Philipp Gorbachev : « Faire de la musique avec son vrai nom rend plus vulnérable »

 

« Where is Rony Douglas ? He was killed by the CIA ». Voici les premiers mots que l’on entend lorsque l’on lance In The Delta, premier EP de Philipp Gorbachev. Le tout perdu dans un marasme sonore urbain et saturé, tournant en boucle, entre new beat et noise musique. La musique de Gorbachev c’est l’hyperactivité urbaine, la poésie des bâtiments gris, l’énergie du mouvement, les forces additionnées de chacun d’entre nous. C’est la tension interne qui habite le « Héros de demain » dont traite ce premier opus. « Le héros de mon disque est le héros de la vie de tous les jours, qui sera sans doute celui de demain » nous explique-t-il. Sur scène, Philipp Gorbachev, bandana serré à la tête, micro levé à la manière d’un MC et combinaison d’ouvrier rouge, incarne ce héros, inspire confiance, donne envie de danser, de soulever des montagnes, même quand la montagne est haute et qu’elle pèse des tonnes. Philipp Gorbachev revenait à la fin de l’été au côté de DJ Pareja, avec un nouveau single Verish, et une tête d’affiche partagée avec… Ellen Allien, rien que ça ! Alors qu’un album se prépare pour courant 2014, nous avons décidé d’échanger avec ce héros contemporain venu d’ailleurs pour qui « tout porte à croire que tout ça n’est que le commencement de quelque chose de plus grand » .

 

Ton premier LP, tu l’as appelé Hero Of Tomorrow (ndrl : Héros de demain), pourquoi ?

Oh, c’est cool de savoir que les gens l’écoutent comme un LP ! En fait, la chanson Hero Of Tomorrow est la chanson la plus importante du disque, cette chanson porte un message. Le disque a une histoire, l’histoire se passe dans le District, le District a un héros imaginaire, c’est celui-ci, celui de demain. Je n’ai pas appelé mon disque comme ça juste pour avoir plus de téléchargements ou de ventes sur Beatport (rires). L’image du « héros de demain » se rapproche beaucoup de l’univers, de l’esprit de mon label, Cómeme : donner son maximum, partager, se mettre à nu sur chaque morceau que l’on sort.

 

Et le héros, c’est qui ? Toi ? Un personnage imaginaire ?

Un peu des deux, le héros de mon disque est le héros de la vie de tous les jours, qui sera sans doute celui de demain. L’esprit du disque est un peu étrange je crois. Mais tu sais, beaucoup de gens m’ont aidé à le finaliser, pour moi ils sont tous des héros à leur manière.

 

Mais tu penses qu’on a besoin de héros, pour… nous sauver ?

Bien sûr ! Mais quand je parle de héros, je parle du héros que l’on a tous en nous, nous devons le laisser vivre, laisse son esprit se libérer.

 

Et Rony Douglas (de la chanson Where is Rony Douglas ?), c’est qui ?

C’est une blague.

 

Ha, ce n’est donc pas un pote à toi ?

Non non, pas du tout ! (rires) Tu sais, j’ai l’impression que dans toute bonne musique il y a un héros. Rony Douglas, c’est personnage fictif, il a en lui tout ce qui fait une bonne musique : le son, le rythme, le mixage, les bass… Quand j’écoute Jimi Hendrix, Elvis Presley ou The Butthole Surfers par exemple, je ne peux pas croire que leurs chansons les concernent eux personnellement. Ce serait tellement ennuyant non ? La musique crée un espace imaginaire et nouveau et dans cet espace tu peux réellement tomber amoureux de la musique elle-même. C’est un des fers de lance de Cómeme. Il y a des tas de groupe dont l’univers est imaginaire. Je ne sais pas si tu connais, The Infectious Grooves, c’est un groupe de Los Angeles, ils ont souvent été sous-estimés. Ou tu sais, la Planète E, Albion, de Pete Doherty. Il y a un tas d’exemples. Mon disque n’est qu’une petite contribution à cette façon de faire les choses un peu utopique et poétique, à ce monde très inspiré de la littérature musicale. À mes côtés, j’avais Matias Aguayo, Alejandro Paz, Daniel Maloso, Ana Helder et d’autres gens géniaux de chez Cómeme.

