Kap Bambino : « On est complètement en dehors du système »

S’il y avait eu des punks en l’an 2000, ils se seraient sans doute appelés Kap Bambino. À quelques détails près que le punk est mort et que toutes les rétrospectives du monde ne pourront le faire renaître. C’est un peu l’idée derrière Kap Bambino, qui traîne depuis déjà plus de dix ans (si si) le boulet de sa notoriété. Connus dans le monde entier et pourtant aussi underground qu’à leurs débuts, Kap Bambino, le son sale, trash, saturé, et pourtant mélodique, reconnaissable entre mille, est sans aucun doute la plus fière descendance du punk. Mais par là n’allez comprendre Sex Pistols ou autres soucis de mode vestimentaire, comprenez donc punk comme culture de vie, de la galère quotidienne à l’émulation de la scène en passant par la violence, l’urgence d’un son. Comprenez punk comme l’intelligence, l’intransigeance de principes durs comme la pierre. À l’occasion de leur concert à la Cité Internationale de la Musique le 26 octobre dernier, nous avons rencontré Caroline, entre un thé et une précieuse philosophie de comptoir. Interview.

Kap Bambino programmé dans le cadre d’une expo sur le punk. Votre première réaction ?

Caroline : J’étais agréablement surprise et en même temps assez réticente. Je trouvais ça cool parce qu’enfin on nous donnait une place. Mais vu qu’on est en 2013, je me suis dit « Kap Bambino / rétrospective sur le punk » ? Je sais pas si ça marche. Peut-être que c’est lié à l’attitude que j’ai sur scène ? En tous cas, même si ça reste un grand mystère pour nous, on est là (sourire), et on est contents d’être là !

T’as conscience qu’il y a des gens qui te prennent pour une dingue sur scène ? C’est peut-être ça être punk ?

Oui. Mais tu sais sur scène, c’est pas du théâtre, il n’y a pas de triche. Dans ma vie, je suis hyperactive, je suis en thérapie permanente, j’ai un grain depuis la naissance, mais je vis très bien avec, je suis sociable, je suis quelqu’un de très gentil. Mais ce que je fais dans ma musique et ce que je fais sur scène c’est ce que je suis. Alors j’imagine que c’est assez agressif pour les gens, mais tout ça c’est qu’une transe en fait ; moi je ne me drogue pas, je bois comme tout le monde, j’aime bien me coller deux vodkas avant de rentrer sur scène mais je ne suis pas sous produit. Tu m’invites pour l’apéro avant de sortir, je suis capable de me foutre dans cet état là et de faire des slams sur ton canapé si tu me mets un morceau que j’adore ! Mais on a rien inventé. Regarde, Alan Vega (Suicide, ndlr), Iggy Pop ou Lemmy de Motörhead, ils sont des références pour moi. Je pense que demain on irait boire le thé chez eux, ils seraient aussi perchés chez eux que sur scène, ces mecs il sont nés pour faire ça. Quad je suis dans ma musique, dans ma transe, c’est limite africain, on se rapporte à des choses qui sont vieilles comme le monde, il n’y a pas forcément besoin d’être défoncé ou d’être fou pour se mettre dans un état pareil.

Pour en revenir au punk, tu n’as pas l’impression que c’est juste un effet de mode au final ?

Si. Ce que je vois, c’est que tous les huit ans, il y a un retour de la Doc Marteens. Là, le retour du punk se résume à ça, à deux ou trois grands couturiers qui ont remis des kilts écossais, des Docs et des meufs avec des cheveux colorés et des crêtes dans leurs défilés. De toutes manières le punk à la base il était esthétique, le phénomène à Londres c’était tout d’abord une mode, avec tout le respect que je dois à Vivienne Westwood et tout le reste. Et tout ça n’a rien à voir avec l’essence du punk, son attitude, c’est à dire tout ce qui tourne autour de l’anarchie, vivre dans la rue et compagnie. Est-ce que les gens aspirent aujourd’hui à ce genre d’imagerie pour pouvoir se sentir mieux parce qu’ils se sentent oppressés ? Est-ce qu’ils se disent que peut-être il peut y avoir un retour à des choses où on pourrait dire « non », et « vive l’anarchie » ? Tant mieux, mais c’est un peu tard. Ce retour du punk il restera un peu fictif et seulement esthétique, parce que de toutes manières ces gens là en 2014, ils ne seront pas forcément dans la rue en train de se rebeller s’ils s’achètent des Doc Marteens.

