LA MAGIE DE L’INTERNET A PERMIS À LA MUSIQUE D’ISHANGO SOUND DE VENIR JUSQU’À NOUS. MAIS ON N’A PAS VOULU EN RESTER LÀ. ON A DONC DÉCIDÉ DE LES INTERVIEWER POUR QU’ILS NOUS PARLENT DE L’EP « ISHANGO BEYONDER ».

 

Chez 90bpm, on les avait vraiment découvert en 2016 avec la mixtape « FanBase ». Depuis, du coin de l’œil, on voyait passer leurs clips et leurs sons partagés de temps à autres. Puis l’année dernière, on a été interpellé par quelque chose de nouveau, de visuel : la pochette de l’EP « iShango Beyonder » où l’on voit Mano d’iShango et Jamal Finess représentés en astronautes. Un beau visuel qui nous a donné l’envie d’écouter ce nouveau projet disponible depuis décembre. Et là, la claque avec cette forte impression que leur musique est encore montée d’un cran.

Ni une des deux, on prend contact et après quelques minutes d’attente, le temps que Mano remette à jour son Skype (et oui le duo vit aux Antilles), et c’était parti pour découvrir le contexte du nouvel EP qui devrait ouvrir la voie de plus encore pour l’avenir.

 

 

L’INTERVIEW

Vous rappez à la fois en français mais aussi en créole. C’est peut-être naturel pour vous mais de notre vision, c’est un véritable parti-pris.

Mano : j’ai commencé à rapper en Français mais très tôt dans le milieu des années 90 j’ai choisi de travailler exclusivement la langue créole. J’estimais qu’il y avait vraiment beaucoup de choses à explorer en matière de rimes, en matière de flow ou en matière de sonorités. J’ai aussi eu des retours qui me conseillaient d’abandonner le français (rires).

Jamal Finess : pour ma part, j’utilise le français car j’ai commencé à rapper au Gabon, mon pays natal. Étant aussi originaire de Guadeloupe je n’ai jamais utilisé le créole, non pas parce que cela ne m’intéressait pas mais je me disais que certains étaient beaucoup mieux placés pour le faire. Je suis resté au français et ça fait 20 ans que ça dure.

 

La Guadeloupe étant proche des États-Unis et aussi de l’Amérique Latine, vous n’étiez pas tentés de rapper en anglais ?

Mano : bien-sûr tu y penses parce que le public est plus vaste en anglais. Cela permet de toucher de nouvelles oreilles. Mais il faut garder en tête l’aspect esthétique. Parler anglais pour parler anglais alors que tu ne maitrises pas la langue ou que tu n’as pas un flow intéressant, ça aura une valeur ajoutée limitée, même si tu te fais comprendre par plus de personnes. Il faut du temps pour installer son empreinte au niveau du style. Il y a des milliers de rappeurs qui s’expriment en anglais alors autant rester dans son domaine de prédilection. Un américain peut préférer du créole à un anglais moyen. On a des exemples de rappeurs anglophones qui nous suivent pour notre flow alors qu’on sait qu’ils ne comprennent rien à ce qu’on dit. Certains pensent même que c’est du français sans deviner les différences.

Par contre, on pense de plus en plus à sous – titrer nos textes en anglais pour qu’un maximum de gens comprennent nos paroles et apprécient l’esthétique des deux langues. Il faut savoir que les américains ont des départements culturels qui étudient la littérature créole et si à terme, des anglophones s’intéressent à mon créole pour le traduire, j’aurai atteint mon but, c’est à dire de faire vivre ma langue.

C’est vrai qu’on se pose de temps en temps la question de savoir jusqu’où va nous amener le créole. Heureusement il y a cet équilibre avec Jamal qui va servir de locomotive avec le français pour pousser les gens à s’intéresser au créole, enfin au Guadeloupéen, car je te passe le sujet de tous les types de créoles qui existent de par le monde.

Jamal Finess : moi je parle créole mais je suis jaloux de la façon dont écrit Mano. Je respecte sa démarche et ce n’est que du bon pour iShango.

 

« Je me suis rendu compte qu’on était déjà dans l’afro-futurisme. »

 

Parlons de l’EP par sa pochette. Elle est assez futuriste. Ce n’est pas dû au hasard ?

