Il vient de Caen, s’est fait remarquer avec un album gratuit sur Internet, et une poignée de concerts. Il s’appelle Gabriel, a tout juste 20 ans, et son blase, c’est Superpoze. Il vit à Clermont, a sorti deux EP’s. Adoubé par Agoria et Rebotini, il trace sa route loin d’un buzz qu’il peine pourtant à éviter. Benoît se planque sous le pseudo de Mr Nô.

Les deux n’ont, au premier abord, pas grand-chose en commun. Sauf qu’en fait si. Quelques bières et on appuie sur Rec.

 

Vous connaissez la musique de l’autre ?

 

Superpoze : Je connais peu la musique de Mr Nô, mais je l’ai bien sûr écouté avant cette interview. Mais je n’ai pas tes EP’s je dois avouer.

 

Mr Nô : Je ne suis pas très bon pour en parler, je ne suis pas journaliste, mais je trouve ta musique super bien produite, et ce mélange électro et hip hop, ça me parle carrément.

 


Commençons par ce qui vous rapproche : l’étiquette électro.

 

Superpoze : Pour moi, la méthode de composition est électronique. C’est tout.

 

Mr Nô : D’ailleurs, je me demandais : en live, ta musique est dansante ?

 

Superpoze : Forcément, ça dépend du public, mais pour moi elle l’est. C’est des tempos hip hop, et c’est ça qui me fait danser, c’est ce qui me touche le plus. Mais forcément, les gens habitués aux lives technos, les puristes, ils ne vont pas aimer. Moi je fais de l’électro, mais avec une culture vraiment hip hop.

 

Mr Nô : Moi, ma première culture, c’était le classique. Puis il y a eu le rock, les Stooges. Et le déclic pour me mettre à la techno, c’est Agoria, et son titre La 11ème marche. Mais l’électro, c’est juste un moyen d’exprimer des trucs, comme tu pourrais le faire avec une guitare.

 

Superpoze : J’ai ça en commun avec toi, cette culture classique. J’ai fait le conservatoire quand j’étais petit, c’était ma première approche de la musique.

 


Techno, ou électro? C’est quoi la différence d’ailleurs ?

 

Superpoze : Quand je dis électro, je fais référence à la musique électronique au sens large. La techno est un style d’électro.

 

Mr Nô : Après, il y a des styles très différents sous la même étiquette. On pourrait dire que moi je suis électro / techno et toi électro / hip hop. Mais c’est un truc de zikos, je pense que le grand public s’en fout.

 


Comment vous composez vos titres ? Il y a une méthodologie ?

 

Superpoze : J’ai commencé avec le sampling, mais je m’en suis vite détaché. J’enregistre beaucoup de sons chez moi, et au final je ne sample que les voix. J’enregistre plein de sons, puis je les découpe, pour donner ce côté cut propre au hip hop. Toi c’est très synthétique ?

 

Mr Nô : Il y a quelques samples, comme des clins d’œil. Par contre, j’ai fait sept ans de batterie, un peu de basse. Mais passer derrière l’ordinateur ne m’a pas poussé à me remettre derrière mes instruments, mais plus à acheter des synthés.

 


Vous savez vous servir de vos machines ?

 

Superpoze : Mon live, c’est clairement du bidouillage. Je fais du live avec un logiciel qui n’est pas fait pour, je n’ai jamais appris à m’en servir, et je pense qu’il y a plein de fonctions que j’ignore encore.

 

Mr Nô : Marrant, car moi c’est vraiment ma culture. J’ai vachement écouté Jean-Michel Jarre par exemple, et en terme de son, ça a eu une grande importance.

 

Superpoze : En fait toi et moi on a les mêmes outils, mais on ne les utilise pas de la même façon. Moi je traite organiquement mes sons, ce sont rarement des sons synthétiques.

 

Mr Nô : Tu vas partir de sons traditionnels et les rendre électro, alors que moi, je pars de sons électroniques pour essayer de leur donner une énergie rock. La démarche est un peu la même au final.

 


Sur scène, vous êtes seuls. C’est voulu, ou c’est encore par manque de moyens ?

 

Superpoze : Etre seul, j’y tiens. Je trouve que scéniquement, c’est mortel. Je ne vais jamais changer ça. Bien sûr, je pourrais rajouter des instruments. Mais jamais un groupe.