 

Et tu les as rencontrés comment les gens de chez Cómeme ?

Je les ai rencontrés vers 2009, on venait d’enregistrer le disque Isaac Johan avec mon groupe en Russie. J’avais entendu parlee de Cómeme sur Internet. Du coup, j’ai rassemblé les quelques morceaux qui bougeaient que j’avais, je suis allé à Cologne pour rencontrer les mecs. Depuis, Matias Aguayo et moi sommes devenus partenaires et je ne regrette pas une seule seconde le voyage. Des gens comme ceux de chez Cómeme, on n’en rencontre qu’une fois dans sa vie. Du coup, tout a commencé avec l’EP In The Delta, puis Matias a sorti nos morceaux d’Isaac Johan et l’univers du District, a commencé à se construire de lui-même, à Berlin ; c’est notre studio, l’Union du District et au passage, je tiens à préciser qu’il est construit comme le Terminal 1 de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Pour composer, on utilise ce que l’on appelle des « satellites » ; en fait chacun de notre côté, on joue, on improvise, tous branchés sur la même unité d’enregistrement, et on compose comme ça. On a organisé le studio comme ça pour éviter de se transformer en un studio de production de techno basique où l’on passe sa journée assis devant son ordinateur, on voulait rendre le studio interactif et la structure du studio organisée autour d’un point central, s’y prête bien. Ça marche vraiment bien ! je suis certain que ça a une influence sur la musique que l’on sort. Le pire c’est que le studio, au final, ne fait pas plus de… 30 mètres carré ?

 

Cool, c’est donc pour Cómeme que tu t’es installé à Berlin ?

Plus ou moins oui. En fait, je n’avais vraiment rien planifié. Ni de déménager, ni de sortir cet EP, Hero of Tomorrow. On a composé les morceaux en quelques secondes seulement (rires).

Quoi ? Vraiment ?

Oui, tout s’est fait vraiment très vite. On a trouvé l’idée rythmique de The Last Days Of The District très vite. On a joué ça à la batterie, on a juste enregistré plusieurs nappes et c’était fait. Et concernant les paroles, je les avais en tête depuis longtemps, bien que je ne les avais jamais écrites. Les paroles de The Last Days Of The District sont comme un signal, une alarme.

 

 

Ça vous a pris combien de temps d’enregistrer l’EP en tout ?

Bon, tout n’a pas été si facile néanmoins. Il a fallu produire le disque, approfondir nos idées et souvent, on s’est vus quitter le studio les yeux rouges, très tard dans la nuit. C’est marrant parce qu’au final les morceaux forts du disque ont été composés en deux secondes alors que tout ce qui nous a pris plus de temps n’a pas fonctionné et a été coupé à la fin. Du coup, pour répondre à ta question, je dirais… entre 3 semaines et un an ! (rires) Ce qui nous a pris du temps, c’est le reste : le mixage, le mastering, puis penser à la pochette aussi, on a décidé de travailler avec Christian S. et Sarah Szczesny, ils sont de Cologne. On voulait quelque chose d’un peu naïf, propre, innocent mais on recherchait également une atmosphère lourde, intense. On y a passé beaucoup de temps, maintenant c’est fait, et c’est très bien comme ça.

 

Il y a quelque chose d’un peu apocalyptique dans l’univers de ton disque. Rien que dans le titre des morceaux. The Last Days Of The District, tu veux marquer la fin de quelque chose ?

J’adore tes questions, c’est la première fois que j’ai plaisir à faire une interview !

Ravie !

Et pour répondre à ta question, on va dire que la vie est faite de hauts et de bas. Je sais que c’est une brève description de comment les choses se passent mais c’est comme ça. On peut monter très haut et redescendre très bas. Puis remonter haut. Il faut apprendre à accepter ça. Tu sais, il y a ce Saint, il s’appelle Isaac de Ninive. Il vivait au Moyen-Orient, vers le 7e siècle après JC. Il fait partie de ces hommes sages dont on se souvient aujourd’hui. J’ai lu quelques un de ses écrits et il parle de ces « hauts » et de ces « bas », il en parle comme de quelque chose qui t’aide à renforcer ton esprit, ou à le dépasser, à travers l’amour, l’amour silencieux. Ces écrits sont très beaux.