Mano : en réalité, il y a une part de voulu et une part de hasard. On va sortir courant 2019 un clip qui a vrai dire sera un court métrage musical vue sa durée et son niveau de réalisation. Janluk Stanislas, le réalisateur de ce visuel, en écoutant le morceau qui est réservé pour un autre projet qui sortira également cette année, et qui sera une espèce de fusion entre hip hop et zouk pour te donner le scoop, nous a tout de suite imaginé dans l’espace. C’est un pote avec qui on a déjà travaillé et avec qui on ne se censure pas. Et puis parallèlement, on a reçu des beats de la part de Dwayne Beyonder, le beatmaker de l’album, qui avaient vraiment une couleur spatiale pour ne pas dire astrale !

Du coup, on cherchait comment allier les deux et l’idée m’est venu de creuser dans cette notion d’afro – futurisme. A force de creuser dans ce thème, je suis tombé sur le film « Space Is The Place » de Sun Ra. J’ai commencé à étudier son œuvre et je me suis rendu compte qu’on y était déjà sans le savoir. J’ai réalisé qu’on avait déjà des textes un peu « cosmiques » dans l’approche. Et comme on n’est pas millionnaires, qu’on a peu de moyens pour tourner des clips, on est partis sur l’idée d’une pochette permettant de propulser le public dans notre univers pour « iShango Beyonder ».

On a fait appel à Tokio Aoyama pour le visuel. C’est un artiste dont j’apprécie le travail depuis les années 2000, notamment pour Georgia Anne Muldrow et Declaime. On est toujours restés en contact de loin mais je savais qu’il était réceptif à notre travail. Il remarquait toujours des détails en arrière plan dans nos clips. De l’eau a coulé sous les ponts et lorsqu’il a fallu créer la pochette, j’ai tout de suite pensé à lui. J’ai cherché à le joindre sur les réseaux sociaux sans succès pendant des mois. J’ai persévéré et j’ai finalement réussi à rentrer en contact avec lui sur Instagram. J’ai dû lui expliquer que le visuel devait faire le lien avec le projet de court métrage musical à venir tout en collant avec « iShango Beyonder ». Ça n’a pas été facile mais on y est arrivé, notamment grâce à des détails qu’il a intégré dans sa peinture.

 

« iShango Beyonder » est un projet à trois puisque le producteur Dwayne Beyonder s’est joint à vous. De part sa musique, on pensait qu’il venait de Detroit.

Jamal Finess : (rire) Et non c’est un guadeloupéen, bon sous tout rapport, qui vit actuellement en région parisienne. Je le suis depuis le début des années 2000. On est tous de la même génération et on a tous les mêmes références rapologiques. Mais croire qu’il vient de Detroit lui fera plaisir.

 

Comment s’est-il collé au concept de l’album ?

Mano : Dwayne est vraiment ce qu’on appelle un producteur dans le sens anglo-saxon du terme. C’est comme un tailleur qui ajuste ses prods en fonction de ce que tu veux et de comment tu rappes. Il a commencé à nous envoyer un premier lot de beats qu’on a kiffé. Puis un deuxième lot qu’on lui a demandé de parfaire pour mieux coller au concept d’afro-futurisme. Et enfin, un dernier lot taillé sur mesure. Ça a été naturel entre nous puisqu’il avait déjà produit pour la mixtape « FanBase » en 2017. Notre collaboration s’inscrit dans la continuité finalement.

 

Il ne fait pas partie d’iShango Sound mais est-ce qu’il pourrait devenir votre producteur attitré ?

Mano : en tout cas il est bien placé (rires). Musicalement ça marche bien, sinon on ne serait pas là pour en parler. Il pourrait bien devenir un membre du groupe oui.

 

En parlant de lien entre vos disques, on retrouve des morceaux de votre mixtape « FanBase » revisités pour « iShango Beyonder ».

Jamal Finess : on voulait donner de nouvelles couleurs à ces morceaux (ndlr : « Bwa Sakré » et « MVP » etc.) malgré le laps de temps entre les deux projets. Sans jouer les puristes, on s’est inscrit dans la tradition du hip hop avec des remixes. Et puis c’est aussi une autre façon de mettre en avant le travail de Dwayne. Mais tu sais que tu es le premier à avoir remarqué qu’on a repris des titres de la mixtape.

Mano : c’est une façon de faire revivre des morceaux et des textes qui n’ont pas vécu aux yeux des gens qui ne connaissent pas « FanBase ». Récemment une amie m’a dit qu’elle avait aimé « On Mannyè Beyonder », ça m’a conforté dans l’idée que nos textes peuvent plaire indépendamment des musiques (la version de la mixtape FanBase est sur une composition d’Elaquent). On s’est dit que cela aurait été dommage d’enterrer certains titres de la mixtape alors qu’elle n’avait été écoutée que dans un certain microcosme.

