Oui, Wagner est son véritable patronyme, comme le footballeur du RC Strasbourg. Mais plus à l’aise avec ses mains, Yan est finalement devenu << électronicien >> chanteur de pop électronico-mélancolique (ne lui parlez surtout pas d’électro-pop). Fortiche, il arrive à faire produire de la new-wave par Arnaud Rebotini et convainc le trop rare Etienne Daho à sortir du silence le temps d’une ritournelle. On a passé, non pas « Forty Eight Hours », comme le titre de son premier album mais 48 minutes avec le ponctuel et bavard Yan Wagner.

Tu te sens comment quelques jours après avoir sorti l’album ?
Yan Wagner :
C’est comme si je m’étais retenu d’aller aux chiottes depuis 8 mois… Sérieusement, je me sens bien. J’étais assez nerveux ces derniers temps, comme si j’allais accoucher. Mais j’ai surtout hâte de jouer, ça sera la concrétisation.


En parlant de live, tes prochains concerts seront avec deux musiciens. Tu te sentais seul sur scène ?

Yan Wagner : A vrai dire, je commençais à en avoir un peu marre. Les morceaux vivent moins, c’est plus dur de les réinterpréter et c’est plus difficile de se surprendre soi-même. Avec d’autres personnes, tu te fais pas chier avant et après le concert, y’a une ambiance de groupe. C’était vraiment une étape nécessaire. Au final, c’est plus transparent et plus agréable pour le public, même si c’est purement électronique, on a quand même des rôles pré établi. Cela fait chier plein de gens un mec tout seul derrière ses machines : ils ont l’impression que tout se fait tout seul et que j’ai juste à appuyer sur play. Moi, quand je vois un mec avec son laptop, ça me fait vraiment chier.


Le projet Yan Wagner, c’est vraiment deux univers qui s’entremêlent, l’électronique et la pop. Lequel des deux as-tu apprivoisé en premier ?

Yan Wagner : C’était la techno. J’ai vraiment rejetée la pop pendant très longtemps. Ado, je n’en écoutais pas, je trouvais ça horrible, presque commercial. Y’avait une espèce de frontière dans ma tête. Je me suis mis à écouter de la pop à 22 ans, j’en ai 29 aujourd’hui. Mais au départ, c’était vraiment la techno mon truc et c’est pour ça que j’ai fait appel à Arnaud (Rebotini, son producteur, ndlr). C’est la première musique qui m’ait fait ressentir quelque chose et qui m’ait donné envie d’en faire, de la techno et des musiques électroniques. Au passage, c’est vraiment dégueulasse le terme electro-pop ! Je crois que c’est Dave Gahan, le chanteur de Depeche Mode, qui a sorti ça le premier même si à l’époque, l’électro avait pas du tout la même connotation. Alors si on doit me qualifier, je préférai qu’on dise que je fais de la techno-pop même si c’est aussi horrible (rire). Après, je veux bien qu’on dise juste pop, c’est très bien aussi, même si ça veut rien dire non plus.


Pop, ça veut dire populaire à la base…

Yan Wagner : Ouais, c’est clair. Par exemple, je parlais y’a pas longtemps avec des ricains qui me disaient que pour eux, Drake, c’est de la pop.


Comment t’as brisé la barrière de genre, comme tu t’es rapproché de la pop ?Yan Wagner : Je sais plus, c’était peut-être par des filles que j’ai rencontrées. C’est souvent par rencontre que se passe ce genre de choses. C’était peut-être un pote, c’était peut-être même ma mère ! Elle écoutait beaucoup David Bowie. Je ne me l’explique pas trop. Je pense que c’est quelqu’un qui m’a fait écouter le bon morceau au bon moment.



Pop donc chant. Comment un électronicien en vient à chanter ?
Yan Wagner :
Par accident, plus tard avec un projet que j’avais, Chairs on Backs. C’était un duo avec lequel on a sorti un maxi sur Missive. C’était ma première expérience, sortir un disque, faire quelque chose de sérieux avec un label. On avait donc un morceau qu’on voulait meubler, on se disait "ça serait marrant qu’on gueule au micro des trucs salaces". On l’a enregistré et on a eu des propositions de live, donc travailler le live et fatalement bosser la partie voix au micro. Ça m’a fait marrer, c’était pas du tout chanter, c’était parler. J’avais déjà fait des concerts avec des claviers, mais le fait d’avoir un micro, t’as l’impression d’être nu, c’est super agréable.


