On avait parlé de son dernier album « Home » il y a environ six mois. Album dans lequel Illa J équilibrait bien le chant et le rap. Alors que le disque tournait toujours sur nos platines, on a eu la possibilité de le rencontrer à l’occasion de son passage au Festival Tour de Chauffe à Lille il y a quelques jours. Sans hésiter un instant, on a saisit l’opportunité de questionner le jeune frère de J Dilla pour lui dire tout le bien qu’on pensait de son travail mais aussi de creuser avec lui notre ressenti sur l’album.

 

ILLA J : EN TOUTE VERSATILITÉ

 

L’INTERVIEW

 

Tu es né à Detroit, ton père était ghostwritter chez Motown, ta mère chantait du jazz a capella, ton frère est J Dilla… Tu crois au déterminisme ?

Hmm, détermination oui. C’est bien de la détermination dont tu parles ? Oui totalement, grandir entouré de musique amène a ce que l’on l’absorbe tout comme la créativité. C’est l’une des choses que j’ai apprises de mon père, de ma mère, de mon frère, ce n’est pas un truc spécifique à Detroit, c’est un truc que tu apprends en grandissant. C’est toujours le cas actuellement, la détermination influe sur chaque mouvement de ma carrière, j’essaie toujours de donner le meilleur de moi-même dans mon art et tout ce que je fais.

Tu te rends compte que ta musique peut soigner les gens mentalement et spirituellement ?

Oui, la musique peut soigner car la musique reste une vibration… Par exemple les beats de mon frère quand je les écoutais en trainant la maison je me disais : « je peux méditer dessus, je n’ai pas besoin d’une voix par dessus, juste le beat en lui même. » L’énergie que l’artiste met dans sa musique amène que la personne qui écoute sa musique ressent cette même énergie. Oui, définitivement, la musique peut guérir, quand tu joue un morceau génial, tu te sens bien, ça te soulève…

 

 

On a l’impression que tu lance un challenge a chaque album. Le premier est uniquement produit par ton frère, le deuxième n’utilise aucun sample et il s’agit donc de composition originale, tu chantes plus que tu rappe dans le troisième, et tu fais appel qu’à un unique producteur… Tout ça est vrai ?

C’est vrai, oui je me challenge sur chaque album. Dans tout mes artistes préférés, tu peux voir leur évolution artistique sur chacun de leur album. Ils grandissent, et pas seulement que dans la musique, en dehors, dans leur vie personnelle, tout influence leur musique…

Je me considère en premier comme un chanteur. J’ai enregistré beaucoup de son comme chanteur mais je ne les ai jamais sortis officiellement. C’est mon premier projet accentué sur ma voix, j’avais prévu de le faire auparavant mais je ne pouvais pas honnêtement faire mieux qu’avec ce projet avec lequel je montre que je suis un chanteur mais aussi un rappeur. Ce projet le démontre parfaitement. Avec ce dernier album j’ai voulu montrer ma versatilité. Il y a un vrai univers avec cet album, tu as des morceaux super funky, plus house, plus RnB.

Oui définitivement ! Je me lance un challenge, j’ai une approche très éclectique de la musique. Je peux faire différent styles de musique. Je pense que c’est important de continuer d’évoluer. C’est ça être un artiste.

Tu es contre le cloisonnement entre les genres musicaux si je ne me trompe pas ?

Exactement ! Mon artiste préféré est Prince, et tu peux pas le mettre dans une boite. Prince c’est juste Prince. Il est de la musique. J’espère être comme lui comme un jour. Quand les gens mentionnent Prince, ils disent, qu’il est un artiste musical, il peut être RnB, Rock, Soul, Funky, Disco…Prince est juste un musicien, un artiste et c’est ce que je veux être un artiste musical. Je ne veux pas être définit par un genre de musique. Je veux juste faire la musique que j’aime et j’espère que les gens suivront la direction vers laquelle je vais.

On le rappelle, tu as 3 albums a ton actif mais sortis via trois labels différents et tous les labels sont basés dans des villes plutôt éloignées. Comment cela se fait ?

