King Krule : « J’ai passé beaucoup de concerts à voir les gens du premier rang rire de moi »

Déjà croisé du côté d’Hyères-les-Palmiers en 2011, le jeune lad originaire de South London revient sur les planches françaises présenter son premier album 6 Feet Beneath The Moon, petite merveille de confusion des genres. À première vue, rien ne semble avoir changé depuis sa première apparition il y a de cela déjà trois étés. Même groupe derrière lui, même tignasse rousse flanquée d’une casquette en guise de signe de reconnaissance, même façon de déambuler les bras ballants le long des barrières. Ce n’est pourtant plus tout à fait la même personne qui arpente la scène. Déjà, à l’occasion du dernier Midi Festival, le gringalet londonien s’était mué en un véritable performer capable d’illuminer la prestation d’un bien terne Mount Kimbie, deux heures après avoir fait étal de toute sa classe sous le soleil de plomb varois. Au Trabendo, le jeune Archie Marshall fût encore plus effrayant de talent, lui qui ne semble être sur scène que pour affronter les regards trop souvent amusés de ceux qui ne voient en lui qu’un freluquet de foire. Sa prestation comme sa musique n’a pourtant rien de drôle ; c’est un spectacle d’horreur.

L’univers dans lequel nous plonge ce premier album est le même que celui dans lequel a grandi King Krule, gris et sans lumière. C’est un Freak Show à ciel ouvert passé par Truffaut au tamis de la dystopie. Un primitivisme musical sonnait comme  I Ain’t Got No/I Got Life de Nina Simone entonné par Pete Shelley des Buzzcocks. L’album est frénétique, âpre, porté par une voix basse dont les poussées rageuses virevoltent à mi-chemin entre le cri et le contre-ut. C’est d’ailleurs entre le Punk et le Jazz qu’il navigue et nous emmène. Après une heure de set, l’envie de rire est passée. Le disque, comme le personnage, sait se faire écouter. Qu’importe ce qu’il dise ou fasse, le jeune mais peu candide Archie possède un franc parler qui force le respect. Et tant pis s’il reste un petit merdeux du genre à bousiller un backstage ou une chambre d’hôtel dans un geste rappelant ses origines londoniennes. C’est peut-être même, quelque part, ce que l’on attendait de lui.

Content d’être à nouveau ici ?
Très content mec. Très très content.

C’est en France que tu as débuté en tant que King Krule il y a deux ans…
Ouais. C’était la première fois avec ce groupe aussi également. On a tellement joué depuis. C’est fort d’être ici à nouveau.

Je t’ai vu hier soir, t’avais le sourire qui touchait tes deux oreilles.
Ouais, c’est magnifique. Je me sens vraiment privilégié. C’est un peu mes vacances ici. C’est toujours un plaisir de jouer, mais ici c’est spécial. Puis je suis monté sur scène avec Mount Kimbie hier. C’est presque un rêve qui devient réalité. C’était bizarre, je les écoute depuis tellement longtemps, pouvoir jouer avec eux, c’était vraiment bon, très très très bon.

Tu les as rencontrés comment ?
Ils sont venus vers moi. J’aime leur projet depuis bien avant ça, c’était un peu bizarre quand j’y suis allé. On est tous de South London, c’était étrangement familier entoure nous. Je suis retourné en studio avec eux et cette fois ça a marché, tout en douceur, de façon très naturelle. On a plein de choses enregistrées, plein de chansons. Il devrait avoir d’autres trucs qui sortiront.

Un split King Krule/Mount Kimbie, ça aurait de la gueule.
Ouais ! Mais je ne sais pas comment ce que ça va être, j’ai rien décidé pour le moment. C’est encore très brut, des ébauches. Rien de fini, mais il y a déjà de quoi faire et de la musique sortira d’une manière ou d’une autre.

Tu bosses avec qui d’autres ?
Les gens avec qui je suis connecté sont encore très underground, des groupes qui devraient bientôt arriver. Des mecs qui ne jouent forcement depuis des années ensemble mais  qui font de la musique de qualité, comme Filthy Boy, mon pote Jakob avec qui j’ai grandi – comme la plupart des gens que je cite, ou Jamie Isaac. Un très jeune groupe de Jazz qui s’appelle les Stylets. Il y a tellement de groupe en ce moment à Londres, c’est vraiment un endroit qui bouillonne. Tous ces groupes sont très prometteurs. La scène londonienne est vraiment très bonne.

