Dix ans tout ronds après Rêves Mécaniques, Michel Amato alias The Hacker revient avec Love/Kraft un album duel et sombre à l’énergie dévorante. Après, Two, bombe électrique sortie en 2009 avec Miss Kittin, et plusieurs maxis, il était grand temps pour celui qui lançait Gesaffelstein il y a quelques années, de revenir sur le devant de la scène. Michel Amato nous parle de ses premiers amours et de ses doutes, de ceux qui ont cru en lui et de ceux qu’il lancera. Rencontre avec sans aucun doute le mec le plus discret de la planète techno.

 

 

En 2004, tu sortais Rêves Mécaniques, tu reviens aujourd’hui avec un nouvel album, Love/Kraft. Il s’est passé quoi depuis dix ans ?

Plein de choses, un autre album avec Miss Kittin, plein de maxis, mais c’est vrai qu’il y a deux ou trois ans j’ai eu une panne d’inspiration, une sorte de remise en question, c’est pour ça que cet album a pris tant de temps en fait. Je l’ai recommencé plein de fois, je n’étais jamais satisfait, je me posais dplein de questions, j’avais l’impression de me répéter. Ça a été une période de transition, qui fait qu’autant avant je ne m’étais jamais posé de questions sur ma musique, tout était très clair dans ma tête, autant là, d’un seul coup, j’étais un peu perdu. Un petit passage à vide, puis ça s’est débloqué…

Qu’est ce qui t’a débloqué ?

Un truc tout con, j’ai changé de manière de travailler, de matos dans mon studio, il fallait que je me renouvelle en fait, j’étais arrivé au bout d’une formule, et je ne pouvais pas aller plus loin. Puis le succès de Gesaffelstein m’a vraiment redonné confiance en moi car on travaille beaucoup ensemble, on est assez proche et j’ai trouvé ça cool qu’il remette ce genre de musique au premier plan, avec un public plus jeune qui, à travers lui, me redécouvre.

Et tu l’as rencontré comment Gesaffelstein ?

C’est Mike, en 2006 ou 2007, qui m’a donné une démo que j’ai écoutée, c’était très embryonnaire à l’époque, c’était les tout débuts, mais il y avait un truc qui me plaisait, alors je l’ai rappelé. Je lui ai dit de continuer puis de me renvoyer d’autres trucs. On est devenus potes et voilà.

Comment ça se fait que tu n’aies jamais bougé de Grenoble au fait ?

Je me suis posé la question des dizaines de fois de venir habiter à Paris ou pas, mais au final je n’ai jamais été fan de cette ville. J’aime Grenoble, il y a quelque chose de rassurant là-bas, qui te permet de garder les pieds sur terre ; j’ai mes potes, mes endroits, ma famille, c’est vachement important pour moi de garder ce socle là. Je suis bien là-bas, puis j’ai quand même la chance de partir quasiment tous les weekends.

Il y a un endroit où tu aimes tout particulièrement aller jouer d’ailleurs ?

Avant j’aimais beaucoup partir en Espagne, puis il y a eu l’Allemagne, donc c’est selon les périodes, mais c’est vrai que j’ai toujours aimé Barcelone, ça a été un des premiers endroits où les gens ont vraiment été réceptifs à ma musique.

Tu t’exprimes peu dans les médias. On te voit comme un mec hyper mystérieux du coup…

Je sais, je suis comme ça, ce n’est un pas un jeu ou un rôle que je joue, je ne suis juste pas trop « show-off » ; ce n’est ni du snobisme ni de l’arrogance, mais je pense aussi que parfois en dire le moins possible, c’est mieux. Aujourd’hui dans le monde de la musique, on se fait bombarder toutes les cinq minutes d’infos, donc de mon côté, je préfère ne pas être trop surexposé.

Tu en penses quoi d’ailleurs de cette surfinformation musicale sur le net ?

C’est fatiguant. Avec notre label avec Gesa, Zone, je suis surmergé de promos, de toute la musique qui sort, c’est vraiment too much ! Je n’arrive pas à suivre alors que c’est mon boulot. Il y a trop de choses, et je me demande où ça va s’arrêter. Tu vois, moi maintenant, mes goûts sont affirmés, je sais ce que j’aime mais je me dis que pour un jeune de 18 ans qui déboule là-dedans, comment il fait pour s’y retrouver ?