Oh oui ! C’est fou que tu mentionne ça, la premier album « Yanceys Boys » est sorti via Delicious Vinyl qui est basé en Californie, le deuxième (« Illa J ») via Batard Jazz Recordings qui est à New-York et le label mon dernier album est à Berlin. Je suis un artiste indépendant depuis mes débuts, et je conclue un contrat qui repose sur un album et après je suis libre.

J’en suis reconnaissant parce que beaucoup d’artiste sont coincés dans des contrats… Être indépendant me permet de continuer a être un vrai artiste parce que j’ai toujours eu 90% de contrôle artistique sur mes albums. Mais pour un album ils ont voulu changer l’ordre des morceaux, même s’ils les aiment bien ou pour un autre ils me disaient, oui on aime le morceau mais on voudrait que telle personne viennent faire le refrain ou une personne vienne faire ceci-cela.

Avec ce dernier album chez Jakarta Records, j’ai fais un album c’est tout. C’est comme faire une œuvre d’art, comme un peintre. En effet si je dis qu’un album est un tableau, je te le montre et que tu me dis j’aime ton tableau mais tu devrais peindre cette partie en rouge… C’est quoi le but d’être un artiste alors ? Ce que j’apprécie à Jakarta Records, c’est qu’ils me permettent d’être vraiment un artiste. Je réalise un album et ils l’acceptent, ils le mettent sur le marché, et c’est tout.

Je pense qu’avoir le contrôle créatif est quelque chose de très important. Mais je ne suis pas contre les majors et les structures proches du genre. Je pense que tout dépend du contrat que tu négocie. C’est une chose importante pour un artiste de comprendre le coté business car beaucoup veulent être artiste mais oublie ce coté. Quand j’ai commencé c’était tout pour la musique mais j’avais aussi ce coté business en tête. Et à la fin, c’est de la musique et du business. Il donc important d’apprendre ces deux cotés. Les gens disent que les majors font ceci ou cela mais personne ne te force a signer un contrat. Tu dois lire tous les détails entre les lignes. Il est donc important d’apprendre ce coté business aussi.

Tu es donc vraiment indépendant ? Les labels c’est juste une histoire de distribution ?

Oui, le label gère la distribution en ligne. C’est marrant les gens continuent d’utiliser les CD mais je trouve que les vinyles sont de retour ! Les gens en achètent, même si les ils n’ont pas un lecteur vinyle… Le vinyle devenu un objet collector. Je préfère le son du vinyle à celui du CD, le son est plus chaud, il y a un certain son que les MP3 ou les CD ne peuvent avoir.

Aujourd’hui les ventes de disques ne sont plus les mêmes. Mais les gens écoutent de la musique plus que jamais, si tu vois ce que je veux dire ! Et donc les artistes doivent rentrer dans le coté business, les artistes doivent créer du « marchandising », créer une marque, tout est question de ça aujourd’hui. Tu vois des artistes qui ont un morceau qui est beaucoup écouté sur Spotify, et ils n’ont pas sorti de disque, les gens continuent de les écouter. Ils sont une marque et ils ont les réseaux sociaux qui les aident a s’élever. C’est une question de marque, et de personnalité… Vraiment, réellement. Si tu sais comment faire marcher le coté « marque », et que tu as de la bonne musique également, c’est « win-win » ! Je pense que de nos jours, se faire une marque fait partie du truc.

Les vinyles sont de nouveau à la mode. Vraiment j’apprécie les vinyles, en grandissant j’ai toujours voulu avoir les miens. De nos jours tout est digitalisé mais pour moi, c’est important d’obtenir la version physique dans mes mains.

Ton dernier album est donc sorti chez Jakarta Records, c’est quoi ta relation avec le label et notamment ses artistes comme Ivan Ave que tu as invité sur le morceau « All Goods Pt. 2 » ?

