patten : « J’aime à voir ma musique comme un Test de Rorschach pour l’auditeur »

Si vous souhaitez trouver une oeuvre (potentiellement) cotée chez Artprice et Freud-friendly, ESTOILE NAIANT – le premier LP de patten pour Warp – pourrait vous combler. Pour patten, l’électronique c’est de l’Art contemporain. Cette boite à idées en format armoire à glaces vient de composer une oeuvre qui transcende la notion d’album en tant que tel pour y substituer une série de miroirs mouvants adressés à l’auditeur. Vous l’avez compris, ESTOILE NAIANT est le genre d’album qui tient à se mettre à table avec vos sphères cognitives, le même genre à donner une autre dimension au terme de tête-à-tête. Inutile de comparer patten avec qui que ce soit, il boxe hors catégorie, Monsieur est un vrai courant d’air dans les portes de la perception, il les ouvre, les claque et appelle son ESTOILE NAIANT à faire de vous quelqu’un de meilleur.

Si, si.

patten, tu es plutôt mystérieux. Tu cherches à mettre de la distance entre toi et ta musique dirait-on. En interview, tu aimes à brouiller les pistes et je me demande si tu es dans ce schéma d’idées consistant à se dire que moins l’auditeur te connaît, le mieux il comprend ta musique.

C’est intéressant. Dans un premier temps, c’est curieux que tu présentes les choses ainsi : moi voulant mettre de la distance entre ma personne et ma musique. Je dirais que je ne fais pas apparaître mon visage pour permettre essentiellement à l’auditeur de s’engager dans la musique directement, pour être connecté avec mon travail sans brouiller cette relation, avec qui je suis. Donc c’est plus un geste généreux qui motive ma discrétion. Je ne cherche pas à me cacher, je ne cherche pas à rendre la chose plus obscure, c’est plutôt l’opposé, permettre l’accès aussi librement que possible à mon travail, faciliter la connexion à l’œuvre.

Tu veux que le public reçoive ton travail de la manière la plus pure en sorte ?

Je veux qu’il le reçoive d’une manière qui n’inclue aucun obstacle. Je ne veux laisser aucun déchet sur la route. Tu sais, les gens n’ont que très peu de temps de nos jours et je tiens à ne rien mettre au monde qui ne soit absolument nécessaire. Et je prends cette notion de temps très au sérieux donc je souhaite rester très direct. La pureté est un concept très particulier, je lui préférerai « direct » et « personnel », ce sont les termes qui me viennent à l’esprit pour décrire la manière dont je veux offrir l’œuvre.

Mais ceci-dit, lors d’entretiens, j’ai remarqué que tu aimais poser des questions à celui qui est censé poser des questions. On se dit presque que tu acceptes les interviews pour savoir ce que l’on pense de ta musique. Il y a du vrai ?

C’est un point de vue intéressant. Ce que je fais aujourd’hui, parler avec des gens qui ont accroché sur cette oeuvre et converser autour de ce qu’elle signifie pour eux, c’est un vrai privilège. J’aime pouvoir discuter des idées que j’infuse dans mes œuvres, c’est une vraie joie. Et je dirais même que ces conversations sont une part du projet à long terme, c’est important pour moi d’entendre comment sont perçus non pas seulement mes titres mais aussi les visuels qui vont avec et même ma façon d’offrir/diffuser la musique.

Et du coup tu ne serais pas le genre à discuter avec ton public durant tes concerts ? Ça t’intéresse d’entendre ce qu’il se dit ?

Je n’essaie pas vraiment de communiquer avec le public durant le live. Je peux faire de bonnes blagues (rires) mais je préfère souvent les garder pour un meilleur moment. Mais… je pense que le public peut me donner de bien meilleures réponses sans avoir à être…linguistique disons. Je suis très réceptif à ce que le public me renvoie quand je joue mais ça n’a rien à voir avec le langage à proprement parler. Je ne suis pas nécessairement réceptif à ce qu’ils ont à dire en tant que tel mais plutôt à ce qu’ils dégagent avec leur expression corporelle ou faciale.