Tu te vois comme une figure au milieu de ces jeunes outcomers ?
Oui et non. Bosser avec Mount Kimbie par exemple, c’est vraiment très gros, mais j’ai énormément stressé à l’idée de le faire. Je les avais beaucoup écoutés avant qu’ils me contactent. Je veux prendre les devants, mais pas pour me mettre en avant. Plutôt faire en sorte que toute notre musique soit collectivisée, pour qu’on fasse quelque chose tous ensemble. Je ne veux pas trop en parler pour le moment, j’ai plutôt envie que ça se mette en marche. On en discutera quand ce sera le cas. En ce moment on joue souvent, plutôt des concerts non annoncés, juste pour garder le rythme, dans des petites salles. C’est souvent les meilleurs concerts. J’adore cet esprit, garder le côté la scène locale. Après, ça va, ça vient. Des fois tu foires un concert, des fois c’est juste énorme. En ce moment, je me sens bien. J’aime jouer. Je veux continuer à être sur scène, je veux progresser en concert.

T’as vraiment une attitude particulière sur scène, très agressive…
Je pense que j’ai développé ça comme une façade. J’ai commencé par faire des concerts où personne ne m’écoutait. Les gens se foutaient ouvertement de ma gueule et la seule façon que j’avais d’attirer leur attention c’était de devenir un personnage sur scène, de les regarder et de leur crier dessus. Quelque part, je voulais les choquer et leur montrer qu’il ne faut pas me chercher. J’ai passé beaucoup de concerts à voir les gens au premier rang rire de moi. Je vais regarder tout le monde dans les yeux, de parler de ma vie comme ça. Je les fixais jusqu’à ce qu’ils reculent. Et plus je jouais, plus je criais, plus je me rendais compte que ça devenait quelque chose à mon avantage, que j’exprimais plus d’émotion encore comme ça. C’est un bon exutoire aussi, j’ai beaucoup de colère en moi et ça fait du bien de lâcher en jouant. Il y a trop de musique wishy-washy, insipide et je ne veux pas que ma musique soit comme ça. J’ai envie que ma musique donne envie de réagir. Je viens d’un milieu où il faut se battre au quotidien, contre les autres, contre le système. Moi je le fais par la musique. Je veux que ma musique ait quelque chose de punk, je veux que mes concerts soient punks, quelque part j’ai envie d’être aussi agressif. J’ai plein de raisons de l’être, mais la plus forte c’est juste la passion que j’ai vis-à-vis de la musique. C’est un masque qui me permet d’avoir confiance sur scène et en dehors. Y’a un côté très calculé dans ce que je fais sur scène.

Ton album, tu l’as écrit en pensant à ce que tu faisais en concert ?
Je l’ai écrit seul et il ressemble à qui je suis. Après, je l’ai mis en musique avec le groupe. J’amène quelque chose, je le joue et ils proposent quelque chose par-dessus. Si ça sonne bien, ça sonne bien, si ça sonne mal, ça sonne mal. Notre musique ressemble vraiment à celle d’un groupe, mais en studio ça sonne beaucoup plus introverti, c’est vraiment ma musique. King Krule reste un projet très personnel. Personne ne pourrait me dicter ce que je fais.

Pourtant Rodaidh McDonald semble beaucoup t’influencer.
C’est vrai que je travaille avec lui depuis très longtemps. Il est vraiment très bon. Quand je l’ai rencontré, j’étais très jeune, j’avais à peine seize ans. On a fait le premier EP ensemble. Je n’avais aucune éducation musicale, j’étais incapable de m’enregistrer tout seul. C’est lui qui s’en est chargé et il a parfaitement compris mon son. Il l’a rendu plus propre, il a apporté une qualité d’enregistrement qui permettait à mes chansons d’être audible ; parce que sans ça, ça aurait vraiment sonné comme de la merde. Bosser avec lui était vraiment génial. Heureusement que je n’étais pas seul à bosser dessus, sinon je reconnais que ça aurait été un bordel monstre, complètement inaudible. Ça aurait pu être bon, mais c’aurait été beaucoup trop brut.

Même avec lui le premier EP était assez Lo-Fi.
Et sans lui ça l’aurait été beaucoup plus. Il m’a ouvert les yeux sur la question de la production, tout ce qui touche au sound design.

Ton son est anglais mais tu sembles beaucoup influencé par la musique noire.
Je n’aime pas tellement dire ça mais je ne vais pas te mentir, je trouve que toute cette musique sonne bien mieux que la musique blanche. Sur les cents dernières années, mes musiciens favoris sont tous africains, Caribéens ou Noirs-américains. Je déteste dire ça, parce que ça sonne cheesy, mais quand tu compares avec l’histoire, tu te rends compte que les gens se réfugient dans les extrêmes en période de Crash ou de déclin. Au XXème siècle, t’as eu le crash de Wall Street par exemple, et de là est né tout un tas de groupes extrémistes. Quand la société s’effondre, les populations cherchent à s’exprimer de façon extrême. Je ne peux pas m’empêcher de faire un parallèle entre les gens qui adhéraient au NSPD ou au KKK et la musique noire. C’était une façon extrême de s’exprimer pour les noirs-américains. On les a tellement persécuté qu’ils ont fait quelque chose d’extrême. Le Jazz est extrême. Le Jazz, c’est du punk. Le Funk ou même la Disco c’est pareil. Ça peut sonner trivial, mais en fait c’est un moyen d’expression, comme la Techno ou la House de Chicago. La Soul, c’est pareil. Ce sont des voix tellement poignantes et expressives. Il y a tellement d’émotions derrière tout ça. Fela Kuti est mon chanteur préféré parce qu’il donnait quelque chose, comme James Brown. Et ce n’est pas qu’une question de contenu de la musique, ça peut simplement être le fait de la crier, de péter un câble et de tout lâcher, enfin.

