A l’heure où vous lisez ces lignes, sachez que la campagne de financement contributif, lancée pour aider à financer le nouveau documentaire du réalisateur Jérôme Thomas « Sky’s The Limit, Les Peintres de l’Extrême », a largement atteint son objectif. Vous avez été aussi nombreux que généreux pour participer à la réalisation d’un projet qui semble être à l’image de son sujet : monumental.

En effet, Jérôme Thomas s’attaque cette fois-ci au muralisme, cet art pictural réalisé à la bombe sur des façades d’immeubles. A travers des images hallucinantes et la rencontre de plusieurs artistes phares de la discipline, le documentaire racontera en temps réel les étapes de créations du format le plus massif du graffiti. Les œuvres, elles, ont été conçues pour la plupart dans le 13ème arrondissement de Paris.

Bien que le trailer du documentaire nous a laissé de belles promesses, on a voulu pousser un peu plus loin les explications et la démarche du réalisateur à travers cette interview.

 

L’INTERVIEW

 

Les 5000 euros demandés dans ta campagne de financement participatif sont largement atteints alors qu’il reste encore une vingtaine de jours. La somme paraît pourtant dérisoire vu l’ampleur du projet non ?

C’est très peu en effet. C’est le genre de docu qui coute beaucoup plus. Mais je suis dans une démarche de « home studio » à tout faire par moi – même. Je suis bien sûr ravi d’avoir atteint l’objectif et je remercie tous les gens qui m’ont soutenu. Il reste encore quelques jours et tout n’est que bonus à partir de maintenant.

Le gros du tournage étant fait, tu comptais faire quoi de cette somme ?

La collecte me servira à financer la fin de tournage. J’ai quelques derniers plans à tourner et des interviews à faire. Sans compter tout le travail d’écriture du documentaire, c’est à dire la construction et le montage de l’histoire. L’argent me permettra aussi de rembourser une infime partie de mes investissements au niveau du matériel notamment.

Tu as réalisé plusieurs documentaires auparavant. Tu as choisi de revenir à un sujet que tu connais bien.

Mon dernier docu remonte à quelques temps maintenant et intellectuellement, je ne pouvais pas rester sans rien faire. La plupart du temps, je réalise des vidéos institutionnelles. Alors revenir au thème du graffiti était tout naturel puisque c’est en effet une de mes passions.

Et là tu t’attaques au graffiti dans son expression la plus monumentale : le muralisme. Comment t’es venue l’idée ?

Je voulais donner un autre angle au sujet du graffiti mais je ne savais pas lequel. Jusqu’à ce que je me retrouve sur une nacelle avec Katre. Je me suis dit banco !

 

SKY’S THE LIMIT, LES PEINTRES DE L’EXTRÊME : JÉRÔME THOMAS SE MET À HAUTEUR DU MURALISME

 

Et cela ne t’a pas fait « peur » de t’attaquer à ce thème qui demande une logistique et une organisation qui semble plus lourde qu’à l’habitude ?

Je ne savais pas vraiment où je mettais les pieds. Je ne me rendais pas compte de l’ampleur du projet auquel je m’attaquais. Techniquement, j’ai investis dans des optiques comme le fish-eye qui m’ont permis pour pouvoir avoir le maximum de recule et pouvoir avoir des images d’ensemble.

A noter que tu as tout filmé seul.

Exactement. La difficulté était de pouvoir à la fois prendre des plans larges et d’être avec les artistes sur leurs nacelles. C’était important de faire ce va – et – vient pour montrer la monumentalité de l’œuvre. La solution du drone aurait été parfaite mais malheureusement c’est strictement interdit. En tant que graffeur, la réglementation ne me fait pas vraiment peur mais celle pour les drones est vraiment spéciale. J’avais eu l’idée de m’en procurer un mais c’est quand même très cher et on sait qu’on en perd toujours un ou deux quand on débute. Elle résidait surtout là mon inquiétude.

Concrètement, tu as fait comment pour filmer ?

Cela changeait selon les situations mais comme à Pantin, j’avais une Go Pro attachée au bras, une caméra sur pied pour faire le timelaps de toute la fresque et j’étais sur un bloc électrique pour faire d’autres plans.

 

SKY’S THE LIMIT, LES PEINTRES DE L’EXTRÊME : JÉRÔME THOMAS SE MET À HAUTEUR DU MURALISME

SKY’S THE LIMIT, LES PEINTRES DE L’EXTRÊME : JÉRÔME THOMAS SE MET À HAUTEUR DU MURALISME

 

« Dans quelques jours, cela fera 2 ans que j’ai filmé ma première fresque… »

 

Tu as mis combien de temps pour tourner ?