À vrai dire je te pose toutes ces questions parce que j’ai quelque chose de précis en tête…

Dis moi

Si je tiens autant à savoir si tu aimes à connaître comment le public reçoit tes œuvres, c’est parce que j’ai le net sentiment que tu composes comme on dessinerait un Test de Rorschach…

HO C’EST AMUSANT ! Je viens d’en parler à l’instant. C’est un très bon exemple. Je tiens absolument à ce que le rapport avec mon œuvre soit interactif, que les perceptions soit mouvantes, sans cesse renouvelées, que le sujet d’un même titre puisse varier d’une écoute à l’autre. J’ai composé un miroir d’une certaine manière, je veux que la personnalité de l’auditeur se reflète dans chaque titre. Donc oui le Test de Rorschach est un excellent exemple.

Dans une interview tu dis que décrire la musique, c’est comme décrire un rêve. Ça s’applique à la tienne aussi du coup ?

Tu veux dire que ma musique serait relative à mes rêves ou que le fait que j’en parle ressemble à l’action de décrire un rêve ?

J’entendais la seconde option mais allons pour les deux.

Ok. Ça dépend à vrai dire. Quand tu décris quelque chose, tu le fais apparaître d’une certaine manière. Mais d’une autre manière en discutant de cette même chose, tu l’obscurcis. Je m’explique, si quelqu’un lis cette entretien maintenant, il va imaginer tout le contexte, le lieu, nos visages, des images vont lui apparaître. Mais si jamais je commence à décrire notre environnement et que je dis qu’il y a  des murs verts, ce qu’il y a ici, quelque chose va disparaître de son imagination. Si je dis qu’il y a une tasse de thé sur la table à gauche et qu’il y aussi une table à droite, des images vont apparaître dans son esprit mais ça va fatalement réduire son espace imaginatif et donc obscurcir quelque chose. Ce sont des exemples très triviaux. Mais d’une certaine manière c’est relatif aux rêves, lorsque tu décris tes rêves ou que tu essayes, c’est derniers disparaissent. Dès que tu essayes de mettre des mots dessus ils s’évaporent en quelque sorte. Mais c’est valable pour pas mal de choses, le langage peut faire ça, il élude pas mal de choses en tentant d’appréhender.

Mais en allant plus précisément dans le lien entre les rêves et la musique, est-ce toi, dans ton cas, tu crées comme on rêverait ? De manière très cathartique et inconsciente, j’entends. 

Si tu penses aux rêves comme un état mental, tu te rends compte que le rêve n’est pas si loin de ta réalité de tous les jours puisque il s’en imprègne. On trouve dans nos rêves les limites de nos réalités, de notre perception. Et ce genre de notions, la libération de soi dans quelque chose, l’espace que l’on alloue à sa perception et ses limites, le dialogue entre ton être et l’imperceptible – et ça rejoint ce que l’on se disait à propos du Test de Rorschach – tout ça est très important pour moi. Les strates de l’être, sa capacité de perception, ces choses que l’on libère autant dans la musique que dans les rêves, ce sont des questions récurrentes chez moi oui.

À vrai dire, je vais te dire là où je veux en venir. Une des premières fois où j’ai écouté ton album, j’ai vu un lien avec le surréalisme. Le mouvement. Ils cherchaient un fondement dans les rêves, une inspiration. Ça te parle ? Est-ce que c’est quelque chose auquel tu penses ? Ce sont des artistes qui t’inspirent ?

Encore une fois, je pense que tester les limites du réel et nos perceptions sont des intérêts clés chez moi. Les surréalistes m’ont toujours fascinés oui, qui plus est il étaient très adeptes de farces, ils prenaient plaisirs à produire de l’absurde, ils riaient en tordant la réalité et donc… oui le surréalisme est quelque part très important pour moi.

Et eux étaient très adeptes de l’écriture automatique. C’est un procédé que tu utilises dans tes compositions ? Ou voyons les choses autrement, est-ce que tu laisses beaucoup de place à l’improvisation ou est-ce qu’au contraire tu réfléchis beaucoup ce que tu composes ?