T’aime chanter, mais écrire ?
Yan Wagner : Je ne me considère pas vraiment comme un auteur. Les textes viennent avec la musiques, c’est souvent des formules, je n’ai pas l’impression de raconter des grandes histoires, ou de faire passer des idées très profondes. J’aime bien le fait que ce soit abstrait voire ambigu. Après y’a une thématique temporelle qui revient assez souvent sur l’album. C’est quelque chose sur quoi je me concentrerai un peu plus sur le prochain. L’anglais est très naturel pour moi, je suis à moitié américain, mais je n’ai pas l’impression de bien écrire. Souvent les textes viennent à partir d’images ou d’un film que je viens de voir. Mais je n’arriverais pas à l’intellectualiser. Les mélodies et les textes arrivent en parallèle, et que je ne me tape pas des phases de réécriture où j’essaye de caser des mots comme certains peuvent le faire. La voix est un instrument comme un autre, j’ai plutôt ce raisonnement-là, je ne suis pas un chanteur à texte.


Raconte-moi comment Arnaud Rebotini en est arrivé à produire de la pop ?
Yan Wagner : Initialement, ça vient de lui sur le ton de la blague et de l’ivresse. On s’est rencontré au Social Club et il m’a dit "bah alors qu’est-ce qui y’a la New Wave ? Moi je te le produis ton album ! ", on était certainement imbibé, au bon vin. Le lendemain, je visite son studio étant donné que j’ai appris qu’il n’habitait pas loin de chez moi. Et je me suis rendu compte que sa proposition était en fait assez sérieuse. Il voulait écouter les morceaux au fur et à mesure que je les composais. Le deal avec Pschent est arrivé et j’ai tout de suite proposé Arnaud. Ça me paraissait logique : je l’avais revu plusieurs fois entre temps, son approche me plaisait, je connaissais son travail, j’avais une confiance totale. Y’a eu aucun problème, Pschent était totalement ouvert à mon choix, ils ont une culture assez techno même si ça se retrouve pas à travers leur discographie hétéroclite. C’était super facile, on s’est bien trouvés je dirais.



Il a compris l’esthétique de ton projet ?
Yan Wagner : Je pense que c’est ce qui lui a plu, produire quelque chose qui est assez éloigné de ce qu’il fait habituellement, tout en sachant qu’on avait quand même beaucoup d’influences communes. Il est fan de Mute et de Factory, comme moi. Y’a une part de challenge pour lui de faire quelque chose de très pop, avec une voix. J’étais content de le sentir aussi enthousiasmé par les morceaux que je lui faisais écouter. Je sais qu’il a refusé d’autres offres de groupes parce que ça le faisait chier de le faire.


Et le featuring avec Etienne Daho, c’était un fantasme ?
Yan Wagner : Un peu que c’était un fantasme ! J’ai été amené à le rencontrer via le Tribute to Jacno. On a discuté, il était très accessible et je lui ai proposé qu’on travaille ensemble. Il a dit oui. De la même manière qu’Arnaud, c’est quelqu’un qui fait les choses quand il a envie de les faire, y’avait pas d’argent à la clé. Il a vraiment donné du sien, je lui ai proposé d’écrire les mélodies et les paroles. Je me voyais vraiment pas imposer quelque chose à quelqu’un comme lui. C’est un chanteur que j’ai toujours aimé, parfois secrètement. C’était surprenant de facilité et son humilité au travail après 30 ou 40 ans de carrière, c’était incroyable. Il a rien imposé et au contraire, il était très à l’écoute, il voulait que ça reste mon morceau, quelque chose de très respectueux  "je te propose ça, mais t’es pas obligé. C’est ton premier album, je comprends…". Au début, je ne pensais pas prendre de guest puis cette idée est venue. Nos deux timbres sont relativement différents, on n’a pas la même tessiture. J’avais peur que ça cadre pas avec le reste de l’album, mais j’en suis finalement assez content, ça donne une bouffée d’air frais, légère et en français, presque formatée.



L’autre coupure dans l’album, c’est Le spleen de l’officier…
Yan Wagner : C’est peut-être mon morceau préféré, parce qu’il a une histoire intéressante. La démo de ce morceau était à la base deux fois plus rapide, à 120 bpm, presque disco avec la même ligne de voix et les mêmes harmonies. Et c’est Arnaud qui a dit "on garde le morceau, et ça sera ton slow !". On voulait quelque chose pour casser le rythme, on en avait discuté avant d’entrer en studio. C’est le morceau qui a le plus changé au final.