 

Mr Nô : J’ai toujours été déçu quand j’allais voir un mec, comme Trentemøller, et qu’il arrivait avec un groupe sur scène.

 

Superpoze : Je suis grand fan de Bonobo. Je crois que je fais de la musique grâce à ce mec en fait. Je l’ai vu sur scène avec un groupe, et ça marche carrément. Mais c’est rare. Apparat avec un live band, c’était de la pop. Je ne m’attendais pas à ça.

 


Vous avez démarré de la même façon, avec un remix un peu fait à l’arrache, mais qui finalement devient votre rampe de lancement. Toi, Gabriel, c’était un remix de Kim Novak.

 

Superpoze : Ce remix de Kim Novak n’était pas mon premier morceau. A l’époque, je ne les connaissais même pas. Je jouais à Caen, un concert à la maison de l’étudiant. Kim Novak jouait aussi, je me suis donc dit que ce serait cool de jouer un de leur remix, sans les prévenir. Ce remix, je l’ai fait en une heure. Et c’est ce qui est resté. Je le kiffe ce morceau, mais il est à 130 BPM tu vois.

 

Mr Nô : A la base, j’étais en philo. Et un jour, je fais un remix pour les Elderberries, un groupe de chez moi. JD Beauvallet, des Inrocks, accroche grave, et ça commence comme ça. Je n’avais jamais prévu de vivre de ma musique. Ma première scène, ça a été à la Coopé de Mai, une grosse salle. Donc je ne me mets pas de pression, car je n’ai jamais forcément voulu ça. Tu relativises vachement tout ça. Mon seul trac, c’est d’être content de ce que je vais faire.

 

Superpoze : Pour en revenir à ce que tu disais au sujet d’être seul sur scène, perso, quand je suis en live, tout seul devant les gens, j’ai l’impression d’être dans ma piaule. Quand je suis sur mon bureau, chez moi, j’ai mon PC, mon clavier midi, mes pads. Quand je suis sur scène, j’ai mon PC, mon clavier midi, mes pads. C’est pareil, la même installation. Du coup, toute la pression retombe, car vu que ça marche chez moi, ça va marcher sur scène.

 

Mr Nô : Et il y a ce côté super-héros quand tu es seul sur scène. Tu es dans la peau d’un personnage.


D’où le pseudo.
 

Superpoze : Oui, ça vient encore une fois de ma culture hip hop. Et il y a dans le hip hop cette culture du blase.

 

Mr No : Pareil, dans l’électro, il y a cette culture du pseudo. La musique prime avant tout. Mr Nô, ça vient de Plastikman.

 


Toujours par rapport à la scène, vous attachez une grande importance à l’aspect visuel des choses ?

 

Mr Nô : Je bosse avec un vidéaste, on a un immense écran. Dès le début, je voulais ça. Même en temps que fan, juste un mec sur scène avec ses machines, je trouve ça chiant. Sauf si tu prends des drogues bien sûr. Avec Florian, qui fait mes vidéos, on a bossé sur des visuels à la Star Wars, l’étoile de la mort, tout ça. Ce mur  qui raconte quelque chose. Tu vois, tu peux être sur scène, seul, et avoir du charisme. Ce qui n’est pas mon cas, donc il faut trouver des alternatives.

 

Superpoze : Moi la vidéo ne m’attire pas. Certes, la question du live est importante, c’est ma priorité. Je veux essayer de présenter quelque chose de simple. Bien sûr, il y a un manque de moyen, mais là je vais commencer à en avoir un peu, mais je ne vais pas aller vers la vidéo. La MPC est mon instrument de prédilection, je vais continuer à mettre ça en avant. Je veux montrer aux gens que je joue réellement en live. Mais ma scénographie s’orienterait plus vers une installation, avec en priorité, éliminer le praticable.

 

Mr Nô : Ha mais ouais, éliminer le pratos !!! Cette grosse table qui cache tout. Pour un musicien électro, il faut éviter direct. C’est moche, c’est pourri, c’est fait pour poser une batterie dessus quoi. En ce moment, je vois plein de live où c’est la surenchère dans les installations, mais c’est vraiment un cache misère. Skrillex, il fait un show sur une espèce de soucoupe, avec de la kryptonite. Et pour ça, il faisait des dj sets. Tu sens que c’est juste pour faire augmenter ses cachets. Ça peut aussi faire sens de ne rien avoir pour mettre en valeur sa MPC. Il faut juste être cohérent, et savoir où tu vas.

