Klub Des Loosers : « Pour conserver une liberté artistique totale, il faut avoir un boulot à côté »

Si l’on aborde souvent (constamment) la plume de Fuzati, dans l’imaginaire commun, le côté musicien disparaît à peu près autant que son visage derrière le masque. Et pourtant, comme on n’est jamais mieux produit que par soi-même, Fuzati est son propre beatmaker depuis la fondation du Klub. Réalisé à une époque (la même que Spring Tales) où l’envie de rapper s’estompait, Fuzati a choisi de raconter son histoire sans ouvrir la bouche. « Metro, boulot, tombeau », voilà en substance le récit de « Last Days » un titre qui sent le sapin pour un album qui finalement parle d’amour (de la musique), d’obsession (pour la musique) et de liberté (artistique).

 

 

 

 

Tu portes ton masque, c’est bien pour signifier que j’ai affaire à Fuzati ?

Fuzati : exact.

Et bien que purement instrumental, cet album tu le considères comme un album du Klub Des Loosers ?

Fuzati : complétement.

Mais quelle est l’implication de Detect dans cet album ?

Fuzati : Rien. Mais en fait c’est bien que tu me poses la question, je vais en profiter pour clarifier les choses, Detect c’est mon ingé son, c’est mon DJ sur scène mais ça n’a jamais été mon beatmaker. Moi je suis le beatmaker depuis le départ, c’est moi qui ai écrit les beats sur Vive La Vie, c’est moi les beats du Klub Des 7, j’ai produit Spring Tales

Et tu as songé à produire cet album aussi pour que le public s’aperçoive de ça ? Mettre en avant ton côté producteur ?

Fuzati : non. Si les gens lisaient les crédits, ils le sauraient depuis longtemps. D’ailleurs c’est un peu frustrant à la longue comme sur le Klub Des 7 où à l’origine ça devait être un album de beatmaking avec moi à la prod invitant des rappeurs. Au final, je l’ai pas présenté comme ça mais c’était ça l’idée de départ et c’est devenu un peu frustrant parce que c’est une grosse partie de mon travail, la production. Ou alors quand je sors un album de prods et que j’entends « c’est relou un album instrumental, le mec rappe pas« . Alors que si j’étais uniquement producteur les mecs feraient attention à ça et me respecteraient en tant que tel.

Oui, donc tu as le sentiment qu’il y a 50% de ton boulot qui passe à la trappe ?

Fuzati : exactement, même plus. Sur mon dernier album, La Fin De L’Espèce, ça a été un plus gros boulot de travailler sur les prods et de rendre le truc cohérent que d’écrire en fait. C’est un boulot énorme.

La confusion peut se comprendre, même en interview vous êtes souvent tous les deux donc dans l’esprit des gens c’est facile de penser qu’il est ton producteur…

Fuzati : ouais ouais, je le ramène en interview parce que c’est mon pote mais c’est vrai que c’est uniquement mon ingé son et mon DJ sur scène et ça va pas plus loin.

Et cet album s’appelle Last Days aussi parce que tu es tombé malade à cause de ton rythme de vie, c’est ça ?

Fuzati : oui, avec mon rythme de vie, je travaillais tard, je voulais produire en rentrant et du coup avec l’alcool, tout ça, j’ai fini par avoir des problèmes cardiaques.

Du coup depuis Vive La Vie et même avec La Fin De L’espèce, je me suis toujours dit que te demander si « ça va » en interview c’était plus une vraie question qu’une simple formule de politesse…

Fuzati : non non faut faire attention à pas s’autocaricaturer non plus. Il y a un personnage et j’aime utiliser les moments extrêmes, travailler sur le côté dépression mais il faut faire la part des choses entre le personnage et la vie. Il y a beaucoup d’artistes, je trouve, sans les nommer, qui confondent un peu trop les deux. C’est pour ça que le masque est bien. Et puis Last Days c’est pas un album sur la dépression, j’ai raconté mon histoire en détournant des dialogues, le type qui se perd dans son travail, qui est obsédé par la musique, qui se drogue un peu et qui se perd au point de clamser à la fin. Le tout dernier morceau, le beat reproduit les pulsations d’un cœur, ça fait comme si le cœur s’était arrêté.

Je ne trouve pas Last Days tellement dépressif mais disons qu’il est tourné vers la mort…

Fuzati : oui, alors après ça fait aussi partie de ma personnalité, je suis pas un mec hyper joyeux non plus, je le caricature beaucoup dans le Klub des Loosers.

Et donc Last Days finalement est né parce que tu travaillais beaucoup et que tu t’es épuisé en bossant ta musique en parallèle ?