Est-ce que ça te parle ce "renouveau de la pop française" et le fait qu’on t’y inclut ?
Yan Wagner : Pas vraiment. Je ne me pose pas vraiment la question en fait. Je me sens proche de certaines personnes comme les Splash Wave, Arnaud évidemment, ou Zerkalo. Je me sens proche de certains groupes français, mais j’ai comme l’impression qu’il faut une nouvelle scène à la rentrée, une espèce de truc journalistique pour vendre du disque et du papier. Je ne dénigre pas ça tout, c’est tout à fait normal, tu penses à Lescop, Granville ?


Ouais, on vous a beaucoup associé ensemble, Lescop et toi, le côté new wave…
Yan Wagner : Je n’ai pas écouté l’album, juste La Forêt évidemment. Je trouve ça beau et bon, mais je n’ai vraiment pas l’impression qu’on fait la même chose. Pour moi c’est quelqu’un a plus l’air de venir du rock, avec l’idée de faire des chansons avec une certaine écriture, peut-être plus à la française. Donc non, je n’ai pas l’impression qu’on vienne du même œuf. Même si on ne fait pas du tout la même musique, je me sens plus proche de producteur de musiques électroniques comme Gesaffelstein et Arnaud, même si on ne vient pas de la même génération. Mais c’est peut-être pas si mal ce regroupement des nouveaux groupes français, ça peut créer une émulation.


Gesaffelstein, The Hacker, le label Zone, ça te parle même si leur "son" est beaucoup plus froid et dur que le tien ?
Yan Wagner : Je me sens proche de Gesa, on a un peu la même culture. Je ne le suis pas forcément sur ces dernières productions même si je préfère ses premières sorties sur le label Good Life, ou le premier Zone que je trouve mortel. Michel (The Hacker) est fan de Daho et de toute cette culture néo-romantique qui se retrouve dans ses morceaux, qui peuvent être durs, mais aussi très mélancoliques. C’est vrai que c’est de la musique de club, mais c’est ce que j’écoute principalement. J’adore le label Cómeme qui se rapproche de ce que je fais où y’a des parties chantées, je suis très fan de ce que peut faire Daniel Maloso. Paradoxalement, j’adore le format album mais j’écoute majoritairement des maxis.



Ça représente encore quelque chose pour toi le format album ?
Yan Wagner : A fond ouais, je suis hyper fier de faire un album. T’as le temps d’exprimer quelque chose. C’est hyper important pour moi, j’achète encore des disques. Le format maxi fonctionne bien pour des producteurs techno. Mais un album de techno, c’est la plupart du temps assez chiant. Les deux premiers EP de Vitalic étaient mortels, mais quand t’écoute l’album et t’as l’impression que ce sont ses EP meublés parce qu’il fallait tenir la longueur. L’EP, c’est le format parfait pour le DJ, le producteur. Y’a tout le dynamisme d’une sortie très rapide, et le jouer rapidement. J’ai gravi un échelon dans ma tête en sortant un album. J’ai l’impression d’avoir beaucoup appris sur moi et sur ma façon de travailler. Travailler avec quelqu’un d’autre aussi. Le fait de devoir défendre quelque chose, ce quelque chose qui synthétique plusieurs années de travail. L’EP quelque chose de plus facile et plus léger, tu peux en sortir un tous les deux mois. Et puis parmi les EP, y’a beaucoup de déchets ne serait-ce que quand tu regardes les sorties hebdomadaires sur beatport, c’est hallucinant. Mais je dois dire que y’a énormément de bonnes choses en ce moment je trouve.




L’album est sorti en même temps que la chemise que tu as créé pour Kulte. Ça t’importe à quel point le style ?
Yan Wagner : Tu peux voir que j’ai un peu zéro look ce soir (Yan a un pull gris quelconque sur le dos). J’aime bien cette marque. Ils sont de Marseille, et j’aime beaucoup Marseille. Ils m’ont pas mal soutenu depuis que je suis rentré à Paris et ils m’ont proposé de faire une chemise. Je voulais y mettre mon logo, qui a été créé par Romain Albertini. C’est une chemise que je mettrai sur scène. Dans la vie de tous les jours, je fais attention mais je n’achète pas très souvent des fringues. Je me suis pris pour Beyoncé, c’était chouette.


Texte et entretien Thomas Folliot