C’est intéressant. Encore une fois, c’est intéressant. Disons que j’essaye de combiner les deux. Il y a une grande partie du travail qui est non-pensé, ou alors disons plutôt pensé autrement, mais au milieu de tout ça apparaissent beaucoup d’éléments très élaborés. Je suis vraiment dans l’entre deux et c’est très important pour moi d’y rester. Ajoutons à cela, ma traduction live de tout ça, mes titres doivent absolument être mouvants, s’adapter à l’énergie reçue. Ce qui ne veut pas dire s’arrêter aux mouvements du corps, savoir si le public danse ou non,  il s’agit de tester des choses. Le live est une sorte d’arène où l’album continue d’être composé. La composition va du studio jusqu’à la scène où les idées reviennent et où le travail reprend sans cesse. L’album n’est jamais vraiment achevé en quelque sorte. Enfin si, mais il continue à évoluer par la suite, à prendre de nouvelles formes.

Et justement je me demandais quelle est ton ambition sur scène. Je vois ce que tu veux faire sur un album mais je me demande quelle traduction tu trouves.

C’est bien divisé en deux parties où d’un côté tu as le studio, et où à un moment ou l’autre, les idées sont arrêtées. Puis il y a la scène, où je tente de partager quelque chose de très précis à chaque fois. Je n’entends pas par là que lorsque j’ai achevé un album, le travail est terminé, c’est bien l’inverse. Et c’est sur scène que je prolonge la chose, en cherchant une expérience bien spécifique à chaque fois en fonction de l’énergie très précise. Donc les titres sonnent différemment parce que l’acoustique est différente, parce que le public est différent et que mon ambition change et puis les titres s’entendent différemment, les highlights varient. Plus tu joues un titre, plus tu le perçois différemment, plus tu as envie de l’amener loin. Ou ailleurs. Et il est important pour moi d’ajouter que la scène me permet d’expérimenter cette distorsion du temps. Il y a beaucoup de mécaniques en live mais une manière de m’engager avec le public est de jouer avec les visuels, trafiquer les sons. Je pense énormément à la manière dont je peux tenir mon public, investir ses sens profondément et créer ces expériences très intenses quant à la perception du temps.

Et concernant les « nouvelles manières » de faire des concerts. J’ai déjà assisté à des concerts, ou à des performances – c’est un peu new age – où l’on assistait au show allongé dans un état de semi-conscience. Ce genre de choses te plairaient ou tu trouverais le public très égoïste de pioncer pendant ton concert ?

Ho! Ecoute je trouve ça très similaire au comportement que tu aurais face à un orchestre classique. Tu t’imagines à l’opéra en train d’hurler WOUHOU ! (rires) ? Tu es simplement assis mais ça serait amusant à faire (rires)… Mais c’est intéressant de… prenons l’exemple d’un DJ set, tu as des interactions très claires, du genre lorsque tu stoppes le titre, la salle explose,  tu relances les basses et c’est encore plus fort. Ces interactions sont très intéressantes mais j’attends de pouvoir travailler sur des nouvelles manières de diffuser ma musique, avec par exemple des gens allongés, absorbant de manière presque inconsciente ma musique, l’idée est fascinante, je me demande quel travail elle produit en eux. Quoi qu’il en soit c’est extrêmement intéressant de constater l’effet de l’écoute collective, de voir comment la musique réagit entre eux, comment ils réagissent entre eux via la musique. Il se créer une effervescence assez époustouflante. La musique produit en toi, dans ton cerveau, une expérience qui t’es très personnel, intime, et de voir comment s’harmonise cette somme d’expériences personnelles est saisissant.  Le live c’est ça, de la synchronicité. C’est peut-être aussi une preuve que l’on est tous humains. Tu es le chef d’orchestre de tous ces esprits enchaînés, d’une certaine manière, ensemble. Mais pour en revenir à ta question, j’ai déjà vu quelqu’un jouer pour des gens endormis, un concert nocturne, le type jouait pendant presque huit heures d’affilées et c’était une musique très subtile, très calme. Je suis toujours intéressé par les nouvelles expériences, donc jouer pendant que le public est dans un état de semi-conscience… À vrai dire, c’est peut-être déjà le cas. Même debout, tu es dans le noir, absorbé par le son, les lumières, quelque part tu es dans un état de semi-conscience. Et quand les lumières se rallument, tu te rends compte que tu étais complètement ailleurs. Comme lorsqu’un film se termine, la salle se rallume et tu reviens à la réalité.