Dans quelques jours, cela fera 2 ans que j’ai filmé ma première fresque avec Katre à la Tour 13. A chaque fois, je guettais l’information d’un projet. Heureusement que le milieu est petit et que j’arrivais à avoir les infos. D’autant plus que cela ne se crie pas sur les toits. J’arrivais en bout de chaine de ces projets que leurs auteurs avaient eux mêmes des difficultés à mettre en place au niveau du financement et des autorisations nécessaires. Du coup, j’attendais chaque projet comme une pépite. Comme on en voit partout aujourd’hui, on a tendance à croire que c’est facile mais ça reste un long processus.

Cela ne t’a jamais découragé ?

Pas du tout. Premièrement parce que j’ai d’autres activités en dehors et que l’attente donnait une vraie valeur au projet. Et puis, vu que c’est éprouvant, l’attente entre 2 projets me donnait de la respiration et le temps d’effectuer les autres aspects du travail que ce soit le dérushage, le montage ou même le travail de recherche.

Justement, qu’est ce que tes recherches t’ont appris ?

Cela faisait un an que je tournais et je ne savais pas qu’il existait un muralisme américain. Ce courant des années 70 est très peu documenté et c’est grâce à un chercheur français, le seul qui s’y est intéressé, que j’ai découvert tout cela. J’étais resté sur le graffiti originel new-yorkais et j’ai trouvé génial qu’un autre courant artistique pouvait exister. Et du coup, j’ai réalisé la pauvreté politique du mouvement actuel dont la démarche est décorative et artistique. Le muralisme d’origine était beaucoup plus combatif et militant. Et des mecs comme Inti, Blu ou Zoo Project sont ses dignes héritiers car ils délivrent un message dans leurs peintures. La dernière grande différence c’est que le mouvement est passé d’un acte collectif à un acte individuel. Ceci explique cela en somme.

Le muralisme n’est pas du graffiti traditionnel fait à la sauvette. Pour réaliser leur œuvre, les artistes doivent être forcément en relation avec les collectivités locales. La mairie du 13ème arrondissement de Paris sort du lot avec son maire, Monsieur Jérôme Coumet, qui semble être sensible à cet art.

Jérôme Coumet a un parcours atypique. Il a été le maire le plus jeune de France ; il dirige un arrondissement populaire en périphérie de Paris près de Vitry ; il est amateur d’art contemporain ; il a été initié au street – art par Medhi Ben Cheikh et sa galerie Itinerrance. Au début on était très méfiant à propos du corps politique pour des raisons de récupération mais je peux dire que Coumet est vraiment tombé amoureux du mouvement. Il participe à tous les vernissages dans son arrondissement et en parlant avec lui on sent une vraie passion. D’ailleurs il prend du temps à essayer de convaincre les bailleurs sociaux et les entreprises pour investir dans le street – art. Et ce n’est pas facile puisqu’il n’est pas évident de plaire à ses administrés avec une peinture.

Oui avec le muralisme, on parle d’un art beaucoup plus accessible que du graffiti traditionnel qui contient souvent des messages militants.

C’est vrai. Dans le 13ème, il faut savoir que les artistes doivent proposer au moins 3 esquisses aux habitants. Il y a un vrai consensus qui se met en place avec un appel aux votes. C’est pour cela que cela se passe relativement bien. Ce n’est pas le cas ailleurs comme à Vitry où les gens du quartier ont découvert l’œuvre en live. Oui il y a souvent une intervention institutionnelle mais ça donne quelques fois des déclinaisons plus « sauvages ».

 

« Le muralisme est un combat contre le mur… Pantonio a perdu 5 kilos à l’issue de son projet dans le 13ème. »

 

Devoir bosser avec les autorités, c’est un peu paradoxal pour un graffeur non ?

Oui mais l’opportunité de faire un énorme mur, cela ne se refuse pas. C’est même plutôt un challenge. Il faut savoir que les artistes y sont allés de leurs poches la plupart du temps. Du moins pour les premiers murs. Et lorsqu’ils réalisent l’ampleur du travail, ils cherchent à se faire rémunérer pour les projets suivants. Mine de rien, c’est un combat physique avec le mur, avec les éléments comme le vent quand tu es à 20 mètres du sol. Tu passes 8 à 10 heures par jour à tenir à bout de bras des perches et des rouleaux. Tu finis ta journée complètement rincé. Par exemple, Pantonio a perdu 5 kilos à l’issue de son projet dans le 13ème.