 


Vous gagnez votre vie ? Toi Benoît, je sais que oui. Et tu n’as sorti que deux EP’s.

 

Mr Nô: C’est vraiment un travail du booking et du manager. Je bosse avec une grosse agence, donc ce n’est pas lié à moi. En revanche, quand tu es dans un groupe, à 4 ou 5, forcément tu mets plus de temps à gagner ta vie avec la musique. Nous, on n’a pas à partager, vu qu’on est seul. En train, à l’hôtel, les coûts sont réduits. Et tu n’as pas de backline, rien. J’ai une valise, tout tient dedans. C’est une vraie liberté. Et puis, je pense que l’essor électro du moment vient aussi de ça.

 

Quel essor ?
 

Mr Nô : Bah il faut bien le dire : l’électro, au sens large, est en train de remplacer le rock.

 

Superpoze : Regarde les programmations de festivals comme Rock en Seine, la Route du Rock, ou le Rock dans tous ses Etats. Il y a beaucoup d’artistes électro pour des festivals avec le mot rock dedans.

 

Mr Nô : Parce qu’à un moment, on arrive à mêler un gros son avec une énergie rock, pour des coûts moindre. Forcément, il y a du bon et du moins bon.

 

Superpoze : Dernièrement, l’album de James Blake m’a beaucoup touché. J’adore aussi un mec qui s’appelle Yogi One. C’est mortel, allez écouter. Ha et TNGHT, le truc de Hudson Mohawke avec Lunice. C’est brillant. Alt-J, je trouve ça mortel aussi. Tu écoutes quoi toi ?

 

Mr Nô : C’est une niche, mais il y a une grosse scène revival house, avec des grosses basses, vachement lent, quelque chose de très sexuel. Genre Danny Daze. C’est pointu, et en même temps, les mecs sont des stars, ne prennent pas moins de 20000 euros pour jouer. Et la scène londonienne de la techno.

 

Superpoze : Tu connais le label allemand Project Mooncircle ? Vachement bien.

 

Mr Nô : Un DJ doit vraiment être au courant des nouveautés, moi je m’en fous. Je me souviens d’une interview de Kalkbrenner dans laquelle il t’explique qu’il n’écoute rien, il fait juste son truc. Ses passions sont ailleurs, genre dans la politique. J’aime bien cette idée. J’ai besoin de temps pour connaître et aimer un artiste.

 


Vous avez l’esprit de compétition ? Par exemple, ce soir, quand on regardera le concert de Superpoze, toi Benoît, tu noteras des trucs à piquer ?

 

Mr Nô : Je regarde ce qui se fait, pour ne pas le faire. Vu que c’est déjà fait, autant tenter autre chose, non ? Et c’est là que c’est cool de bosser avec d’autres gens, non musiciens. Ça t’ouvre d’autres horizons, et d’autres problématiques aussi. C’est mieux que chacun ait son savoir-faire.

 

Superpoze : Je fais du live depuis peu de temps, donc j’en suis encore à essayer des choses. C’est comme si je rencontrais des potes, qu’ils faisaient de la photo, et que d’un seul coup on partait en safari pour prendre plein de photos. Pour essayer. « Tu fais du hip hop sur ton ordi ? Moi aussi ! Essayons de bosser en semble ».

 

Mr Nô : Moi je n’arrive pas à bosser avec d’autres.

 

Superpoze : C’est super compliqué, en effet.

 


Et au final, tu mets tout gratuitement sur ta page Soundcloud.

 

Superpoze : J’ai cette culture là. En décembre 2010, j’ai mis mon album, douze titres, gratuitement sur Internet. Mon père n’a pas du tout compris la démarche. « Les droits, gna gna gna ». Je lui ai dis « tu sais, un peintre ne vend pas ses premières œuvres une fortune, tu les exposes d’abord chez tes potes ». Je me suis dit que ce ne serait pas respectueux de prétendre vendre quoi que ce soit alors que je ne suis rien. Mais au final, coup gagnant. Bon, je ne compte pas faire ça toute ma vie, surtout si je peux vivre de ça.

 

Mr Nô : Mon tout premier morceau était gratos sur Soundcloud. Mais très vite, j’ai signé pour un EP, et le label m’a demandé de fermer ma page. A un moment, tu rentres dans une économie quoi. Surtout si le label veut faire du vinyle, ça coûte cher. Tu ne le rentabilises jamais en plus.