Oui ! Tu sais quoi je suis censé bosser avec d’autres artistes de Jakarta Records comme Suff Daddy, un super producteur, j’ai bossé des morceaux avec lui mais nous n’avons rien sorti officiellement, pour le moment mais je vais de nouveau bosser avec lui à l’avenir.

Pour Ivan Ave, c’est arrivé par l’intermédiaire de Nick Wisdom qui est membre du Potatohead People, le duo qui ont produit mon album « Illa J ». Nick connaissait Ivan Ave et j’avais ce morceau où il y avait mon couplet mais pas de refrain… C’est cool parce que nous somme dans le même label (il parle de Ivan Ave). Je vais le rencontrer pour la première fois au festival Tour de Chauffe. Je ne l’avais jamais rencontré physiquement, et on fera un show ensemble, ça va être cool !

Oui ! Il y a beaucoup d’artiste talentueux chez Jakarta Records. Par le passé ils ont sorti le premier projet de Kaytranada. Je suis vraiment content d’être à Jakarta Records, il y a une vibe vraiment cool, ceux sont des gens biens…

Tu écoutes du Rap en dehors de ce qu’il se fait au Nord de l’Amérique ?

J’écoute tout, j’ai des goûts super éclectiques et pas spécialement en terme de rap. J’ai été à Colors à Berlin cette année ! Avant d’y aller, un ami m’avait conseillé de regardé le show: « genre t‘es une cabine colorée et tout ». Quand j’ai su que j’allais y passer, j’étais vraiment excité parce que quelqu’un m’en avait parlé avant.

Actuellement c’est l’une des choses que j’aime le plus regarder sur Youtube. C’est vraiment cool car tu peux y trouver beaucoup d’artistes talentueux. J’ai découvert Masego dont j’arrive pas a prononcer le nom, c’est un super artiste ! J’ai aussi découvert Little Simz sur Colors et elle rappe vraiment bien.

 

 

Oui, il y a beaucoup de bon artistes dans le monde entier. Avec internet pour la nouvelle génération, il est plus facile de les voir. Alors qu’avant, dans les années 80 ou 90 il y avait des artistes talentueux partout autours du monde mais il y avait une sorte de séparation. Si tu n’es pas là bas, tu ne peux savoir, à part pour les gros artistes, évidemment. Il y avait beaucoup d’artistes partout dans le monde mais on ne le réalisait pas. Maintenant avec internet et les réseaux sociaux, tu peux te connecter avec différents artistes. Tu peux voir les différents talents, les différents pays du monde. Donc oui il y a beaucoup de bon rappeur dans différents endroits.

Tu tournes pas mal en Europe, tu as même dédicacé notre pays dans ton morceau «French Kiss », tu peux nous en dire plus sur le morceau ?

Tu parles de « French Kiss » ? C’était juste un freestyle pour le refrain, et il n’y avait pas de couplet… Nick de Potatohead People m’a joué le beat et on a kiffé sur le beat (Il fredonne le refrain). C’était à l’époque ou je vivais à Montréal, maintenant je suis revenu à Detroit. Donc je me suis dis pourquoi pas faire une chanson pour les filles qui parle français…

Il y a une version avec Phife qu’il a sorti sur album et je voulais la mettre sur mon album mais il le voulait aussi… Donc j’ai juste la version solo sur mon album, et il y a une autre version de la même chanson avec le couplet de Phife. C’était incroyable d’avoir Phife et de faire un son avec lui. Malheureusement il est décédé. J’ai appris la nouvelle lors de ma tournée en Asie, et je venais d’atterrir à Taiwan et j’ai vu ça sur les réseaux sociaux. J’étais triste mais je me sens chanceux d’avoir pu bosser avec lui, c’est une légende. Tribe (A Tribe Called Quest) était connecté avec notre héritage, Slum Village, et tout ça. J’ai toujours apprécié Tribe.

 

 

Tu viens de Detroit, immense ville pour le patrimoine musicale de l’humanité, tu pense quoi de cette institutionnalisation de la musique comme le rap, opérée par les villes notamment par la création de lieu dédié au hip hop comme la salle ou tu vas jouer demain ?