Fuzati : voilà. Après, savoir ce que je fais on s’en fout, ce qui est important de retenir c’est que pour conserver ma liberté artistique je suis obligé d’avoir un boulot à côté. Quand j’ai sorti Vive La Vie, j’étais jeune et je ne savais pas comment l’industrie du disque fonctionnait et lorsque j’ai compris je savais qu’il fallait que j’aie un boulot à côté pour pouvoir continuer le Klub Des Loosers parce que je n’arriverais pas à en vivre sans me formater. Après, l’indépendance n’est pas forcément un gage de qualité mais pour conserver une liberté artistique totale il faut avoir un boulot à côté. Et puis aussi pour que ça reste un plaisir, tu rentres dans un truc bizarre lorsque la musique est ton gagne-pain, on ne se pose pas les mêmes questions fatalement.

Il y a un courant de pensée en ce moment justement chez les artistes qui prône que « la plus liberté en musique, c’est de ne pas en vivre ».

Fuzati : faut faire attention, j’ai remarqué ça, il y a tout un courant de mecs qui font semblant d’être indés, qui prônent ça mais qui ont une grosse major derrière et je trouve ça un peu dégueulasse. La Fin De L’Espèce, je l’ai sorti tout seul, c’est à dire que le label c’était moi mais j’aime pas mettre pas ça en avant, j’aime pas quand l’indépendance devient un argument commercial. « Indé » c’est pas une marque de qualité, « indé » ça veut pas dire que c’est mieux, que c’est sincère, la musique indé peut-être nulle. Tout ça pour dire que oui, j’ai un boulot donc quand t’allumes les machines,il est 21h30, tu en fais jusqu’à 2h du matin, tu dors quatre heures parce que tu dois te lever pour aller au boulot, c’est aussi le revers de la médaille, parfois tu rentres tu es trop fatigué et tu dois gérer cette frustration. Mais bon, sortir de la musique ça a jamais été facile, je suis pas en train de me plaindre.

Je comprends tout à fait. C’est peut-être pour ça que ça a pris pas mal de temps pour sortir une suite à Vive La Vie ?

Fuzati : oui aussi et puis parce que l’industrie s’était complétement cassée la gueule quand tu sors un disque de manière professionnelle tu es obligé de te poser ces questions là, faire un disque c’est beaucoup de travail et tu peux pas dissocier ces questions du business, il y a plus vraiment de modèle aujourd’hui, tu vas avoir des groupes qui vont te remplir un Bataclan sans avoir sorti rien du tout et qui au final vont rien vendre du tout quand leur premier album sortira… Donc c’est très difficile de savoir.

Donc tu avais investi tes propres deniers dans La Fin De L’Espèce ?

Fuzati : ouais.

Last Days aussi ?

Fuzati : non parce que j’ai trouvé un label. Là je prépare un nouveau Klub Des Loosers et tu peux pas être partout en même temps parce que lorsque tu sors un album en tant que label ça te prend énormément de temps.

Tu n’as pas songé à prendre quelqu’un avec toi pour gérer ton label ?

Fuzati : c’est une perte de temps aussi, tu peux déléguer mais parfois les choses sont pas faîtes. Donc si tu fais les choses tout seul tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même.

Et sortir d’autres artistes via ton label Les Disques Du Manoir, c’est quelque chose auquel tu as songé ?

Fuzati : le label sert uniquement à sortir mes disques. Sortir d’autres artistes, ça devient encore un autre travail et puis… je suis un peu vacciné par les « artistes ». Dans la musique il y a toujours beaucoup d’égo, ce qui est normal. Souvent les gens compensent en mettant beaucoup d’égo le fait de ne pas vendre de disques. J’ai été vacciné par le Klub Des 7 aussi, c’est toujours compliqué de bosser avec des artistes. Là, je parle généralement mais si le disque marche mal c’est toujours la faute du label. C’est une industrie un peu morte…

Et en parlant du Klub Des 7, tu as eu l’idée de faire rapper des mecs sur tes productions ?

Fuzati : non, le rap j’en écoute plus, ça m’intéresse plus…

C’est vrai ?

Fuzati : le rap, j’en ai vraiment plus rien à branler. J’écoute que du jazz, du son brésilien ou du psyché. J’écoute encore des trucs de l’époque mais rien sinon, j’ai l’impression d’avoir fait le tour.

Tu as l’impression que le rap tourne en rond ?

Fuzati : non, c’est juste moi, ça m’intéresse plus. Il y a encore quelques trucs que j’écoute occasionnellement. Même le rap français j’en ai assez peu écouté finalement, juste entre 95 et 98, c’était des bonnes années mais sans dénigrer, je dis ça en tant qu’auditeur, pas en tant que rappeur genre je suis supérieur. 