Du coup, tu fais comment toi pour faire le tri ?

 Moi, je sais ce que j’aime, les artistes que je suis, alors de temps en temps je découvre de nouveaux trucs mais globalement je sais où aller chercher.

Vous les choisissez comment les petits jeunes que vous sortez ?

On écoute toutes les démos, et si ça nous plaît on les sort.

Et vous en recevez beaucoup ?

De plus en plus oui. J’insiste sur le fait qu’on écoute vraiment tout. Ça prend effectivement du temps, mais on écoute tout ce qu’on reçoit.

Pour revenir à ton album, Love/Kraft, tu le sors en deux fois c’est ça ?

Oui, en fait l’idée de l’album c’est la dualité. La première partie, celle que je sors en avril, est la partie la plus aggressive, et la deuxième partie, en septembre, sera plus soft. Je voulais le sortir en deux fois, tenter quelque chose d’un peu différent. Il y a toujours eu une espèce de dualité dans ma musique entre quelque chose de très techno, d’un peu dur, de dark et quelque chose de plus léger, influencé par les années 80, la new wave. C’est vraiment les deux facettes de ma musique qui sont réunies dans Love/Kraft.

Et travailler tout seul c’est pas un peu dur, quand on a l’habitude de travailler à deux, avec Miss Kittin en particulier ?

Si. J’aime les collaborations, parce que quand t’es tout seul t’es vraiment tout seul. Si tu te poses une question ou que tu as une petite panne d’inspiration, tu laisses passer un peu de temps, tu te demandes ce que tu vas pouvoir faire mais t’es un peu coincé, alors que quand tu collabores avec quelqu’un tu peux échanger, c’est intéressant et tu tentes des trucs que tu ne tenterais pas si tu étais tout seul.

Tu l’avais rencontrée comment Kittin d’ailleurs ?

On remonte dans le temps là ! En fait elle est de Grenoble elle aussi, on se connaissait déjà, ça date du milieu des années 90, et elle était DJ, mais ne composait pas de musique. Un jour, on lui a demandé de faire un titre pour une compilation, du coup elle m’a dit « Michel on va faire ça ensemble ». J’ai accepté, et voilà, c’était parti.

Et vous travaillez comment ensemble ?

Moi je fais la musique et elle elle écrit les paroles.

Et tu pourrais briser les rumeurs qui circulent et nous dire si tu penses retravailler avec elle ?

Notre collaboration n’a jamais été brisée. Il n’est pas impossible qu’on refasse quelque chose ensemble avec Kittin. Quand, je n’en sais rien, mais on a jamais mis un terme définitif à notre duo.

Au fait, The Hacker, ça vient d’où ?

C’est le titre d’un des premiers morceaux de Jeff Mills, j’étais un grand fan de sa musique et je cherchais un nom, je trouvais que ça sonnait bien, ça faisait un peu dark, mystérieux… Maintenant, c’est tellement galvaudé… Sur Facebook, des mecs viennent me demander comment hacker le compte de leur copine. (rire).

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Et Jeff Mills, tu écoutes toujours ?

Moins qu’avant, mais je jette toujours une oreille sur ce qu’il fait. Il a été une grosse influence pour moi pendant un bon moment. J’étais très techno, c’était le milieu des années 90. Puis un jour, j’ai basulé, j’ai arrêté d’essayer de copier Jeff Mills. C’est DJ Hell qui m’avait dit ça à l’époque : « Michel, Jeff Mills il existe déjà, ça ne sert rien de vouloir faire les mêmes morceaux que lui ». Et il avait raison. Ma véritable personnalité musicale c’est ce mélange de techno, de new wave et d’italo-disco.

C’est quand que tu as basculé du coup ?

Quand on a commencé avec Miss Kittin, vers 1996/1997.

Et tu te vois avoir une carrière aussi longue que celle de Jeff Mills ?

Oui, tu sais, j’ai 40 ans, donc encore 10 ans, ça ne me fait pas peur.

Et c’est quoi qui te fera arrêter ?

Le jour où je serai trop décalé, où je ne me sentirai plus à ma place, un peu ridicule. Pour le moment ça se passe plutôt bien. Mais regarde les DJ plus âgés que moi, comme Laurent Garnier. Laurent Garnier, il n’est pas du tout ridicule, il a carrément sa place donc finalement, on peut peut-être vieillir dans la techno. Comme dans le rock. Regarde les Rolling Stone, ils ont 70 ans, pourquoi pas ?

