Run The Jewels : « Pas de prisonniers, on pointe une arme sur toi »

 Le duo rappeur-producteur formé jadis (2012) par Killer Mike et El-P sur « R.A.P Music » a balancé une vague de froid cet été. En unissant leurs forces sous le nom Run The Jewels et en sortant l’album éponyme, les deux vétérans ont livré une vision du rap sans aucun compromis. Lyricisme hardcore, productions sombres et épileptiques, RTJ est un tour de force indé qui a mis tout le monde d’accord. Sa qualité tient presque autant au talent de ses auteurs qu’à leur entente hors studio. On a rencontré les deux amis quelques heures avant qu’ils retournent la scène du Pan Piper à Paris.

 

L’album est sorti fin juin. Vous avez eu le temps de le faire vivre, de le défendre sur scène. Jusque-là, quels retours du public avez-vous eus ?

Mike : « Meilleur album de l’année ». C’est le retour que moi j’ai eu. Et je suis plutôt d’accord. Les gens sur les réseaux sociaux, ceux qui ont écouté l’album, les critiques… Tout le monde recherche Run The Jewels sur Google. Et même si personne ne disait que c’est le meilleur album de l’année, moi je sais que c’est le cas, donc je le dis.

El-P : La réception est dingue, complètement dingue.

Mike : On a vraiment braqué l’été. Quand tu vois les albums à côté desquels on nous a mentionnés, alors qu’on n’avait aucun budget marketing… On a juste sorti un super album et fait une putain de tournée.

 

Est-ce que votre collaboration vous amène un nouveau public, des gens que vous ne voyiez pas avant à vos concerts ?

El-P :  Oui, clairement. On a tourné pendant six semaines dans toute l’Amérique du Nord. On commençait avec des sets de nos morceaux solo, une demi-heure chacun, puis on finissait avec un set Run The Jewels. Et il y avait vraiment tout un groupe de gens qui faisaient « Wow, je ne savais pas que vous faisiez des morceaux comme ça ! », des gens qui ne nous connaissaient pas et qui nous connaissent désormais grâce à Run The Jewels.

Mike : Après le concert d’hier soir [à Londres, ndlr], une jeune demoiselle m’a demandé comment allaient mes enfants. J’ai deux filles de 6 et 16 ans. « Quel âge tu as ? » je lui demande. Elle avait 17 ans. C’est un indice sur le public que nous touchons à présent. C’est génial de pouvoir atteindre des gamins, de pouvoir traverser plusieurs générations de rap comme ça. C’est ce qu’un bon artiste est censé faire. Tu dois repousser tes limites et toucher des gens différents.

 

El a produit la totalité de « R.A.P Music », mais Mike rappait seul. Est-ce que le fait qu’El soit passé derrière le micro et que vous évoluiez maintenant officiellement en tant que groupe a changé quelque chose dans votre manière de bosser ?

El-P : Pas vraiment. Mike et moi, on a les mêmes principes. On a notre propre manière de travailler ensemble. Juste nous dans la même pièce. Pas de manager, pas d’emails… On se voit, on fume beaucoup d’herbe, on consomme des champignons hallucinogènes et on se fout complètement dans l’ambiance…

Mike : El commence le processus de préproduction et me fait écouter des trucs. Neuf fois sur dix j’adore. Et puis on se dit « Aujourd’hui, on va travailler sur ce beat ». Personne ne décide, c’est à celui qui prend le micro en premier. C’est comme un « fast break » [tactique de contre-attaque au basket-ball, ndlr]. Tu ne sais jamais quand un fast break va se produire, mais quand ça arrive, tu sais comment le meneur et le numéro 23 vont s’entendre et travailler ensemble. C’est un tour de force.

El-P : Parfois, Mike va me faire écouter ce qu’il a fait sur un de mes sons et ça va me donner une idée… Parfois, ce sera l’inverse. Il n’y a pas de règle, c’est un processus organique. On ne prépare rien, on sait simplement que quelque chose va se produire, et on s’entraîne à être prêt à capturer ce moment. C’est de la spontanéité calculée. On a gardé ces principes pour les deux albums. Pour nous la meilleur musique, qu’il s’agisse d’albums collaboratifs, d’albums de groupe ou autre, c’est quelque chose de sincère. Il faut être ensemble pour être bons, pour vraiment transmettre quelque chose. Avec Mike, on s’arrange pour que ça se fasse.

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Il n’y a quasiment aucun artiste invité sur l’album à part Big Boi, Prince Paul et Until The Ribbon Breaks.  C’est volontaire ?

