Réussir à produire un album où le rimmel se mêle aux larmes sans le maquiller comme un tapin d’autoroute, voila ce qu’a accompli Austra cette année. Olympia, leur deuxième album, est un sommet de spleen à paillettes et de post-disco calibre Hercules & Love Affaire s’attachant à l’âme sans délaisser le corps. Avec Olympia, la souris a accouché d’une montagne, on a donc pris rendez-vous avec Katie Stelmanis, sa génitrice, pour discuter du bébé.

Je me posais une question quant au titre de l’album : il est lié à des Dieux ? Un tableau de Manet ?

Katie : non, à vrai dire il vient du studio où nous avons enregistré. C’est un endroit qui appartient à des amis qui ont acheté un immeuble au milieu de nulle part et qui voulait réaliser leur studio de rêve. Durant l’enregistrement, Jessica, la propriétaire du studio était enceinte et lorsque nous sommes revenus, le bébé était né. Elle s’appelle Olympia et nous trouvions que ça serait un beau symbole que de lui donner le nom du bébé : une nouvelle vie, un nouveau départ et quelque part il était déjà là durant l’enregistrement.

J’ai entendu dire qu’Olympia traitait de transformation. C’est bien le propos de l’album ?

Katie : oui. Déjà Austra en soi s’est transformé, d’un projet solo, il est devenu un projet collaboratif et puis j’ai décidé de ne plus me cacher derrière des textes empreints de fantasmes mais d’écrire sur des choses plus intimes. Autre grande transformation : nous avons décidé de laisser tomber la computer music pour n’utiliser que des instruments. À l’ancienne. Ce qui se fait de plus en plus rare de nos jours (rire).

Oui parce que tu as une formation très classique toi. Qu’est ce qui t’a poussé à vouloir reprendre les instruments ?

Katie : j’ai toujours adoré les synthés et les instruments synthétisés mais à vrai dire le son ne me satisfaisait plus. Je trouvais que ça sonnait vraiment cheap, ça ne me plaisait vraiment plus. En y réfléchissant je me suis dit que ça sonnait fake parce que nous utilisions des faux instruments et que ça s’arrangerait si nous utilisions de vrais instruments. À partir de là nous avons voulu que tout l’album sonne le plus chaleureusement possible donc pas d’effets sur les voix et au lieu d’avoir un tas de couches merdiques d’instruments, nous nous sommes efforcés de trouver celui qui sonnerait à la perfection. D’où l’utilisation massive de l’analogue sur celui-ci.

Ce qui est curieux c’est que cet album est très porté sur le corps, pour ne pas dire le club. C’est assez paradoxal de revenir aux instruments pour parvenir à ses fins dans ce contexte.

Katie : c’est vrai. Mais c’était l’intention d’un autre côté. Et puis nous avons été énormément inspirés par beaucoup de la early house et des albums de disco, ou la jonction entre les deux comme le fameux « Move Your Body » de Marshall Jefferson.  Comme tous les enregistrements que j’ai le sont en live, c’est à dire avec un pianiste, un bassiste et un batteur, à force de les écouter, je me suis dit que c’était exactement ce que je voulais comme esthétique.

Mais tu n’étais pas autant dans la dance music ou la house à l’époque du premier album ?

Katie : j’en écoutais avant mais je n’étais pas aussi fascinée que je le suis aujourd’hui par le genre. Je voulais faire de l’électronique parce que je voulais utiliser des synthés très doux, du violon ou du violoncelle. Et puis à l’époque de Feel It Break, je pense que c’est la première fois que je comprenais l’importance de la basse. Donc naturellement je me suis dirigé vers la body music. Donc ça ne doit faire que trois ans grand maximum que j’écoute, joue et mixe de la dance. Et sans nul doute, ça a influencé l’album.

Tu mixes ? Beaucoup ?