C’est « un peu tard » ?

Oui. Je pense pas qu’aujourd’hui les punks puissent révolutionner grand chose juste avec leur look. Le punk c’est avant tout une culture, une culture musicale, c’est un état d’esprit, il faut savoir ce que c’est que de galérer.

Mais vous vendez des disques pourtant non ?

Ouai, mais tu vois Kap Bambino ça ne génère pas d’argent, ça passe pas à la radio. Ça fait 11 ans qu’on a le groupe et je crois que je sais ce que c’est que de pas avoir à bouffer dans le frigo. J’ai été punk à l’âge de 14 ans, j’ai déjà fait la manche dans la rue pour pouvoir bouffer, j’ai dormi dans des squats parce que j’avais pas d’appart. Donc notre musique n’a pas trop de rapport avec le punk mais elle a une essence punk. Est-ce qu’on pourrait appeler ça du cyber-punk ? Je sais pas, mais c’est quelque chose de maintenant, ce que notre génération a digéré du punk.

Tu en as écouté du punk plus jeune ?

Plus de post-punk que de punk. C’est clair qu’à 13/14 ans j’écoutais les Bérus (Béruriers Noirs), j’avais mes Docs, je séchais l’école, j’étais rasée à blanc… Les Sex Pistols, pour moi c’était de la dance music. Les groupes qui m’ont le plus marquée je crois en France ce sont les Bérus et Lucrate Milk.

Et ces groupes dont tu parles, tu les as connus comment ?

En traînant dans la rue. Je me suis fait virer de toutes mes écoles, c’était les punks, dans la rue, qui me faisaient écouter ça. On se prêtait des K7, on pouvait pas s’acheter les vinyles, on s’écoutait ça dans les walkmans. Les Bérus ça a été le premier truc que j’ai écouté, en même temps que Sonic Youth, Nirvana, ou d’autres groupes, la génération 90 tu sais. Lucrate Milk t’imagines c’était en 1980, j’avais 5 cinq ans, qu’est ce que tu veux que je connaisse au punk à 5 ans ? Donc tu vois, faut pas s’inventer une vie non plus, j’ai découvert ça sur le tard et ouai ça m’a parlé, mais après. Puis je me suis intéressée au post-punk, et à l’électro où j’ai trouvé plus de force musicalement.

Vous travaillez comment avec Orion pour votre musique ?

Orion, évidemment est aux machines, mais par exemple, si on a une mélodie, on se met tous les deux d’accord. On est jamais allés en studio, et c’est un choix. On a enregistré tous nos albums, et on est bientôt au 6e, dans nos apparts, et on fait tout avec nos instruments. On fait nos pochettes tout seuls, on les crayonne, on fait nos clips, même en étant chez Because, on est vraiment dans un truc « do it yourself ». Il y a une liberté artistique hyper présente dans Kap Bambino, personne ne nous dit quoi faire, il y a pas de manager. Alors, est-ce que c’est là qu’on peut dire qu’on est des punks ? Je sais pas, c’est peut-être ça tu vois !

Vous n’avez jamais eu de manager ?

Non, enfin on a essayé pendant un an, parce que j’étais crevée, mais ça a été un échec. Il y aura toujours un moment où quelqu’un nous dira « sur scène ce serait pas mal de mettre des arbres derrière ». Finalement on a choisi un pote, avec tout le respect que je lui dois, je l’aime beaucoup, il y a eu des belles aventures, mais il a quand même fini par nous dire au bout d’un an, « ce serait bien sur scène que vous mettiez des arbres ». Et ça il n’y a pas moyen, on restera comme on est, quoiqu’il arrive, et c’est plutôt pas mal finalement, avec le recul. Et on a engendré un paquet de monstres…

C’est à dire ?

Dans ce modèle là. Parce qu’en 2001 quand on est arrivés, on était pas du tout dans le truc en France. C’est pour ça qu’on a commencé par jouer à l’étranger.

Le premier pays où vous avez percé c’est quoi ?

La première critique qu’on a eue, du disque qu’on a sorti tout seuls en 300 exemplaires, c’est des mecs de Brooklyn qui faisaient des fanzines. Puis il y a eu le Canada et la Belgique. Mais ce qui nous a vraiment fait connaître ça a été de signer avec les anglais de chez Because et c’est grâce à eux qu’on a continué. Pour les français, la meuf qui gueule et le mec aux machines, c’est pas de la musique. Chez les labels français, il y a trente ans de culture musicale à se retaper pour certains, ces mecs ils ont loupé Suicide, DAF… Signer chez Because nous a donné la légitimité de pouvoir continuer notre musique.