Mike : Ce n’est pas comme un album de DJ Khaled, où tu vas avoir Scarface et Nas sur le même titre. Face et Nas, c’est la collaboration de rêve, mais nous on est un groupe. Les groupes n’ont pas besoin de huit featurings. Ce dont on a besoin, c’est d’invités notables. Le truc important pour nous, c’est la scène : « Est-ce qu’il est possible de refaire ce titre en live ? » Par exemple, Bun B, T.I. et moi, on n’a pu interpréter « Big Beast » [single extrait de « R.A.P Music », ndlr] sur scène que deux ou trois fois. Les agendas ne nous permettent pas de faire autrement. Big Boi, j’ai été en tournée avec lui et El l’année dernière entre Brooklyn et Atlanta, donc ça faisait sens.

El-P : Pour moi, en tant que producteur, un invité n’est pertinent que s’il apporte quelque chose de spécial au morceau. Mike et moi, on fait de l’art. On est au tout début d’une vision artistique, on est en train de découvrir ce qu’on peut faire tous les deux. Donc si dans ce cadre on a un ami à nous qui peut rapper comme un forcené et qu’on le veut vraiment sur un morceau, pourquoi pas. Mais on ne va pas planifier des featurings de manière prématurée.

 

Revenons à vous deux. Est-ce qu’il existe une forme de compétition entre vous ?

Mike : El déchire. Quand tu rappes aux côtés de quelqu’un comme ça, soit tu déchires encore plus que d’habitude, soit t’as l’air pourri. Heureusement que j’ai fait le premier (rires). J’ai chopé des astuces. C’est comme les arts martiaux : quand tu t’entraînes avec la même personne pendant vingt ans, tu restes le même. Mais si tu t’entraînes avec un nouveau partenaire, tu apprends des trucs nouveaux, des approches nouvelles. C’est ce que j’ai apprécié. Notre alchimie se base sur notre amitié.

 

C’est vrai qu’à l’écoute de l’album, on sent que votre collaboration va au-delà du travail. Vous avez une vibe « jumeaux maléfiques », un peu semblable à celle d’Eminem et Royce da 5’9 »…

Mike : C’est dingue que tu parles de ça, parce que j’apprécie Eminem, mais c’est précisément cet Eminem-là dont je suis vraiment dingue. Quand Em rappe avec Royce, tu sens qu’il n’en a rien à foutre de ce que peut penser le monde entier, sauf Royce. C’est une très belle relation. On essaie de s’impressionner l’un l’autre de la même manière, en tant que Run The Jewels.

 

D’ailleurs qu’est-ce que ça signifie, « run the jewels » ?

Mike : Je vais laisser El te montrer. (El et Mike pointent leur doigts vers moi à la manière d’un pistolet)

El-P : Run the jewels ! [« Envoie les bijoux », ndlr]

 

J’ai toujours pas compris…

Mike : Ca veut dire que tu es en train de te faire braquer ! Heureusement pour toi, tu ne sais pas ce que ça signifie, puisque ton continent n’autorise pas les citoyens normaux à avoir des putains d’armes à feu…

El-P : C’est une expression des années 80. [Il cite « Cheesy Rat Blues » de LL Cool J :] « Throw your hands in the air, wave’em like you just don’t care, keep’em there. Run the jewels« .

 

Mais pourquoi ce nom, précisément ?

El-P : Parce que ça nous parlait à tous les deux, ça voulait dire quelque chose dans nos vies au moment où nous sommes tombés amoureux du hip-hop, et dans nos vies en général. Ce sentiment de danger, de menace. On est dans cet état d’esprit : « Pas de prisonniers, on pointe un gun sur toi ». Voilà à quel point on est chauds, voilà à quel point on est hardcore. On ne fait pas de gangsta rap, mais c’est une sensibilité gangsta. Je veux dire, on fait de la musique, on ne s’amuse pas à tirer sur les gens (rires). Mais une pensée peut être une arme. En gros, c’était le truc le plus dingue, le plus violent qu’on pouvait dire.

Mike : On a grandi à la même époque. D’un point de vue purement hip-hop, la musique qu’on fait reflète ce que le rap allait devenir selon moi. Ce que j’entendais musicalement dans les années 80, je pensais que ça évoluerait vers ce que je ressens lorsque j’écoute Run The Jewels. Je pensais que les groupes de rap évolueraient naturellement vers ça. Des instrus lourds, être ensemble dans la même pièce… Ensuite il s’agissait de savoir, est-ce qu’on allait être plus comme EPMD ou Mobb Deep ? Question cohésion, est-ce qu’on allait plus rapper comme UGK ou 8 Ball et MJG ?