Je pense à autre chose mais tout à l’heure tu parlais de miroir. L’auditeur se voit dans l’album de façons variantes en fonction de son contexte, de son humeur. Ceci-dit, j’ai tout de même le sentiment que tu cherches chez ton auditeur de l’inconfort. Je vois juste ?

Ça dépend de la manière dont tu regardes les choses. De temps en temps, par exemple, j’ai l’impression qu’une sorte de rupture est une chose nécessaire pour conserver l’esprit éveillé, les outils de perception en marche. Concrètement regarde ma main (il lève sa main, ndlr), si je la tourne ainsi de suite pendant plusieurs secondes, ton esprit s’y habitue, il sait ce qu’il va se produire et l’anticipe. Si d’un coup, je prends cette tasse, cela crée un choc dans le continuum, ton esprit ne s’y attendait pas, une nouvelle action se produit et il se réveille. C’est quelque part ce que je recherche : faire évoluer l’attente de l’esprit, créer une rupture dans le confort qu’il vient de trouver. Une blague fonctionnerait de la même sorte. Un tour de magie aussi. Lors d’un instant tout le monde partage la même vision de la réalité dans laquelle il a emmené son spectateur. Il a distordu la réalité volontairement pour créer un choc à l’issue du tour. Il y a un plaisir dans l’idée d’avoir été floué, dupé. D’une certaine manière je présente mes morceaux comme des tours de magie, je tords la réalité pour créer un effet de surprise à l’issue de mon tour. En musique, tu peux aussi créer cette écologie sonique, y happer l’auditeur puis y créer une rupture. Ça aussi, je pense que c’est une marque de générosité, je le vois comme un présent.

Peut-être que ma dernière question va être un peu cheloue mais… Tu peux écouter ton propre album ? Ou est-ce que tu ressens de la gêne ?

Je l’écoute sans problème, aucune gêne. Je ne sais pas si c’est bizarre mais… Je trouve ça même intéressant de le réécouter pour moi en tant qu’auteur… (il réfléchit, ndlr) J’essaie de te trouver un exemple de ce que je veux dire. Imagine que tu marches sur une route de nuit… Non plutôt celui-ci… Imagine que tu écoutes la radio et que tu souhaites changer de station. Dans l’entre-deux, tu vas entendre ce bruit étrange, cette sorte de chaos, puis en approchant de la station, tu vas commencer à distinguer un air que tu connais, une voix familière. Ton esprit essaye activement de trouver la logique, il a besoin de ce confort, de trouver du sens à ce qu’il perçoit. Ce que j’essaye de faire finalement, c’est créer ce moment, l’étendre à un album. Et c’est une grande satisfaction si tu parviens à offrir ça, sans limite, librement. Si à partir de là, je parviens à créer un dialogue j’ai réussi mon tour. Réécouter un album peut servir à ça, s’assurer que le tour fonctionne toujours, tester sur sa propre cognition.

C’était ma dernière question… Non en fait ma dernière sera : l’expo sur le surréalisme, tu l’a aimée (je désigne un sac à ses côtés à l’effigie du Centre Pompidou, ndlr) ?

HA ! Ne m’en parle pas je n’ai pas eu le temps, j’ai juste acheté des bouquins dans la boutique. Si je m’y étais rendu, nous n’aurions pas pu nous rencontrer à l’instant… Mais tu t’en doutes, je pense que je l’aurais adorée.

patten ESTOILE NAIANT / Sortie chez Warp le 24 février 2014

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