Katie : ouais. J’essaye de le faire souvent. Je ne dois pas encore le faire assez souvent parce que peu de gens savent que je mixe finalement mais je me débrouille pas mal. Et ma batteuse est DJ aussi. Elle est vraiment dans la techno old school depuis beaucoup d’années et elle essaye de trouver des trucs toujours plus chelous à passer.

Et c’est quoi ton killer track ?

Katie : laisse moi réfléchir. En ce moment ça change tout le temps. Mais je pense que ça serait un type que je connais mal, Matador et dont j’adore le titre Kingswing.

Et puisque qu’on parle de mix et/ou de clubs, en le concevant tu as pensé l’album pour qu’il puisse être dansé ?

Katie : en quelque sorte oui. J’ai vraiment anticipé le fait que cet album puisse être traduisible en live. Donc, même si je pensais que certains titres pourraient parfaitement être mixés dans un set, je voulais avant toute chose qu’il ait déjà l’énergie de la scène.

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Et tu as déjà pensé à des noms pour des remix ?

Katie : oui, on a déjà travaillé avec quelques producteurs. On a même quelques remix en cours, on a contacté pas mal de producteurs, je ne sais pas ce que ça va donner.

Peut-être Hercules & Love Affair ?

Katie : ho ça serait cool.

Parce qu’Olympia me fait pas mal penser aux deux albums d’Hercules & Love Affair. Et je me souviens qu’un confrère avait demandé à Andy Butler cette curieuse question : « est-ce que tu es une personne heureuse ? ». Du coup, j’ai envie de te la poser aussi.

Katie : (rires) maintenant oui mais beaucoup moins durant la conception de l’album. J’étais dans une période de crises et de doutes et je crois que c’est assez évident quand tu écoutes l’album. Mais je pense qu’écrire un album comme celui-ci, c’est vraiment thérapeutique, comme une catharsis. Surtout en jouant les titres sur scène aujourd’hui.

C’est un moyen d’avancer ?

Katie : ouais carrément. Je me suis retrouvée à plusieurs reprises dans des situations où j’étais responsable et je me suis sentie coupable et d’une certaine manière ces titres étaient ma pénitence, une manière de m’excuser.

Donc tout ce qui est chanté dans l’album s’est produit ?

Katie : oui tout.

Par exemple tu as vraiment attendu quelqu’un toute la nuit et l’angoisse s’est transformée en single de l’album ?

Katie : (rires) c’est exactement ça !

Je repense à Andy Butler, dans la même interview il racontait que les gens heureux ont moins de choses à dire que les gens tristes. C’est assez simpliste comme opinion et je me demande si tu la partages.

Katie : je ne suis pas vraiment sûre. Il y a quelques temps, c’est certain je t’aurais dit non. Quand j’étais vraiment déprimée, au plus bas, je ne pouvais même pas penser à un titre. Il fallait que je sorte de cette période et seulement à son issue je pouvais enfin composer. Donc même si ces morceaux sont le reflet d’une certaine dépression, de situations inconfortables auxquelles j’ai dû faire face, j’aurais du mal à te dire oui à tel point je suis non-productive dans mes moments d’accablement.

Un magazine français a qualifié ce que tu fais de post-Bowie, ça te va ?

Katie : pas du tout ! (rires) Le nouvel album ou l’ancien ?

Le nouveau.

Katie : wahou, où ils vont chercher ça ? C’est peut-être à cause du visuel que l’on a utilisé pour teaser l’album, beaucoup de personnes m’ont dit que ça leur évoquait Bowie.

Quand le premier album est sorti tu parlais énormément de Kate Bush et Bjork. Tu as tenté de les replacer dans ce nouvel album ?

Katie : non pas tellement, j’ai voulu élargir le spectre de mes influences sur celui-ci. Une des grosses influences a été le troisième album de Portishead, j’ai adoré cet album. Et puis évidemment la disco et la early house. Je me suis aussi intéressée aux textes très affectés comme ceux de Perfume Genius, l’écouter m’a beaucoup aidé dans pas mal de mauvaises situations. J’ai eu ma période Cat Power sinon, ça m’a permis de me pencher vraiment sur les lyrics cette fois-ci. Donc j’ai pioché un peu partout en fait.