C’est curieux de t’entendre dire ça parce que ton album ça reste un album de hip hop non ?

Fuzati : non moi je ne trouve pas que ça soit un album de hip hop même s’il y a des éléments hip hop dedans comme de la boucle. Daft Punk utilise de la boucle aussi et ils sont pas hip hop pour autant. Dans les méthodes de productions il y a ça mais après il y a vachement de trucs qui sont joués, autant Spring Tales était fait pour que des rappeurs posent dessus autant celui-ci non. C’est pas album de beatmaker c’est plus un album cosmique

Et tu aimerais lâcher la boucle à l’avenir ?

Fuzati : sur le prochain album tout est joué. Et ça fait longtemps que je suis entre la boucle et le synthé.

Et tu te sens digger ? Tu collectionnes beaucoup ?

Fuzati : j’aime pas mettre des étiquettes sur ces choses là, j’achète des disques tous les jours mais pour moi « digger » c’est mettre un nom compliqué sur quelque chose de simple qui est d’aimer la musique et vouloir découvrir de nouveaux disques. Pareil, je suis pas un collectionneur, je cherche pas a avoir toutes les références de tel ou tel label. Plus tu achètes des disques, plus tu deviens élitiste parce que tu cherches des trucs de plus en plus rare. Et puis digger ça veut tout et rien dire aujourd’hui, maintenant les disques tu les trouves sur Internet, tu peux tomber sur un truc en brocante mais la plupart du temps les bons trucs tu les trouves sur eBay. Là je reviens du Japon, c’est plus la Mecque que ça a été, tout est sur eBay. Donc est-ce qu’il y a toujours du digging, ça devient un autre débat.

C’est surement saoulant d’avoir encore ce genre de comparaison mais je trouve qu’il y a pas mal de Doom première époque dans Last Days, c’est une influence en terme de prod ?

Fuzati : non DOOM m’a surtout influencé pour l’écriture. Pour moi ce mec c’était pas un rappeur c’était de la poésie mise sur des beats, comme Oxmo au début. Je le dis souvent, ça m’a décomplexé au début parce que je me voyais pas comme un rappeur. Mais en terme de prod, ça ressemble aussi à ce que des mecs ont fait avant, il y a pas eu un changement radical à ce moment là. Et puis, je suis arrivé à cette époque où ils faisaient tous ce truc là. Il y a des de producteurs, comme No ID, qui faisaient des prods dans ce style là. Donc non, je suis pas bloqué là dedans. Mais il faut aussi changer de sonorités, mettre la musique au service du texte. C’est ce à quoi je pense pour le prochain album.

Et tu as le sentiment d’injecter dans tes albums ce que tu écoutes à la période où tu les produis ?

Fuzati : Last Days, je l’ai fait au même moment que Spring Tales en fait et c’est deux albums très différents. Donc non, j’ai plein de styles de prod et en fait après je les regroupe pour que ça soit pas des albums fourre-tout. En fait, à l’origine, je ne voulais pas le sortir celui-ci, je voulais le garder pour moi. Et puis quand je me suis décidé à le sortir, je ne l’ai pas sorti plus tôt parce que comme les gens attendaient la suite de Vive La Vie, l’album serait passé à la trappe parce que je rappe pas dessus. Alors que ce sont des albums qui demandent beaucoup de travail donc je me suis dit je vais donner aux gens La Fin De L’Espèce et après peut-être qu’ils pourront calculer ça comme un vrai album.

Mais du coup tu te sens pas prisonnier de ta plume ou même de Vive La Vie ? Je veux dire, dans l’esprit du public il y a du mal à avoir un après, l’album a marqué beaucoup de monde et ils veulent surtout t’entendre rapper.

Fuzati : moi je suis pas bloqué là dedans. Après c’est toujours difficile de passer le cap du deuxième album. C’est vrai que le premier album a eu une belle exposition surtout pour un label indé. Bon le deuxième a bien marché même en terme de concerts, j’ai fait deux Gaité Lyrique complètes et j’ai eu pas mal de dates complètes sur ma tournée. Après tu auras toujours des gens pour te dire que c’était mieux avant.

Oui mais est-ce que c’est pas frustrant que le public fasse surtout attention à ta plume et moins à tes productions ?

Fuzati : moi je peux rien y faire. Après c’est peut-être de ma faute, je me mets pas assez en avant en tant que producteur mais je pense que c’est aux gens de s’intéresser à la musique. Quand j’ai un album je regarde qui est à la batterie, à la basse et c’est comme ça que tu apprends. Et je pense aussi que les gens sont encore bloqués dans toute cette époque, on me parle toujours de Tekilatex… Ce sont ces gens là qui ont pas dépassé le truc, je suis pas du tout nostalgique de cette époque.