 

Vous aux Antilles et Dwayne en métropole, comment vous voyez les choses au niveau scène ?

Jamal Finess : on nourrit le projet de faire des scènes aux Antilles ou ailleurs. Mais pour le moment on est dans la production de sons. On est sur l’album à venir qui est quasiment prêt. On aimerait bien présenter nos morceaux avec une formule intégrant des musiciens. On ne veut pas griller les étapes mais c’est notre objectif.

 

Vous recherchez un traité organique.

Mano : on avait fait des tests en studio en 2015 près de Pointe à Pitre. On avait eu la chance d’avoir le gratin de la nouvelle génération du jazz créole et caribéen qui travaille avec les plus grands aujourd’hui. J’ai revu quelques images de cette expérience et je crois qu’il y a vraiment quelque chose à faire. Mais nous sommes confrontés au problème de la situation géographique. La moitié des musiciens de la session de 2015 ne sont pas en Guadeloupe. Ils sont arrivés à un niveau qui les a poussé à s’exporter pour pouvoir vivre de leur talent. Les autres restent par militantisme.

 

Justement, à quoi ressemble la scène hip hop en Guadeloupe ?

Jamal Finess : les jeunes rappeurs sont influencés par la trap des États-Unis. Les mecs font des scènes en boites de nuit chaque week-end. Ce sont eux qui ramènent du monde et qui font vivre l’économie de la musique ici, pour peu qu’il y en ait une. Sur le plan musical, ce n’est pas ce que je consomme mais je respecte le fait qu’ils font vivre quelque chose. L’important pour moi c’est que ces mecs de 18 à 25 ans font partie d’un grain de sable qui s’appelle la Guadeloupe. C’est toujours mieux que de mal finir dans la rue.

Mano : oui c’est bien car jusque-là, il y avait beaucoup de créativité chez nous mais très peu d’organisation et très peu de business autour de ça. Cette nouvelle scène se structure et se professionnalise. Par contre beaucoup d’artistes sont encore obligés de tenter leur chance ailleurs. Coté public ça peut se comprendre, l’île est petite, tu fais 3 ou 4 concerts et les gens en ont marre de te voir.

 

« Je te livre un scoop. L’album s’appellera… »

 

L’EP « iShango Beyonder » étant désormais sorti, pouvez-vous nous en dire plus sur l’album à venir ?

Mano : cet album va être un peu l’histoire de notre rencontre avec Jamal. Deux afro descendants, nés la même année de part et d’autre de l’Atlantique, moi né aux Abymes en Guadeloupe et Jamal à Libreville au Gabon, ayant vécu les mêmes choses, ayant écouté à peu près les mêmes choses. On a cette histoire qu’on veut raconter artistiquement. L’album va créer un lien entre la Guadeloupe et la diaspora avec dans l’idée de nous adresser aux jeunes de cette diaspora en leur rappelant de ne pas oublier leurs racines. Sur le plan artistique on aimerait tellement avoir quelques chanteuses sur le projet mais elles se font un peu « désirer ». Ça prend du temps mais on reste patient et on fait patienter notre public avec des sorties comme « iShango Beyonder ». Et pour anticiper ta prochaine question, il y aura très probablement du Dwayne Beyonder sur cet album alors que ce n’était pas prévu au début.

Jamal Finess : je te livre même un scoop. L’album s’appellera « Esthétique Diasporique ». On trouve que cela illustrait bien le parcours des deux frères de son que nous sommes.

Mano : notre idée est de rayonner sur toutes les terres où il y a des afro descendants.

 

Merci pour le scoop et merci pour cette interview.

Jamal Finess : merci à toi.

Mano : merci beaucoup.

 

 

L’EP « iShango Beyonder » se trouve sur le Bandcamp de iShango Sound.

 

 

TRACKLISTING :

01. Bwa Sacré
02. MVP (Gwadloup Si Kat)
03. 88 (Lenfini Doubout Dé Fwa)
04. On Mannyé Beyonder
05. Escape Music (Nou Ka Chapé) feat. Yalisaï
06. Zétwal An Mwen (Sagittarius B2 Vibes)
07. Nou Ansamm (bonus track)

Décembre 2018