El-P : Si tu as déjà entendu ces trois mots, « run the jewels« , c’était un sale moment pour toi. Et on veut que les gens ressentent ça lorsqu’ils nous entendent, genre (il prend une voix angoissée) « Oh mince, Run The Jewels sort un nouveau morceau ». Le nom du groupe représente l’esprit de l’album. Take-no-prisoners rap shit.

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Un peu à l’image du clip de « 36 Chain« , où vous massacrez littéralement tout le monde sur votre passage pour aller libérer une peluche vivante…

Mike : Tout le concept du clip était de El.

El-P : J’avais envie de faire notre propre version tordue de « Tougher Than Leather », le film avec Run DMC. C’était un très mauvais film d’ailleurs ! Mais génial en même temps. Mike et moi, on a mené des carrières artistiques, pas financières. Donc quand on a l’occasion de faire un clip, on ne peut pas s’empêcher d’en faire une extension de notre art. On essaie juste d’être créatifs.

 

A la fin du clip vous vous rendez compte que le kidnapping était une farce et que la peluche vous faisait une surprise pour votre anniversaire. Il y a le grand gâteau, les bougies et tous ces cadavres autour de vous, vous regardez la caméra et vous faites juste « oups ! » en souriant. Ca fait très humour noir.  Etre drôle aussi, ça fait partie de l’esprit de Run The Jewels ?

El-P : (rires) Oui, l’humour est important pour nous. On déconne mais on ne se fiche pas de toi, au contraire, tu ris avec nous. Lorsque tu essaies de mentir, de jouer les durs, j’ai le sentiment que tu te moques de moi, et je suis trop intelligent pour ça. Quand j’entends un MC qui se présente comme quelqu’un de pur et angélique qui est plus malin que moi, ça ne va pas me toucher, personnellement. Nos textes sont intelligents, c’est juste qu’on dit beaucoup de conneries par-dessus.

Mike : Et c’est comme ça que j’aime le rap, personnellement. Il faut qu’il y ait un message. J’aime le fait que les gens avaient peur de Run DMC. Ils étaient effrayés parce qu’ils étaient habillés en noir et qu’ils criaient… Mais Run DMC disait des choses extrêmement positives !

El : Et ils ne parlaient jamais d’armes, pourtant tu savais qu’ils en avaient. Et je pense qu’un rappeur, mais aussi un homme en général, doit être le bon mélange entre confiant, intellectuel, impertinent et drôle. Quand Mike et moi on rentre dans une pièce, on se dit « Personne ici n’est plus intelligent que nous, alors comment ça se fait qu’on soit les seuls à ne pas la ramener ? » Savoir que je ne sais rien me rend plus intelligent que toi, tu vois ce que je veux dire ? On ne prêche rien, on est juste des mecs normaux. C’est ce qui rend notre art plus intéressant.

 

Il paraît que vous avez déjà annoncé Run The Jewels 2 ?

Mike : C’est lui qui l’a annoncé !

El-P : (rires)  J’étais bourré ! J’oublie parfois qu’il y a 60 000 personnes qui observent tout ce que je raconte. J’étais soûl, en train d’écouter des instrus, et j’ai juste écrit « Run The Jewels 2014 ». Mon manager m’a appelé en disant « El, tu aurais pu nous prévenir ! » (rires). Mais tu sais que ça arrive. On a des morceaux, on a déjà commencé à travailler dessus.

Mike : On n’arrête jamais de bosser. C’est une autre raison pour laquelle j’aime travailler avec El : son éthique de travail. L’assiduité avec laquelle il bosse s’accorde bien avec ce que je veux faire. Moi, je suis du genre relax, pas stressé. Je prête à El cette spontanéité et cette certitude que le morceau qu’on va faire va être mortel. Lui apporte sa rapidité et son efficacité. C’est une bonne formule.

 

Donc… Tu ne vas pas me donner de date précise pour « Run The Jewels 2 » ?

Mike : (rires) Non, tu n’auras pas cette chance ! Mais tu peux définitivement t’attendre à nous voir en tournée l’année prochaine.

El-P : Il y a un élan, quelque chose de spécial lorsqu’on fait Run The Jewels, qui nous fait vraiment kiffer et nous donne envie de continuer. On ne veut pas attendre deux ans avant de refaire ça. On s’amuse trop !

Entretien réalisé par François Oulac