Et tu penses que vous avez inspiré d’autres groupes pour faire la même chose ?

Oui, nous à l’époque du fameux MySpace en 2004, on avait inventé un faux agent pour trouver nos dates. Il y a un groupe que j’admire beaucoup en France, les Magnetix, eux ils ont signé sur plein de labels mais ils font tout tout seuls depuis 18 ans. Des groupes avec une énergie comme la nôtre il y en a sûrement une centaine, mais avec notre identité et notre intégrité, je sais pas. Notre formule est spéciale. Avec un ordi et des synthés, tu prends n’importe quel Easyjet. C’est d’ailleurs pour ça qu’on s’est exportés, c’était un choix, nous on a vécu avec notre génération, celle des enfants de l’an 2000, à faire de la musique avec des ordis. À l’époque de la French Touch en 2002, on était décalés, c’est pour ça qu’on a joué partout ailleurs, et bien avant que les groupes français commencent à s’exporter. La première fois qu’on a joué aux États-Unis, aucun de nos potes musiciens n’y avaient été. Ce pays là nous a donné notre chance en premier, on a tourné trois fois là-bas, deux fois en Amérique du Sud, sept fois à Mexico. On a du faire le tour du monde en 11 ans dans un réseau indé et on a notre public, ici ou ailleurs, qui nous ressemble et continue de nous suivre. On a réussi à faire circuler notre musique, ça c’est génial, avec ou sans tunes, on est trop contents (sourire).

Mais ça fait peur de faire de la tune, pour un groupe indé comme Kap Bambino ? Peur de devoir faire de la merde pour pouvoir vivre de sa musique ?

C’est pas arrivé jusque là. Et je pense pas que ça arrivera. Qu’est ce qui pourrait faire de la tune à l’heure actuelle ? Après 11 ans de groupe, il faudrait vraiment être au bout du rouleau et ne plus avoir foi en rien pour en arriver à changer d’identité, surtout une identité forte comme la nôtre, à essayer de faire un truc qui va plaire à tout le monde. Non, le seul moyen de faire du business à l’heure actuelle c’est une synchro avec une pub à la télé. Plus personne ne va acheter ses cds à la Fnac, à part une poignée de fans hardcore. Tout le monde télécharge.

Depuis quand les journalistes français s’intéressent à vous ?

Depuis Because, donc ça doit faire cinq ans ? Finalement, il y a des moments où on réalise la chance qu’on : le fait de durer cautionne notre connerie. Du coup au bout de six albums, et en voyant que les gens sont toujours là, on se dit que c’est cool, que tout ça ne sert pas à rien et qu’on peut quand même continuer en étant en dehors du système. Parce que oui, Kap Bambino est complètement en dehors du système. On est pas diffusés à la radio par exemple, tu nous entendras jamais sur Skyrock, même pas sur Nova. De ce côté là on est peinards, on ne nous formatera jamais.

Mais t’as pas l’impression qu’avec Internet l’influence de la radio sur les gens devient moindre ?

J’écoute que radio Classique, ça me détend quand je fais ma vaisselle, et le reste je ne peux pas, j’ai envie de tous les tuer quand je vois la prog ; mais je crois qu’en fait Internet n’arrange pas les choses. J’ai l’impression qu’Internet a permis à tout le monde de se prendre pour un journaliste, de pouvoir faire son petit « comment » et de se croire au MacDo par rapport à la musique. Tu sais moi je suis complètement accroc à ce genre de trucs, j’ai mon iPhone, mon Mac, ma Playstation, mais je sais pas si c’est parce que j’ai 35 piges ou pas, mais je vais encore m’acheter des vinyles. Mais Internet, c’est grave…

C’est l’accès à tout et l’accès à rien quoi non ?

C’est ça et c’est magique en même temps ! Je rêvais de ça quand j’étais gosse, quand j’envoyais des PO box à Sonic Youth et que je me demandais si j’allais avoir la tune pour acheter un timbre et leur envoyer un « Je vous aime Kim Gordon », je me dis qu’à l’époque s’il y avait eu Facebook ou MySpace j’aurais fait des gros posts avec des coeurs et des smileys. On utilise notre Facebook parce qu’on a des gens qui nous écoutent très loin et qui ont pas forcément la tune pour acheter nos disques. Au Chili tu vas pas aller t’acheter un cd de Kap Bambino. Le seul moyen que t’as c’est de télécharger ou d’écouter sur MySpace.

