L’album « Motions » de CM Jones nous avait déjà fait forte impression tant le travail de MoShadee (au micro) et Creestal (à la prod) était méticuleux et chirurgical. Malgré cela, l’exposition fût quelque peu confinée. Mais le duo, fondateur de Munchie Records, connait plus que tout les sacrifices et la patience nécessaires au développement d’un label et au partage le plus large possible de leur musique.

Soucieux avant tout de se faire plaisir et de rester actif, c’est Creestal qu’on retrouve aujourd’hui avec son deuxième album solo « Differences » dont nous avions eu l’opportunité de divulguer en exclusivité le premier extrait « Problemz » il y a quelques semaines. Avec ce titre et plus tard le track « Hand Gun » (qui avait fait l’objet d’un clip), on savait déjà qu’on allait avoir affaire à une petite perle d’album, issue d’un savoir-faire élevé, aussi bien (et encore une fois) au niveau production qu’au niveau artwork.

C’est donc avec plaisir et grande curiosité que nous avons à nouveau interrogé Creestal sur ce projet.

 

CREESTAL FRANCHIT UN NOUVEAU CAP AVEC « DIFFERENCES »

 

L’INTERVIEW

 

Tout d’abord, on ne pouvait ne pas faire un lien entre la pochette de l’album « Motions » de CM Jones (en mode art contemporain) et celui de « Differences » plutôt impressionniste. Tu confirmes que tu bosses autant l’image que le son et que la pochette donne des indications sur le contenu du disque.

C’était effectivement mon intention encore une fois bien que cette pochette était déjà prête avant l’album de CM Jones. Le concept était déjà bien établi. En fait, ce disque est un projet instrumental que j’avais réalisé en 2013. J’avais sorti ça pour le kif au départ, sans grandes ambitions. Cela faisait longtemps que je n’avais rien sorti et j’avais décidé de le proposer gratuitement. Et j’ai eu de très bons retours, surtout de la part de la presse spécialisée américaine qui avait massivement relayé. J’ai eu pas mal d’écoutes et de téléchargements. A partir de là, je me suis dit que cet album pouvait peut-être se « vendre » sur du physique.

La pochette nous rappelle un passage de « Voyage Au Bout De La Nuit » de Louis-Ferdinand Céline. Celui où Bardamu arrive par bateau aux États-Unis et s’étonne de l’architecture de New-York. Toi aussi tu te positionne en tant qu’observateur de NYC.

C’est ça. J’ai vraiment conceptualisé cet album au retour de mon premier voyage à New-York. C’était tellement clair dans ma tête que j’ai réalisé les morceaux en seulement deux mois. C’était vraiment réfléchi en amont. C’est pour cela que cela a pris du temps, la transformation des instrus de départ vers ce projet.

Oui car tu as décidé d’y rajouter des featurings.

Le choix des featurings s’est fait vraiment en fonction des instrus. Je ne voulais pas le faire avec n’importe qui et n’importe comment. Le projet totalement instrumental ne suffisait pas. Je me suis dit qu’en invitant des personnalités de l’underground, cela aiderait le disque à être encore plus visible auprès du plus grand nombre. Je suis resté dans une démarche artistique mais il y a quand même une stratégie derrière.

C’est la première fois que tu fais ça.

Oui je n’ai jamais été dans ce délire d’album avec plein d’invités. Je voulais rester au plus près du concept initial. C’est pour cela qu’il n’y a pas tant d’invités que çà et que j’ai laissé plusieurs instrumentaux pour garder un équilibre. Je ne voulais pas que cela parte dans tous les sens comme dans une compilation, je voulais garder une ligne directrice. D’ailleurs, il y a aussi des rappeurs de la west-coast mais leur style était cohérent avec l’ensemble du disque, dans la même esthétique.

 

« Le premier featuring que j’ai obtenu fût Roc Marciano … Du coup, il fallait que je maintienne la bar haut pour les suivants. »

 

Un nombre maitrisé d’invités mais quels invités !

Le premier featuring que j’ai obtenu fût Roc Marciano sur le morceau « Hand Gun ». Je l’ai rencontré grâce à Ray West, un ami beatmaker en commun qui a l’habitude de bosser avec lui. Je me suis tout de suite dit qu’il avait le profil idéal pour mon projet. J’ai tenté le coup et j’ai réussi grâce à mon pote. Du coup, avec Roc Marciano comme premier invité, il fallait que je maintienne la bar haut pour les suivants et c’est cela qui m’a motivé. J’ai commencé à avoir d’autres featurings et j’en voulais de plus en plus à chaque fois.

 

 

Tu leur a donné carte blanche ?

Non justement. Je voulais garder le contrôle du concept et je leur ai donné quelques indications. Ce concept dépeignait une Amérique assez froide, quelque chose de rugueux et brut. Je leur ai exposé le projet en quelques lignes et je les ai laissé s’exprimer ensuite. Je voulais leur donné plus un cadre que des directives. Je leur ai quand même proposé quatre ou cinq prods chacun pour qu’ils aient une certaine liberté dans ce cadre.

Ce coté froid et rugueux, c’est ta vision de la musique ?