C’est géniale, car je sens que le le hip hop est un genre important, il peut vraiment changer la culture, la musique… Maintenant cette musique influe beaucoup d’autres genres de musique. Et le plus important c’est le message derrière le hip hop à ses origines, c’était de diffuser le savoir, c’était la voix de la rue. C’est important pour les jeunes de comprendre les origines de ce style musical.

Quand il est arrivé, c’’était une opportunité pour nous pour s’échapper. Beaucoup de talents sont millionnaires voir milliardaires grâce à lui. Avant ça on n’avait pas de porte de sortie… Ça a crée de jeunes businessmen noirs, beaucoup de millionnaires, de magnats. Je pense que c’est une chose incroyable. Mais je pense que c’est important pour les gamins d’apprendre ce qu’il doit être appris, et de pas négliger l’histoire du hip hop…

C’est une sortie qui m’a permis de pouvoir voyager à travers le monde, d’aller dans des endroits différents. LE hip hop m’a ouvert cette porte. Les gens qui ont un emploi dans une entreprise n’auront pas cette opportunité de voir le monde. Moi grâce à lui mais aussi à la soul music, je suis capable de le faire. C’est donc important pour notre culture, c’est sur.

Tu lis des bouquins ?

Oui je lis ! J’adore lire, j’étais un super « nerd » a l’époque, les maths étaient ma matière préférée. Quand je suis allé a l’université, ma matière principale était l’économie. Je continue toujours de beaucoup de lire des livres sur l’investissement, la création d’une entreprise.

Je suis vraiment intéressé par le monde du business, je pense que c’est vraiment important, il y a tellement d’argent là dedans… La musique je la fait réellement pour la passion. Mais en dehors de ça, tout le monde a des factures, et il faut prendre soin de soi. Je lis beaucoup de livre sur l’investissement pour savoir comment avoir de l’argent et faire de l’argent. À l’école ils t’apprennent même, si j’aime pas le dire, à juste être un esclave. Ils t’apprennent juste a travailler pour l’argent mais ils ne t’apprennent pas à faire ton argent et travailler pour toi. C’est ce que les gens riches font, leurs argents travaillent pour eux. Les gens se demandent comment ils font pour devenir encore plus riche, leur argent continue de faire de l’argent…

J’adore lire car je tombe sur des gemmes. Je lis tout le temps, j’ai tous mes livres en iBook et je surligne directement dessus les passages importants (il sort son iPhone et ouvre iBook). Tu n’as plus besoin d’aller a la librairie, tu as tous les livres là. C’est tellement puissant et ludique, il y a beaucoup de chose, c’est mon nouveau hobby lire des nouveaux trucs.

Pour finir, tu as une question ou un message a faire passer ?

Honnêtement, s’il y a quelque chose à dire, toujours sur le thème de l’argent, c’est que les gens donnent trop de force aux choses extérieurs. Nous donnons de l’importance, notre pouvoir à l’argent. Par exemple un gars pense qu’il a de l’argent et une voiture, du coup il pense pouvoir attirer une fille avec. Et donc techniquement, il donne le pouvoir a l’argent et à la voiture. Ainsi quand les deux s’en vont, la fille part aussi (il rigole). C’est juste une analogie, un exemple parmi d’autres. Il faut arrêter de donner de l’importance aux choses et avoir de l’estime de soi.

Merci Illa J.

Merci à toi.

 

Nos remerciements au Festival Tour de Chauffe pour nous avoir permis de réaliser cette interview.

L’album « Home » est toujours disponible un peu partout et sur le Bandcamp de Jakarta Records.

 

 

ILLA J : EN TOUTE VERSATILITÉ

TRACKLISTING :

01. Turn It Up (feat. Dank)
02. Sam Cook
03. I Know
04. Photosynthetis
05. 7 Mile
06. Snow Beach
07. Silencers (feat. Moka Only)
08. Detroit Bad Boys
09. Maureen
10. Home

Jakarta Records – Juin 2017

 

 

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