Avec de nombreuses expositions, le street – art est plutôt « à la mode ». En tant que street – artiste, comment tu vois l’évolution de cet art dans la société d’aujourd’hui ?

Pour recadrer les choses, je suis juste un tagueur, « le lascar de base ». On n’a jamais cherché à se faire aimer. L’exposition médiatique aujourd’hui est à double tranchant. Pour les anciens, cela peut représenter une respiration financière. Les nouveaux arrivants ont tendance à se précipiter. C’est le même phénomène qu’en musique. C’est à dire que quand c’était difficile d’accéder à la distribution et à la promo de disques, tu devais travailler encore plus ta musique. Du moment que Internet a libéré tous ces accès, pour le mieux bien sûr, tout le monde s’est précipité et les tuyaux se sont encombrés. Du coup, cela a rendu invisible beaucoup de talents. Pour le street – art, je pense que le temps fera le tri.

Mais avec le muralisme, est-ce qu’on peut toujours parler de graffiti ?

Bien sûr. C’est juste le format qui change. Sur le fond on y retrouve toujours un aspect social. Ce qui est intéressant dans mon sujet, c’est qu’il est hors marché. Le muralisme moderne s’inscrit dans la continuité de celui du Mexique et des Etats-Unis des années 70. Il n’était ni échangeable, ni appropriable car tu ne pouvais pas lui donner une valeur marchande. Il était réalisé par les habitants pour les habitants. Il avait une vocation éducative et historique. Il mettait en avant les minorités. Au Etats-Unis, il avait une valeur civique et aux Mexique, il représentait les paysans natifs et plus les colons. C’est le fameux « represent » du hip hop même si ce terme fait un peu rire aujourd’hui.

Sur la forme, on a affaire à davantage de figuratif mais il y a toujours un message derrière. Et puis, les œuvres sont encore réalisées à la bombe.

Dans le muralisme, il y eu aussi une période où il servait de messages publicitaires dans les années 70. Tu n’as pas peur que les publicitaires reprennent cet art aujourd’hui ?

C’est déjà fait ! Tout autour du périphérique, Parisien notamment, il y a plein de pubs monumentales et je dois dire que cela me fait gerber. Ils utilisent les mêmes supports que le muralisme. Ce sont souvent des façades qui sont loués. Et quand on me demande s’il y a une guerre entre art et pub, je réponds que c’est un peu plus compliqué que ça. Ce qui est certain c’est que les publicitaires continuent à utiliser l’affichage « traditionnel » alors qu’ils ont la puissance d’Internet. Cela confirme que le procédé reste efficace. Personnellement je préfèrerais voir des peintures.

 

SKY’S THE LIMIT, LES PEINTRES DE L’EXTRÊME : JÉRÔME THOMAS SE MET À HAUTEUR DU MURALISME

 

La grande différence avec le muralisme c’est la durée de vie de l’œuvre. Elle a pour vocation de vivre plusieurs années et ne risque pas d’être recouverte par une autre fresque.

C’est en effet la force de ce support. Néanmoins, elle est toute relative car la pollution est telle que l’œuvre ne peut pas être éternelle. La bombe n’est pas non plus faite pour durer. C’est peut être un des arguments qui a facilité l’accord des bailleurs qui savent pertinemment que la fresque ne durera pas plus de 10 ans environ. A Djerba par exemple, le sel de la mer, le sable dans l’air et le soleil ont considérablement détérioré les pigments de la peinture.

Au niveau de la volonté des institutions, il n’y a aucune œuvre dans ces 5 dernières années qui a fait l’objet d’un projet de restauration. Elles se disent qu’elles pourront passer un coup de blanc dessus le jour où elles ne pourront plus supporter le graffiti. Par exemple, la première fresque de Katre n’a vécu qu’un mois avant que l’immeuble soit démoli.

 

SKY’S THE LIMIT, LES PEINTRES DE L’EXTRÊME : JÉRÔME THOMAS SE MET À HAUTEUR DU MURALISME

 

Pour ton documentaire, tu as rencontré plusieurs artistes. Parmi eux, il y a beaucoup d’espagnols. C’est quelque chose qui se fait beaucoup chez eux ?