 

Comment tu les as connus ?

En Russie, on a une star du rock’n’roll, un musicien extraordinaire, il s’appelle Petr Mamonov, il était le leader du groupe Zvuki Mu. Avec des gens tels que Sergey Kurekhin, il a représenté l’avant-garde de la scène rock russe. C’est un ami de ma famille, aux alentours de Moscou. Et Mamonov, à un moment donné de sa vie, de sa vie débridée, à décidé de mettre un terme à tout ça et de se tourner vers autre chose, vers la connaissance. C’est quelqu’un qui a beaucoup de goût, il a toujours des perles à faire découvrir. On ne se parle pas souvent mais il m’arrive de lui rendre visite dans son village, et il aime partager certaines choses avec moi, depuis sa « forteresse ».

 

Il a donc partagé l’histoire de Isaac de Ninive avec toi c’est ça ?

Oui, il m’a conseillé de lire ces écrits, je me suis souvenu du nom, j’ai trouvé quelques écrits que j’ai lus et ils m’ont aidé moi aussi.

 

La Russie ne te manque pas un peu ?

Oh, ce n’est pas si loin.

 

Mais d’y vivre ?

Non, la seule chose qui me manque c’est de parler russe. Mais j’y retourne environ tous les deux mois. Bien sûr, ce n’est pas facile d’être loin, mais au final, je vis ça comme une sorte de mission spéciale. Ici, j’ai plus de choses à faire, plus de possibilités d’évolution. Ça m’aide à me concentrer et à rester au niveau.

 

C’est plus facile de faire de la musique électronique en Allemagne qu’en Russie ?

Je peux faire de la musique électro partout, je préfèrerais mourir plutôt que de m’arrêter à un endroit en particulier. Ce que j’aime dans le fait de revenir en Russie est que je peux enregistrer des trucs avec mes potes et continuer à collaborer avec des gens différents au studio du District à Berlin.

 

Tu as commencé à quel âge d’ailleurs, à faire de la musique ?

Je devais avoir quelque chose comme 15 ans, je voulais me protéger les oreilles de tout ce r’n’b et de la techno commerciale qui envahissait le marché russe à l’époque. On allait faire du scooter ou du vélo avec les potes puis on se retrouvait au studio de Zvuki Mu, on y apprenait les bases (rires), puis on allait se promener dans la forêt. Je ressens un peu la même chose maintenant que je suis chez Cómeme mais à un tout autre niveau. Cómeme c’est comme une famille qui fait avancer les choses et qui a un réseau très large dans le monde entier. C’est un éternel recommencement et j’aime ça.

 

Et quand tu avais 15 ans, tu aurais cru que tu en arriverais là ?

Je n’ai jamais rien planifié. Bien sûr, il est agréable d’avoir de bons retours sur ce que l’on fait mais il ne faut pas s’arrêter à ça. Ce que je préfère c’est la connexion avec le public, à chaque seconde, c’est une grande satisfaction pour moi, c’est un challenge aussi. faire de la musique demande beaucoup d’énergie, la musique te réduit en cendres à chaque minute et te pousse, chaque fois, à ré-escalader la montagne, c’est très excitant.

 

Tu as quel âge d’ailleurs ?

Entre 7 et… 25 ans (rires)

 

Et j’imagine que tout le monde te demande si Philipp Gorbachev est ton vrai nom non ?

Oui ! (rires) mais surtout en France ! Et oui, Gorbachev est mon vrai nom ! En fait, avant de sortir In The Delta, je me suis demandé si je devais utiliser un autre nom…

Tu avais des idées ?

Genre… Naked Man (L’homme nu) ou Rony Douglas ou Anastasia Extasy, ou Léo Nicolas, ou Fedor Makov…

 

Et pourquoi tu n’as pas utilisé un de ceux-là ?