 


Autre point commun entre vous : la province.

 

Superpoze : Je kiffe bien Clermont, j’ai joué dans un squat là-bas il y a quelques temps. Au Raymond Bar je crois (rires).

 

Mr Nô : Les Inrocks avaient fait un numéro sur Clermont, ça veut dire ce que ça veut dire. Ma fierté aussi, perso, c’était d’être sur la couv’, alors que je ne fais pas de rock. Il se passe plein de trucs. En plus on est assez isolés, donc on est souvent comparé à des villes anglaises comme Manchester.

 

Superpoze : J’ai un lien avec Clermont, c’est mon coloc qui vient de là-bas. Tu connais Clément ?

 

Mr Nô : Sérieux ? Mais c’est un super pote à moi.

 

Superpoze : Dis pas son nom dans l’interview hein. Il a un projet, qui s’appelle Dalton Darko.

 

Mr No : Putain c’est fou !!!

 

Tu aimes Caen ?
 

Superpoze: Beaucoup. Grosse scène pop. Pas besoin de citer les noms, on les connaît. Il se passe un truc, c’est vrai.

 

Mr Nô : A Clermont, tu vas dans un bar, il n’y a que des musiciens. Tu ressens ça ?

 

Superpoze : Pas trop. Et j’essaye de faire gaffe à ce point de vue local, j’essaye de sortir de la ville. Et j’aurais fait la même musique en naissant dans une autre ville.

 

Mr Nô : Au bout d’un moment, la ville transpire la musique, vraiment. Bon, je ne dis pas qu’ils sont tous bons hein. Mais à Clermont, il y a les sportifs, et les musiciens.

 

Superpoze : Chacun fait son truc, et à Caen, peu de groupes font la même musique. J’adore Goldwave par exemple, ils sont vraiment fantastiques. Ils méritent de décoller.

 


Vous faites attention à ce qui est dit sur vous ? Vous lisez les blogs ?

 

Mr Nô : Le premier EP, j’en ai pris un peu plein la gueule, vu que je suis le même label que Tiga, Agoria… J’ai eu pas mal de jalousie. Pour le deuxième, j’ai eu encore plus de retours, très positifs, même si parfois, tu as du mal à suivre, quand les blogs s’enflamment. Moi, ça me dépasse. Il y a quelques mois, j’étais étudiant. J’ai 25 ans quoi.

 

Superpoze : Je n’ai aucun souvenir d’article particulièrement contre moi. Mais j’en ai eu moins que toi.

 
 

Mr Nô : J’ai eu des retours de Benny Benassi, qui joue mes titres. Je trouve ça fou. Donc forcément, si je voyais un buzz qui gonfle comme ça, je cracherais dessus aussi. Après, je n’aime pas ça, le buzz. Mais tu ne peux rien y faire. On n’a même pas fait tant de promo que ça. C’est le hasard.

 

Superpoze : Et c’est souvent le cas. Moi je n’ai pas de label, mon dernier EP est sorti gratos. Mais mine de rien, à ma petite échelle, je me rends compte que ce qui t’arrive ne dépend pas de toi. Tu vois, j’avais fait deux concerts, je bidouillais des sons dans ma chambre, quand toi Nico tu m’as appelé pour faire ton émission de radio. Et je n’avais pas 20 ans. La seule chose qui t’importe, c’est faire du bon son.

 

Mr Nô : le seul stress que tu dois te mettre sur les épaules, c’est être content de ta musique. Point barre.

 


Vous êtes confiants pour l’avenir ?

 

Mr Nô : Je n’y pense même pas. Les choses sont trop aléatoires. Comment peux-tu être confiant, ou flippé, pour l’avenir ? Tu ne contrôles rien, donc laisse aller. C’est aussi ce qui me plaît dans cette vie d’artiste : l’aléatoire. Sinon, tu vas bosser dans un bureau.

 

Superpoze : Là on discute, et si ça se trouve, ce soir, tu vas rentrer chez toi, t’ennuyer, et composer un morceau. Et ce sera peut-être le tube de Mr Nô, une chanson qui va devenir culte, faire danser les gens pendant des années.

 

Mr Nô : Le kiff est là : tu mets ton destin entre les mains du hasard.

 
 
Entretien réalisé par Nico Prat