Oui, donc Olympia, c’est un peu Cat Power going disco ?

Katie : (rire) oui, il y a de ça.

On sent fatalement que les textes ont une importance primordiale chez toi mais comme tu t’es penchée sur la house ou la techno, je me demandais si tu avais songé à produire de la musique purement instrumentale.

Katie : oui, c’est quelque chose que j’aimerais vraiment faire. Si j’avais le temps. La co-productrice (Maya Postepski, batteuse et moitié de Trust, ndlr) de cet album a récemment sorti son projet solo (Princess Century, ndlr), c’est purement instrumental et ça m’a pas mal tenté. Elle fait sa propre techno bizarre, c’est vraiment très bien, elle a une identité très précise.

Et comme tu t’intéresses de plus en plus à la musique à danser, t’es-tu rendue dans une de ses Mecque ? Type Berlin ?

Katie : oui, on a même joué au Berghain. C’était vraiment cool. Mais bon même si j’aime la club music, je ne suis pas vraiment une clubeuse (rires) et je ne suis pas franchement le genre à faire la fête pendant deux jours non-stop comme ça. Surtout en écoutant de la musique comme celle-ci. Tu sais, j’aime écouter de la club music à la maison. J’aime écouter ça avec mon casque ou dans ma voiture mais pas en club. J’aime évidemment mixer dans cet environnement, c’est une expérience. Donc, voilà je ne suis pas tellement party harder.

C’est amusant parce que je me suis baladé un peu sur ton compte Twitter avant l’interview et je me suis aperçu que tu twittais pas mal autour de l’alcool à volonté dans des releases party ou autres…

Katie : (rires) ho non tu as remarqué ça ! Bon, c’est vrai j’aime bien boire mais je sais quand il est temps de rentrer, je dépasse rarement mes limites.

Je repense à ce dont nous parlions tout à l’heure, j’ai remarqué que cette année beaucoup d’albums de house et de techno étaient produits avec de vrais instruments. Plus qu’à l’accoutumée. Tu as ressenti ça toi aussi ?

Katie : je pense que c’est un phénomène de mode. Ou alors ce que l’on appelle un Zeitgeist, toute une communauté se dirigeant dans la même direction. Parce que dans le fond je ne pense pas que Daft Punk est vraiment anticipé consciemment la chose et idem pour The XX ou Jamie XX. Je pense que c’est juste la manière dont le monde musical fonctionne, l’idée de vouloir créer un album entier sur ton laptop était un phénomène en soit il y a trois ans de cela, puis tout le monde a été capable de faire ça, c’est devenu obsolète, ça a perdu de son charme et ça a été la progression naturelle de tout musicien de reprendre les instruments après tout ça.

Peut-être que les artistes veulent revenir à des valeurs plus traditionnelles.

Katie : oui ! Je le pense aussi. Je crois qu’on a tous saturé avec le son de merde qui sortait des laptops et que le charme du tout-en-un s’est complétement évaporé. Il y a cinq ans tu voyais des gens acheter des iPods ou autres et se contenter des écouteurs blancs pour écouter de la musique. Aujourd’hui, on voit des Beats partout. Il y une vraie progression sur ce sujet. Même à Toronto, dans la zone hipster-trendy, trois disquaires ont ouverts en quelques mois. Et ils sont toujours bondés. Inversement, les nouveaux MacBook n’ont pas de lecteurs Cds, le CD est devenu complétement obsolète. C’est presque effrayant en fait.

Je vais finir avec quelque chose que je n’ai pas pensé à te demander : cet album est toujours très affecté dans le fond, tu le considères encore darkwave ?

Katie : non pas vraiment, c’est vrai. Je voulais vraiment m’éloigner du mélodrame, je peux tomber vraiment trop facilement dans l’over-dramatique. J’ai réussi à diluer tout le drame de l’album dans quelque chose de plus léger cette fois-ci. Sans perdre en élaboration pour autant.