Tu as été journaliste musical, avant d'être le Fritz que l'on connaît. Est-ce que tu te sens parfois nostalgique de cette époque ?
Je réalise que le journalisme musical ne me manque absolument pas, mais il y a une raison à cela : je n'ai pas l'impression d'avoir quitté une scène, mais plutôt d'avoir changé ma façon de m'y positionner. Je ne chronique plus des morceaux, mais j'en produis, et ce sont désormais « les autres » qui les chroniquent. De près ou de loin, je me sens encore dans le même paradigme. J'ai arrêté d'analyser le travail des artistes pour en devenir moi-même un.
 
 

Je vais quand même te laisser analyser toi-même le titre de ton album : pourquoi Sick Travellin ?

Sick Travellin ne parle pas du mal des transports. Ce n'est pas non plus la complainte d'un artiste qui en aurait marre d'enchaîner les tournées. En fait, c'est une métaphore sur les étapes que l'on traverse tous immanquablement dans la vie. Je crois que le fait d'évoluer dans l'existence est forcément un voyage. C'est un peu comme quand tu atteins l'âge de 35 ans et essayes de balayer du regard tout ce que tu as traversé depuis l'âge de 25 ans. Quelles sont tes avancées ? Qu'as-tu réalisé ? Quelles conclusions tires-tu de ces 10 dernières années ? Il faut parfois savoir faire le bilan si l'on ne veut pas devenir fou. C'est le propos de cet album.
 


Mais depuis que tu voyages beaucoup pour les besoins de tes tournées, j'imagine que ta perception de « ce que c'est que d'être à l'étranger » a dû changer…

C'est vrai. On n'en parle peu, mais être un artiste qui part en tournées, ce n'est pas voyager tout court. Je crois que savoir profiter de ces moments à l'étranger, ça s'apprend. Arriver dans une ville, se retrouver dans un aéroport, puis directement à l'hôtel, puis enchaîner avec la salle où tu joues… C'est parfois si expéditif que tu n'as pas le temps de te poser et te dire « je suis à l'étranger ». Mais avec l'expérience, tu apprends à ne plus être fatigué et à savourer ce qu'il y a à savourer. C'est un drôle de métier que d'être à la fois « à l'étranger, comme en vacances » mais « à l'étranger, pour travailler ». Mais je ne suis pas en train de m'en plaindre, j'adore ça.
 
 

Ton album est plus instrumental que le précédent. C'est un truc auquel tu tenais ?

Depuis février 2011, je collecte des lives d'instruments que j'aime. J'avais super envie de les utiliser pour ce deuxième album. Quand je suis arrivé au nombre de 25 échantillons, je me suis mis à produire tout autour et à enregistrer au studio.
 
 


Ce côté hyper instrumental, mi-onirique mi-mélancolique… ça a conduit beaucoup de tes fans à dire « hé, cet album est parfait pour rouler en caisse ».

Ce qui est amusant, parce que je n'ai pas mon permis et arrive à peine à imaginer ce que c'est que de prendre la route. Tu vois je fais partie de ces personnes qui vivent dans une grande métropole et ne vont pas chercher à s'inscrire dans une école de conduite parce que le métro et le vélo leur suffisent. Mais j'aime l'idée que certains aient envie d'écouter ces morceaux sur l'autoroute, après tout on retombe sur cette idée de voyage instrospectif auquel je tiens beaucoup.
 
 

Quelle est ta chanson préférée ?

Je vais te décevoir, mais je n'arrive pas à choisir. Je crois que l'album s'envisage vraiment dans son ensemble. Je suis assez perfectionniste : quand une chanson ne me plaît pas entièrement, je préfère la mettre de côté. Il faut donc accueillir chacun de mes morceaux comme des entités sur lesquelles je n'ai plus eu aucun changement à apporter. C'est un peu psychorigide comme façon d'appréhender la musique, mais je n'arrive pas à faire autrement.
 
 

Je me suis toujours demandée : est-ce qu'en collaborant avec Paul sur la BO de Berlin Calling, tu pensais te lancer dans la musique après coup ?

Je dois dire que travailler avec Paul à ce moment-là était la chose la plus spontanée et légère du monde. Je l'ai vraiment fait pour m'amuser. Et puis, je n'ai pas fait grand chose : je n'ai fait que chantonner un peu…
 
 


Oui mais les vocaux ont l'air d'être importants dans ta façon d'appréhender la musique. Est-ce que tu considères que la voix est un instrument comme les autres ?

Ce qui est sûr, c'est que j'aime beaucoup ce médium en ce sens qu'il permet de rajouter un instrument comme tu dis, porter une mélodie… mais aussi, offrir une matière textuelle à un morceau. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'un morceau est forcément plus intense avec des paroles – certains en l'occurrence sont meilleurs sans, mais quelque part, je souscris carrément à l'idée qu'une voix apporte une autre couche à un morceau.
 
C'est aussi en ça que l'on voit que ton travail est différent de celui de Paul, avec la presse musicale est souvent tentée de te comparer.
Oui. Paul est dans l'abstraction : je crois à l'idée que ses morceaux sont des objets à part entière, des pièces électroniques et techno pour la beauté du geste. Mes morceaux, eux, s'inscrivent dans un maillage d'influences dont je ne peux m'extirper : le hip-hop, le disco, la house, le jazz… Je me situe plus dans l'explication de texte.
 


Ce qui veut dire que chez toi, la musique est plus intellectualisée ?

Disons qu'elle est plus passéiste. Ce que je crée est toujours en quelque sorte le produit de ce que j'ai expérimenté. Rien ne se fait ex-nihilo. J'en arrive d'ailleurs à ne plus savoir dissocier la musique du reste de ma vie. Éveillé ou endormi, je suis toujours au rythme d'une musicalité.
 
 
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