En Espagne ou au Portugal il y a une grande culture underground avec les squats ou les ateliers sauvages. C’est peut être expliqué par de plus grands espaces et plus d’immobilier inoccupé là bas. C’est sûrement aussi une question de volonté des autorités aussi. Pour la plupart de ces artistes ibériques comme Spy et Borondo, ils viennent du graff pur et dur. Après du train et du vandale, ils se sont tournés vers des modes d’expression plus artistiques et vers d’autres modes d’action.

Par contre, la France reste un repère pour eux en matière de graffiti. Des Bando et des Mod 2 ont influencé un paquet de gens en Europe. La proximité géographique donne aussi à tous ces gens l’envie et l’opportunité de venir peindre à Paris qui à défaut d’être l’endroit le plus actif, reste le lieu de référence du graffiti.

Tu as donc rencontré ces artistes, tu les as filmé et interviewé. Ça sera donc ça le contenu de ton documentaire.

Exactement. J’ai même interviewé certains artistes un an après. Souvent, ils étaient très pressés quand ils peignaient et ils n’avaient pas forcément le temps de se prêter au jeu des questions – réponses. A vrai dire, j’avais un peu l’impression d’être un oiseau sur leurs épaules.

Pour les artistes étrangers, il fallait quand même que je les prenne sur le vif car j’avais peu de chances de les revoir. Pour les français, je savais que je pouvais les rencontrer ultérieurement.

Finalement, interviewer ces artistes un an après vous permettait d’avoir plus de recul par rapport à l’œuvre ?

Tout à fait. Il est vrai que ce recul était important dans la construction de leur discours. Parce que depuis ils ont fait d’autres projets et ils ont une autre vision de l’œuvre. Certains m’ont même confié qu’ils ne pouvaient plus voir en peinture leur fresque et limite ils ne voulaient plus faire l’interview. Et puis finalement, en posant un nouveau regard sur leurs projets, ils ont pu en parler plus librement.

Sans dire que ce documentaire est ton projet le plus abouti à ce jour, qu’est ce que tu retiendras d’une telle aventure ?

Tout d’abord une satisfaction personnelle d’avoir trouver ce nouvel angle d’étude à ce thème du graffiti qui m’est cher puisque ma vie professionnelle est quasiment née de cette rencontre avec le tag et le graffiti. De là, je suis rentré dans la culture hip hop qui m’a ensuite emmené vers la musique et le beatmaking. D’ailleurs le titre du docu « Sky’s The Limit » renvoi directement aux morceaux de rap qu’on connaît tous. Ça a vraiment changé ma vie. Il est vrai que l’investissement personnel a été plus important sur ce documentaire mais le plaisir a été plus grand. J’ai vraiment aimé passer du temps sur les toits de Paris et voir en live prendre forme ces œuvres monumentales. C’est une expérience unique dans une vie. J’espère que cela se ressentira au visionnage du film.

 

SKY’S THE LIMIT, LES PEINTRES DE L’EXTRÊME : JÉRÔME THOMAS SE MET À HAUTEUR DU MURALISME

 

Tu parles de ton rapport avec la musique. As tu prévu une BO spéciale pour « Sky’s The Limit » ?

Honnêtement, cela ressemblera à tout ce que j’ai déjà fait auparavant. C’est à dire d’utiliser des instrumentaux qui colleront au mieux aux images. L’ambition ultime serait de créer une composition originale sur 52 minutes. Je fais partie de l’école du « do it yourself » et je n’ai ni le temps ni les moyens de faire appel à des musiciens ou à des compositeurs. Du coup, j’ai à ma disposition une banque de données musicales qui me permettra de faire un rendu musical efficace.

La dernière question qui s’impose : quand sortira le documentaire ?

La fin de la collecte aura lieu le 2 décembre. Comme l’objectif a été réalisé, cela me permet aussi de terminer le projet d’une manière sereine. Le documentaire sera prêt pour Noël normalement.

Un beau cadeau de Noël alors. Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions !

Oui j’espère qu’il sera apprécié. Merci à vous !

 

Il reste donc une vingtaine de jours avant la clôture de la collecte de fond. Il est encore temps pour vous de rajouter votre brique à ce beau projet et on espère que cette interview vous aura éclairé sur la démarche de Jérôme Thomas. Il ne nous restera plus qu’à attendre la sortie du documentaire à la fin de l’année.

 

Voici des photos de quelques œuvres qui apparaitront dans le film. Pour le reste des visuels et autres teasers vidéo, n’hésitez pas à vous rendre sur la page Facebook du projet.

 

SKY’S THE LIMIT, LES PEINTRES DE L’EXTRÊME : JÉRÔME THOMAS SE MET À HAUTEUR DU MURALISME

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