN CE MOMENT. JAY Z ET ROC NATION ONT DÉCIDÉ DE SE JETER EN PLEIN DEDANS.

 

 

Ce mercredi 14 août, Jay Z a annoncé la signature d’un partenariat entre la NFL, la ligue de football américain, et Roc Nation. Le deal permettra à son groupe de se positionner comme consultant des actions de la ligue en termes de divertissement et de justice sociale. Avec comme point d’orgue (mais pas que) le spectacle du prochain Super Bowl qui chaque année est l’événement majeur aux États-Unis mais aussi à travers le monde.

D’un point de vue business, c’est une opération énorme pour Roc Nation qui va bosser avec une institution américaine suivie par des millions de personnes et dont les recettes financières sont gigantesques. D’un point de vue social, beaucoup se sont étonnés d’un tel deal alors que Hova avait soutenu Colin Kaepernick, le joueur qui avait refusé de se lever pour l’hymne national et qui s’était mis à dos le public blanc pour finalement mettre un terme à sa carrière. On se souvient que Jay Z avait même refusé de se produire au Super Bowl. Certains ont donc fini par le qualifier de traite et d’avoir tourné le dos à Kaepernick et à tout ce qu’il représente.

Dans une conférence de presse donnée ce mercredi, Jay Z répondait aux questions en compagnie de Roger Goodell, patron de la NFL et affirmait toujours soutenir Kaerpernick en expliquant que le partenariat était une chance à saisir pour passer à la prochaine étape de la dite contestation, que le temps de se mettre à genoux était révolu et qu’il fallait agir. De son coté, et sans qu’il n’est déclaré quoi que ce soit sur le sujet, on sait que Goodell avait tout intérêt à collaborer avec Roc Nation, au moment où son empire commence à subir les effets d’une des fissures les plus marquées de son histoire récente.

Alors oui, tout cela n’est peut-être qu’une histoire de gros sous pour les uns et un moyen de se redorer le blason pour les autres mais c’est comme cela que les choses avancent jusqu’à preuve du contraire. Jay Z a peut-être la volonté de combattre le mal de l’intérieur. On essaye de vous décrypter les enjeux.

 

COLIN KAEPERNICK : LÀ OÙ A COMMENCÉ

26 août 2016, le quarterback des 49ers Colin Kaerpernick reste assis lorsque l’hymne national américain retentit en prologue de la rencontre de pré-saison entre son équipe et celle des Green Bay Packers. La coutume veut que tout le monde se tienne debout, main sur le cœur pour beaucoup. Il expliquera après le match que c’était en écho aux dernières brutalités policières en précisant que le geste était en hommage à toutes les personnes oppressées, en protestation contre le traitement réservé aux minorités. Le geste ne sera pas passé inaperçu ce jour-là (alors que c’était la 3ème fois qu’il le faisait) et ce fut le début d’une polémique où tout le monde a eu son mot à dire.

On sait que l’hymne national est sacré aux États-Unis. Il est systématiquement joué (ou interprété) à chaque rencontre sportive, du plus haut niveau jusqu’à l’école élémentaire. Les médias ont commencé à en faire écho et de nombreuses critiques se sont fait entendre, comme celle du candidat à la présidentielle de l’époque : Donald Trump. Son équipe de San Francisco et même la NFL reconnaissent pourtant son droit à ne pas se lever.

C’est le 1er septembre qu’il pose un genou à terre pour la première fois, suivi par son coéquipier Eric Reid. Les semaines avançant, il sera suivi par de nombreux joueurs à travers le pays. Mais là il continue à recevoir les éloges de la communauté noire (certains noirs ont quand même trouvé le moyen de critiquer le fait qu’il était métisse et pas complètement noir) et du monde du divertissment, il est copieusement critiqué par une population majoritairement blanche qui ne supporte pas qu’on porte atteinte à leur institution. Un soit – disant sondage le met en tête de liste des joueurs les plus détestés de la ligue. Il reçoit des menaces de mort. Et lorsqu’il quitte les 49ers en tant qu’agent libre, il ne trouve plus d’équipe pour l’embaucher et déplore une cabale flagrante des clubs. Il finira par mettre fin à sa carrière en 2018 et trouvera en février dernier un accord avec la NFL (qu’il avait attaqué en justice), qui le radiait, lui et Eric Reid, définitivement des terrains contre une indemnisation de plusieurs millions de dollars. Kaepernick, militant depuis le collège, devient ainsi une icône pour certains (il était au centre d’une pub Nike avec la fameuse phrase « Believe in something. Even if it means sacrificing everything ») et un ennemi de la nation pour d’autres.

Lors de la conférence de presse, on a posé la question à Jay Z s’il y avait des chances que le joueur soit impliqué prochainement dans le partenariat. Ce à quoi Hova avait répondu qu’il n’était pas son patron et qu’il ne décidait pas pour lui. Néanmoins, Jay a confirmé s’être entretenu avec l’ancien sportif.

Il est vrai que beaucoup adoreraient que Kaerpernick soit l’étendard du deal mais Jay Z est un business man aguerri. Un retour trop rapide ne serait pas forcément bon signe pour les affaires, et la cause accessoirement.

 

 

LA NFL : UN ENJEU MAJEUR POUR TOUS

Le football américain est encore de loin le sport numéro 1 aux États-Unis. Sa finale du Super Bowl est un événement incontournable chaque année, aussi bien aux states qu’à travers le monde. Les recettes générées atteignent des centaines de millions de dollars et l’audience s’élève à plus de 100 millions de téléspectateurs en moyenne. On note néanmoins pour l’édition 2019 une baisse générale par rapport à l’année dernière. Est-ce l’effet Kaerpernick ? Qui sait.