C’est exactement ce que tu fais toi sur scène.
Ouais, je me sens tellement influencé par tout ça. Le HipHop, c’est une des meilleures choses qui soient. C’est tellement Punk. Par Punk, je veux dire le fait de tout envoyer en l’air, de faire des choses nouvelles, très brutes. T’as un mec qui arrive et qui se dit « je prends cette musique, j’en fais une boucle et je mets un beat bien sale dessus. ». C’est dé-construire les règles que de faire ça. Et toute cette énergie, c’est fascinant. Mais il y a aussi des aspects de ma musique qui vient du Rockabilly également et beaucoup de Punk 70s et de Post-Punk.

Ouais, c’est ton côté anglais ça. Vous en sortirez jamais.
Ouais. C’est peut-être même mes influences les plus fortes. J’écoutais les Talking Heads en boucle. Remain in The Light est l’un des albums qui m’a le plus influencé. La première piste, Born Under Punches, avec cette manière de rentrer… Joy Division a beaucoup compté également, c’était bizarre de voir Peter Hook sur scène d’ailleurs.

 

Ce mec est devenu son propre tribute band.
Ouais. J’aurais juste aimé voir Joy Division. C’est vraiment tout ce que j’ai ressenti pendant le concert.

Pour en revenir à la culture noire, tu portes une des chemises de la ligne de fringues que t’as lancé. C’est carrément influencé par les motifs africains sub-sahariens.
Ouais, ça c’est ghanéen. J’ai grandi dans un quartier majoritairement nigérien et un peu ghanéen. Y’avait aussi des jamaïcains et bien sûr des anglais paumé au milieu de tout ça. C’était une communauté très mixte, parce qu’il y avait aussi des afghans aussi. Il y avait une rue dans Peckham, bon ça a beaucoup changé maintenant, mais à l’époque, c’était Lagos. Les gens, les fringues, j’étais le seul blanc là-bas. Le dimanche, c’était très calme, tropical. Cette chemise, comme je t’ai dit, c’est un imprimé ghanéen. J’aime ce genre truc, ça me rappelle tellement de souvenirs, le Londres que j’ai connu quand j’étais jeune. J’aime vraiment ce style. Ça ressemble à un vrai mélange de la culture africaine et de la culture qu’on dit occidentale. Des ciseaux des bombes de peintures imprimés sur des motifs ghanéens. Tout ça, c’est leur interprétation de ces objets de la culture occidentale. Je voulais pouvoir faire des tee-shirts comme ça. Enfin, c’est ma mère qui les fait.

Ça colle à ta musique. Et au fond, la musique anglaise, le Ska, la British Invasion ou le Dub de Mount Kimbie ça a toujours été ça non ?
Quasiment oui. De toute façon, tu ne peux pas t’échapper de ce qui se passe autour de toi. Si tu fais de la musique sincère, pourquoi chercher à fuir de toute manière ? La vie à Londres est tellement communautaire, c’est inéluctable que tous les genres se mélangent. Et puis, on essaye tous de garder nos oreilles ouvertes à tous les sons qui existent tant qu’ils viennent du cœur.

Ta pochette ressemble elle aussi à un melting pot de cubisme et de peinture naïve.
Ouais, c’est mon frère qui l’a fait. Il fait tous mes artworks. King Krule c’est autant lui que moi. D’ailleurs, l’album parle beaucoup de notre enfance. Je lui donne systématiquement ma musique, qu’il écoute et réinterprète par le dessin. Ça c’est ce qu’il a fait de l’album. Au début, le dessin était plus compact. Je lui ai fait simplifier les formes, tout en cercles, en triangle. C’est une question de formes cette pochette. Je lui fais entièrement confiance, je sais qu’à la fin, ce qu’il me fera sera parfait.

King Krule, c’est un business de famille.
Ouais. Tu n’imagines pas à quel point ça devient un business à Londres. C’est moi et ma mère et on essaye de se protéger des enfoirés et des requins. Il y a beaucoup à faire. Moi je m’appuie sur ma communauté.

Entretien réalisé par Yves Czerczuk