J’ai préféré garder ces noms là pour les histoires que je voulais raconter dans mes chansons. Chacun d’entre eux a une atmosphère particulière, mais aucun d’entre eux ne détient la vérité. Alors bien sûr, faire de la musique avec son vrai nom rend plus vulnérable, mais je trouve ça intéressant. C’est une limite et pour moi, les limites impliquent d’être bon et d’aller de l’avant. Pour moi la musique n’est pas qu’un simple projet, je vois ça comme un morceau de vie.

 

Je vois. C’est pour ça que tu chantes sur tes morceaux, pour donner encore plus de ta personne ?

Oui, je trouve que les gens devraient chanter plus. Mais encore une fois, ce que je fais, je ne l’appelle pas vraiment « musique électronique », je vois plus ma musique comme une musique pour danser. Je me vois aussi un peu comme un DJ.

 

Et tu écoutais beaucoup de « musique pour danser » quand tu étais plus jeune ?

Oui, plutôt oui, mais ce n’était pas ce que je préférais. Bien sûr, j’aime la techno, la house. Et si j’aime certains morceaux c’est pour la dose d’amour qu’ils contiennent. L’exemple parfait serait toute la discographie de James ‘Jack Rabbit’ Martin ou même, ce que sort Kompakt. J’aime la musique qui a le pouvoir d’unir les gens sur la piste de danse et c’est pour ça que j’ai beaucoup d’admiration pour les bons djs. C’est aussi pour ça qu’à la base je ne voulais pas devenir dj.

 

Des bons djs ? Genre qui ?

Michael Mayer est une bombe, Christian S. également, un des meilleurs. Lena Wilkens est très bonne, elle fait partie de Cómeme, sinon il y a Tiga, Laurent Garnier, Sven Vath… Du coup, ça m’a fait bizarre de devenir dj à mon tour. Grâce à Matias Aguayo et à Cómeme, j’ai pu développer quelque chose de différent sur scène, quelque chose qui relève plus de la performance. Et j’en suis très heureux !

 

Et tu te sens comment sur scène, derrière tes platines ?

Je ne me souviens pas de grand chose après la scène. Je me sens juste bien si le live s’est bien passé. C’est quelque chose que je sens souvent dés les premières minutes. Tu peux savoir, quand tu commences à jouer, si le live se passera bien ou pas. Je suis toujours un peu stressé au début, stressé de ne pas bien jouer, mais quand ça se décoince, le stress s’en va. Un live, c’est très complexe, un tas de détails dont il faut se soucier, mieux vaut ne pas y penser. Mais j’aime vraiment ça, être sur scène !

 

Tu as joué dans le sud de la France d’ailleurs, pour le festival Baleapop, tu en gardes quel souvenir ?

La France est le pays dans lequel je préfère jouer et à Baleapop, il y avait de bonnes vibes, j’ai vraiment beaucoup aimé y jouer. C’est une opportunité dont il faut profiter, tu sais, être face à face avec le public et tout porte à croire que tout ça n’est que le commencement de quelque chose de plus grand. Je vois de plus en plus de gens intéressés par ce que l’on fait avec Cómeme !

Tu avais déjà joué à Paris avant ta date du 30 août avec Ellen Allien à la Machine du Moulin Rouge ?

Oui, j’ai joué au Social Club avec Matias (Aguayo) et Vitalic ! C’est drôle car dans le public, il y avait vraiment de tout. Puis j’ai joué pour le festival de la Villette Sonique au Cabaret Sauvage, c’était mon meilleur live ! J’ai joué au Rex avec Matias aussi, c’était la première fois que l’on jouait ensemble d’ailleurs ! Chez Moune aussi, c’était tout petit mais vraiment terrible ! Concernant la soirée où j’ai joué avec Ellen Allien, quand mon agent de chez Kompakt me l’a annoncé nous étions aussi surpris l’un que l’autre. C’était vraiment un drôle de mélange, mais très intéressant, quelque chose de très positif. Même si on fait deux types de musique très différents, j’ai beaucoup de respect pour Ellen Allien. Au fond, je crois que c’est ça qu’aime le public parisien, ce genre de combo étonnant. Et c’est quelque chose qui n’arrive qu’à Paris, pas à Berlin. Et ça je crois que ce n’est pas une coïncidence.

Entretien réalisé par Adeline Journet