Entre les jeunes qui débarquent et votre génération, tu te sens pas décalé parfois ?

Si. J’ai l’impression que les petits jeunes sont très business d’entrée de jeu. Un petit mec de 18 ans qui arrive, il sort un maxi qui marche bien, il a directement trois managers, quatre agences de booking, c’est très business. Alors que nous, à l’époque, c’était du freestyle total, en mode do it yourself, les raves dans les champs, tout ça…

Et tu penses quoi de la de plus en plus jeune fréquentation des clubs ?

Je ne sais pas. Regarde le Social, on a une résidence là-bas, c’est très très jeune ! Alors ok, ils ne savent pas toujours forcément qui mixe ou qui fait quoi, mais il y a toujours une ambiance de fou aux soirées parce qu’ils sont complètement hystériques.

Toi tu sortais où quand t’avais leur âge ?

La première boîte de nuit où je suis sorti c’était une boîte de new wave, ce qui a été très formateur. J’adorais cet endroit. Trouver une boîte de nuit à côté de chez moi qui ne passait que de la new wave… c’était magnifique !

T’écoutais quoi comme groupes ?

Un peu de tout, j’ai grandi avec Depeche Mode, Joy Division, New Order, etc etc

Et quand t’étais ado, tu voulais déjà faire de la musique ?

Ça a été très clair dans ma tête assez tôt, quand j’avais 12/13 ans ; je ne savais pas comment j’allais faire mais je savais que je voulais faire de la musique.

Déjà de l’électro ?

Oui, j’aimais déjà les groupes électroniques. Ça fait bizarre de dire ça, mais j’ai connu l’avant-techno, cette période où la techno n’existait pas, je n’écoutais que de la musique à synthé. J’étais déterminé à commencer même si c’était intimidant.

T’as commencé comment du coup ?

Vers 17 ans, j’ai eu mon premier job d’été, je me suis acheté un synthé et une boîte à rythme et je m’y suis mis en commençant par des trucs tout cons.

Et à l’époque, sans internet, il était impossible de balancer son son en ligne comme aujourd’hui…

Ha oui. Ça a pris du temps du coup. Après, ça tient aux rencontres que tu fais. Miss Kittin, Laurent Garnier, DJ Hell, ces gens qui ont aimé mes morceaux et m’ont encouragé à continuer. J’ai pris mon envol avec la techno, ça a été une révélation. La techno, c’est la musique que j’avais toujours attendue.

Et dans ta famille ils en ont pensé quoi quand tu leur as annoncé que tu voulais faire de la musique ?

À l’époque, la techno avait très mauvaise presse, c’était considéré comme de la musique de drogués, on pensait que ça n’allait pas durer, donc mes parents n’étaient pas très enthousiasmés par mon choix de carrière, si tu veux (rires). Puis, heureusement pour moi, ça a marché donc maintenant ils sont super fiers.

T’as pas l’impression qu’aujourd’hui la techno est devenue une mode un peu hupée ?

Je ne me rends pas bien compte. Ça me semble tellement absurde, on est en 2014 quoi ! (rires) Mais c’est vrai que la techno n’a jamais été aussi populaire qu’aujourd’hui ; c’est marrant de voir le temps que ça a pris. Il y a dix ans je me disais déjà « ça y est ça cartonne », je ne pensais pas que ça pouvait aller encore plus loin. Je suis assez surpris, mais tant mieux !

L’offre de soirées est assez impressionnante…

Oui, et il y a du monde partout ! C’est hallucinant. Alors est-ce que ça va durer ?

T’as encore des rêves que t’as pas réalisés ?

Oui, je rêve toujours d’écrire le morceau ultime. Je poursuis toujours ce but. Je pense que le jour où tu n’as plus de rêves, c’est qu’il est temps d’arrêter, que c’est fini, que tu as fait le tour.

Tu penses que certains artistes l’ont écrit ce morceau ultime ?

Oui, par exemple, Blue Monday, de New Order, le mec a écrit le morveau de sa vie ! Je rêverais d’écrire un truc comme ça. Ou I Feel Love de Donna Summer. J’aimerais écrire un classique, un truc qui reste, qui traverse le temps.

Entretien réalisé par Adeline Journet

Crédit photo : Marie Rouge

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