Tu as l’air très touchée par ce que qu’écrivent les gens qui se prennent pour des journalistes sur Internet..

Complètement. Ils écrivent trop. Moi à un moment donné, sur toutes les vidéos YouTube qu’on postait je voulais enlever la fonction « commentaires ». Pourquoi ? Pas pour interdire aux gens de dire « c’est bien » ou « c’est de la merde », mais pour éviter que des mecs viennent faire des comparaisons avec d’autres groupes qui n’ont rien à voir. C’est comme le 8-bit par exemple, ça fait huit ans qu’on essaie d’expliquer qu’on a jamais eu de Game Boy de notre vie, qu’on a jamais fait de 8-bit et qu’on fait ça avec des synthés détunés qu’on s’amuse à bricoler, mais les mecs continuent. Ou alors ces mecs qui te disent « ha mais ça on dirait l’intro d’un morceau de machin » ou « là les images de ton clip on dirait les images d’un clip qui a été fait par un mec il y a cinq ans ». Mais j’ai pas enlevé la fonction, je laisse la liberté d’expression à tout le monde. Par contre quand je vois des mecs qui s’autorisent de faire des critiques à deux balles alors qu’ils sont en jogging au fin fond d’un bled et jouent aux jeux en réseau ou à des jeux de rôle et n’ont pas de vie, ne vont jamais à des concerts, je boycotte, le mec il ferme sa gueule. Ça, je peux plus, t’es pas obligé d’écouter ce que dit Jean-Jacques Trombert sur ta musique alors que le mec quand tu vas voir son profil il écoute Lara Fabian, Radiohead et Mylène Farmer. J’aimerais bien avoir que les intéressés à ma musique, même si je n’ai que dix fans, rien à branler que des mecs arrivent là par hasard et me donnent leur avis sur ma musique.

Et quand t’étais gosse, tu te voyais faire ça plus tard ?

Non, je me prenais déjà pour une merde, donc je me disais que je serais jamais à la hauteur de faire un truc comme ça. Par contre, beaucoup plus jeune, enfant, j’étais déjà égocentrique, j’avais besoin de faire le spectacle, que ce soit dans la danse, les chansons, donc j’étais déjà sur le devant de la scène mais au milieu du salon quoi. À l’école on entendait que moi (rires). Quand j’avais 18 ou 19 ans, je faisais MC sur des soundsystem drum and bass à Toulouse ; je braillais sur du hip-hop, c’était déjà dur de m’intégrer parce que pour les mecs, une meuf qui tchatche, « au secours » ! Et à l’époque, je me disais « ça c’est le début, et la fin ». Le niveau était tellement haut que je n’aurais jamais imaginé avoir la chance de monter sur scène. Et finalement, j’ai rencontré Orion, et je sais pas pourquoi, ça a marché entre nous, musicalement. La première fois qu’on a joué sur scène c’était dans un pub irlandais au fin fond de Toulouse et on s’est éclatés. Puis, la première fois qu’on a été joué à l’étranger, on y croyait pas, on a chialé comme des bébés. On partait pour Montréal.

Et le public était comment ?

Il était déjà là. Il y avait déjà des gens qui ressentaient cette énergie, ce truc, et avaient envie de batailler là-dessus. Et ça a continué comme ça.

Et là, l’album qui arrive, il a un truc de spécial ?

C’est toujours différent tu sais. Ce serait hyper prétentieux de dire « ouai, nous à chaque album on se renouvelle ». Alors que pas du tout, c’est juste que c’est différent parce que pour chaque album on se prend la tête. Orion il est dans une sphère inconnue mais agréable qui fait qu’il est jamais satisfait de sa musique, du coup il repousse les limites dans l’expérimental. Moi pour l’instant je trouve que ce sixième album part bien, je suis très contente, je suis excitée, il me tarde. Puis de toutes façons je suis toujours excitée quand je fais un nouveau disque, je suis comme ça. Je suis contente d’enterrer Devotion ce soir avec tout le monde, de faire la grande fête, la grande messe, et vivement le prochain album quoi !

Entretien réalisé par Adeline Journet