Quand tu marques les gens à une certaine période de leur vie, tu restes figé dans cette époque…

Fuzati : oui, c’est ça. Et puis j’ai beaucoup de jeunes de 20 ans qui découvrent Vive La Vie aujourd’hui et qui du coup ne me parle jamais de ça.

Tu en as beaucoup des jeunes d’aujourd’hui qui te parlent de Vive La Vie ?

Fuzati : mais grave. J’avais fait exprès de pas mettre beaucoup de références de l’époque dans l’album, tu vois j’avais pas mis de références à la Star Ac ou à Myspace parce qu’aujourd’hui c’est dépassé et oui je vois encore beaucoup de jeunes qui le découvrent. Ils ont entre 15 et 20 ans ou même des mecs un peu plus vieux, ce qui prouve que l’album se transmet.

Comme tu as poussé pas mal de gens à écrire, ça serait aussi un beau compliment d’entendre que tu as poussé des gens à produire ?

Fuzati : moi je m’en branle de pousser les gens à quoique ce soit. Et puis j’ai toujours produit, c’est pas un tournant de carrière, j’ai toujours eu la double casquette mais peut-être qu’aujourd’hui on va se rendre compte que je compose tout le temps. Moi je ne me pose pas ces questions là.

Oui, souci de formulation. Et ce titre Last Days, tu l’as choisi parce que tu te voyais te cramer la santé à cette époque ?

Fuzati : non parce que je l’ai pas vu venir quand ça m’est arrivé. Mais c’est une histoire, tous les dialogues sont en anglais mais ça se comprend très bien. Et ça raconte les derniers jours d’un type qui est obnubilé par le travail, la musique et qui prend des drogues et qui finit par se tuer à la tâche. Et ça raconte mon histoire. C’est arrivé à une époque où j’avais plus envie de rapper mais où j’avais quand même envie de raconter des trucs, je l’ai fait au travers de dialogues et plus avec mes mots avec moi.

Pour terminer, qu’est ce que tu voudrais dire vraiment autour de cet album ?

Fuzati : que c’est vraiment différent de tout ce que j’ai pu faire auparavant. C’est pas que du sample, c’est beaucoup joué, on retrouve mon obsession du mini-Moog dessus. Il y a même des morceaux où tout est joué et où tu vois pas la différence avec les samples et c’est très difficile de retrouver le même grain donc il y a un gros travail sur les textures sonores et ça ouvre la porte sur mon futur album où il n’y aura plus de samples du tout. Je vais tout jouer. Je me samplerai moi-même mais je vais tout jouer. Je pense que c’est une étape intéressante de dépasser le sample et de tout jouer pour avoir plus de contrôle sur tout. C’est important pour moi d’avoir toujours ce grain vraiment lo-fi, tu sais pas si c’est une démo et c’est important pour moi ce son crade. C’est pour ça que je te disais que la musique d’aujourd’hui ne me parle pas trop parce que tout est compressé, tout est numérique et moi ça me parle pas. On a perdu le groove. J’écoute du rock, j’écoute du rap, tout est aligné, tout est pareil et pour moi le grain est très important.

Même si le terme n’est pas très joli, est-ce qu’on peut parler d’un album de producteurs ?

Fuzati : mais oui. Etant indépendant j’ai pas toujours les moyens de mes ambitions mais j’essaye de faire au mieux avec les petits moyens que j’ai. Et c’est une démarche assez hip hop finalement, d’essayer de tirer le maximum de pas grand chose. J’aime bien cette démarche. Par exemple, sur La Fin De L’Espèce j’aurais aimé avoir les moyens d’enregistrer dans un grand studio mais j’avais pas les moyens donc il a fallu se débrouiller autrement. En même temps, c’est important d’avoir son propre matos pour trouver son son. Tu vois, utiliser des synthés que tout le monde n’utilise pas et ne pas se contenter d’un Juno 106. Le travail de texture sonore est vraiment hyper intéressant. Et puis chaque instrument t’amène à jouer de manière différente, tu vas pas jouer pareil sur un mini-Moog que sur un Fender. Ça t’ouvre des portes.

Et comme ce Last Days est la B.O d’un moment de ta vie et que ça a toujours été très imagé ce que tu fais, tu as songé à bosser sur une B.O ?

Fuzati : non parce que c’est vraiment un autre boulot et c’est pas quelque chose qui m’intéresse. Et puis c’est beaucoup de pression, t’as la contrainte de l’image et tu es plus aussi libre. Par contre j’adore la musique d’illustration sonore parce que les mecs n’avaient pas des images mais juste des thèmes et ils créaient sur quelque chose qu’il n’avait pas vu.

 

 

 

© photo : David Chreng