Mais le foot US revêt la même particularité que tous les sports américains (et même tous les sports majeurs en général comme le football chez nous) : la présence d’une majorité de personnes de couleur sur le terrain contre une majorité de caucasiens dans les tribunes. En NFL, près de 70% de noirs jouent pendant que 77% de blancs regardent (chiffres Le Monde – 2017). Parmi ces blancs, beaucoup viennent de l’Amérique profonde où le sport et la ligue sont historiquement ancrés. Si beaucoup de noirs sont de véritables stars, le joueur emblématique de ce sport reste le quarterback blanc, beau gosse, aux dents immaculées et qui est le boss depuis le lycée avec son superbe teddy. C’est ce que représente bien malgré lui Tom Brady, grand gaillard d’1m93, six fois champion de la NFL et marié au mannequin Gisele Bündchen.

La dernière étude du « Q-Base » (source Washington Post), mesurant la popularité des joueurs, a démontré que les fans blancs aimaient de moins en moins les joueurs noirs. Et si les joueurs noirs ne sont plus appréciés, ils pourraient disparaitre, soit en se détachant de ce sport, soit en partant sur d’eventuelles ligues mineures, emportant avec eux leur public noir qui constitue une audience à ne pas négliger, notamment sur les zones côtières du pays. La NFL ne peut pas se permettre cela. Noirs ou blancs, tous consomme de la bière, des hot dogs, tous regardent les pubs, tous achètent les produits dérivés etc.

C’est véritablement un combat que la ligue doit mener pour colmater une fuite lente mais inéluctable. Ce n’est jamais bon pour la business et pour l’image de marque à l’étranger. Surtout que la NFL a toujours été frappée par de nombreuses polémiques. Celle de Kaepernick a peut-être été celle de trop.

 

COMBATTRE LE MAL DE L’INTÉRIEUR

 

« Si je ne faisais pas de business avec les gens qui n’ont pas mon point de vu, je n’aurais pas d’émission TV et je ne pourrais pas porter mes messages ». C’est comme cela que Jay Z a répondu à ses détracteurs lui reprochant de collaborer avec l’ennemi. Toujours dans cette idée du « next step » concernant la protestation contre le racisme ou tout autre injustice, le rappeur millionnaire veut avancer.

Suivons sa logique. La NFL compte environ 270 matches par saison dont la finale. Systématiquement il y a un spectacle à chaque rencontre. Aussi bourrins que peuvent être beaucoup des fans de foot US, ils sont friands de ces shows qui deviennent pharaoniques à l’approche du Super Bowl. Tout au long de l’année, Roc Nation va gérer ou recommander les animations de toute la ligue et placer des artistes dans les quatre coins du pays, de Cleveland à Los Angeles, de Pittsburgh à Dallas, de Minneapolis à Miami. Et il passera également chez les 7 propriétaires de franchises qui avaient aidé au financement de la campagne présidentielle de Donald Trump. En plus du divertissement, il y aura toutes les actions pour promouvoir la justice sociale et Roc Nation sera au contact du noyau de la population., blanche et noire.

Si vous pensez que votre « frère » Jay Z va organiser des attentats militants, c’est qu’il faut vous réveiller. Néanmoins, le blanc le plus raciste pourrait s’habituer à voir de plus en plus de noirs chanter son hymne chéri et pourquoi pas apprécier si jamais il était bien interprété. Plus sérieusement, l’enjeu est de refaire adhérer le public à la NFL. D’un coté les noirs (qui ont le droit d’aimer ce sport malgré tout), blessés par l’environnement discriminatoire envers eux et les blancs qui se sentent insultés dans leur patriotisme. Un patriotisme dont beaucoup se revendiquent sans toutefois être racistes. Il s’agira sûrement de convaincre ceux-là en premier.

C’est pour sûr une méthode plutôt nouvelle car Jay Z ne se positionne pas en tant que mécène, comme tout acteur, sportif ou autre célébrité qui donne aux bonnes œuvres. Là il va se servir pleinement et avec la bénédiction des hautes instances et sur un périmètre plus oisifs c’est vrai. Car il existe déjà des fondations au sein même de la NFL, animée par des joueurs mais leur étendue est plus limitée là où nous ne faisons qu’en parler.

 

 

Clairement, nous ne sommes pas en train de dire si ce partenariat est une bonne nouvelle ou même un choix judicieux sur des enjeux qui nous dépassent certainement. Ce n’est peut-être qu’une histoire d’argent mais Jay Z est quand même plus malin que ça. Il étend son empire Roc Nation et la NFL se rachète une crédibilité auprès des communautés. Pour ce qui est des vrais impacts sur l’aspect social, on verra très vite si cela porte ses fruits. En attendant, Hova veut avancer et passer au next step. Pour lui ou pour les autres, peu importe, cela avance.

Ce qui s’est passé avec Kaepernick fait partie d’un ensemble d’événements qui a a crée une fissure encore plus grande au sein de la société américaine. Il y aura toujours des gens pour en profiter, d’autres pour lutter contre. Jay Z fait peut-être partie des deux catégories. Il avance c’est tout.

Mais s’il faut répondre à la question « pourquoi ce deal doit être une bonne nouvelle », c’est parce qu’en cas d’échec, qu’arrivera t’il ?