C’est une de mes visions. C’était ma vision à la période où j’ai produits les tracks. C’était ce que j’avais envie d’exprimer à ce moment là à propos de New-York et de l’Amérique dans sa globalité, dans une période que je situerai entre le milieu des années 70 au milieu des années 80. Je me suis intéressé à cette espèce de chaos qui régnait à la fin des années 70 à New-York ou dans d’autres villes comme Detroit : l’arrivée des droits civiques, les combats, la drogue, le début de la pop culture et les prémisses du hip hop aussi. J’ai trouvé qu’il y avait des parallèles entre aujourd’hui et la société d’il y a 30 – 40 ans. C’est d’ailleurs dans cette période que je suis allé cherché les samples de l’album. J’ai fait une vraie recherche des disques qui pouvaient coller à cette ambiance précise. Cela parait être une intellectualisation du projet mais j’ai kiffé de le faire.

Les prods datent quand même. Tu les as retravaillé ?

En général, je mets plein de samples de coté. J’ai ressorti des boucles datant d’il y a dix ans. Dans cette texture de guitare saturée, de rock psyché, un peu funky, assez crasseux, j’en avais pas mal en stock. Je les ai réuni avec de nouveaux sons. C’est assez mélangé en fait. Finalement, c’est un travail de longue haleine qui a fini par se retrouver sur « Differences ».  Comme je te l’ai dit, j’ai pu composer en seulement deux mois car j’avais tout ces sons de coté. Une cinquantaine pour n’en garder qu’une quinzaine. Je voulais quelque chose de brut, un son assez compressé, un peu lo-fi. Je ne me suis pas pris la tête avec le mixage ou les arrangements comme je peux le faire avec des projets comme CM Jones. Je voulais prendre le contre – pied de ce que j’ai pu proposer jusqu’à maintenant.

 

 

Tu parlais de stratégie et tu as appliqué des recettes pour mieux « vendre ». Tu as passé un cap à ce sujet.

Cela a murit dans ma tête au fur et à mesure. Les choses se sont empilées et j’ai dû composer avec tout cela. Plus le puzzle se complétait et plus cela me donnait de nouvelles idées. Par exemple, du moment que j’utilisais une toile réelle en guise de pochette, il était sympa pour les acheteurs du disque d’avoir un poster de l’œuvre en taille réelle. Et comme pour l’artwork de « Motions » de CM Jones, tout est parti très rapidement.

 

CREESTAL FRANCHIT UN NOUVEAU CAP AVEC « DIFFERENCES »

 

Et force est de constater que cela marche. Tu dois ressentir une montée de la reconnaissance non ?

Comme je l’ai déjà évoqué dans l’interview pour CM Jones, on fait beaucoup de sacrifices dans l’indépendant. Ça fait plaisir d’avoir tous ces bons retours. Ça me pousse à continuer.

On constate que tu es aussi bien relayé par la presse étrangère.

Oui c’est vrai : les allemands, les slovaques, les italiens etc. Au global, j’ai plus de relais à l’étranger mais pour « Differences » cela commence à venir en France, en tout cas mieux que pour CM Jones. Mais je pense que cela est dû aux invités avant tout. Cela prouve que ce choix a été judicieux. Et puis la promo du disque n’est pas fini. Un autre clip devrait sortir prochainement. Les disques vinyles se sont vendus en dix jours, je ne m’attendais pas à ça et j’en suis vraiment content. Je ne prévois pas d’en presser à nouveau pour garder cette aspect unique et rare des disques.

Avec CM Jones, c’était difficile de tourner car MoShadee vit aux États-Unis. Tu penses au live en solo ?

Non pas vraiment, à part des DJ sets. En fait, j’ai une idée dans la tête avec un live axé sur le visuel mais je ne sais pas si je vais la mettre en place.

Du coup, toi qui est assez prolifique, tu vas repartir sur quelque chose bientôt ?

Je repars sur l’album de la première signature de mon label Munchie Records : D Dand qui vient du New Jersey. Je m’occuperai de la prod et du mixage normalement. C’est un artiste assez prometteur et le disque sera à son nom. On va bosser sérieusement comme on l’a toujours fait pour que nos disques s’inscrivent dans la durée, pour qu’on ressente la qualité à tout moment. Avec des projets comme CM Jones et « Differences », je souhaite que les gens me fassent confiance et qu’ils puissent venir chez Munchie Records les yeux fermés, qu’ils soient cinquante, cent ou cinq cent. C’est la démarche que nous avons avec MoShadee qui est co-fondateur du label avec moi. Notre envie est de signer d’autres artistes dans l’avenir, que ce soit hip hop ou d’autres styles.

Comptes sur nous pour parler des prochaines sorties du label pour peu qu’elles aient la même qualité et la même sincérité que tout le reste.

Merci et on fera tout pour que la qualité soit au rendez-vous.

 

L’album « Differences » est disponible sur le Bandcamp de Munchie Records.

 

 

CREESTAL FRANCHIT UN NOUVEAU CAP AVEC « DIFFERENCES »

TRACKLISTING :

01. Preview
02. Change The World
03. Difference
04. Move On
05. I’ve Seen
06. Bars of Death (feat. Rass Kass, Big Pooh & Skyzoo)
07. Treeps Seller
08. Hand Gun (feat. Roc Marciano)
09. Hang Out (skit)
10. Temperature Risin
11. SmoothCreem
12. Problemz (feat. Conway & Hus Kingpin)
13. More Days
14. Hottest Time
15. Goin’ Down (feat. Blu & CM Jones)
16. Dummyz
17. Undacova
18. G.O.D. (feat. Planet Asia & Agallah Faro)
19. Free
20. Hardknock (feat. Torae – bonus)

Munchie Records – Mars 2017

 

 

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