Ghanéen de naissance, New-Yorkais d’adoption, avec son deuxième album Native Sun, Blitz The Ambassador a balancé un des meilleurs albums de 2011. Dans le top 5 sans problème. Flow Uzi, textes militants et rimes incendiaires, sur disque comme sur les scènes qu’il vitrifie avec son Embassy Ensemble, l’Ambassadeur propose une musique 100 % live qui prend racine dans l’âge d’or du rap US. Le tout sans Ferrero Roche d’Or…

Il parait que tu es entré dans le rap par la porte que beaucoup ont empruntée, le séminal It Takes A Nation Of Million To Hold Us Back de Public Enemy…

C’est la vérité. Je suis venu à cet album grâce aux cassettes que mon frère avait. Avant même de me pencher sur les lyrics de Chuck D, c’est la production qui m’a littéralement fracassé ! Je n’avais jamais entendu quelque chose d’aussi puissant, c’était presque du punk-rock tout en restant inconstestablement Hip-Hop. La voix de Chuck, massive, avec Flavor qui lui tournait autour, tout ça c’était phénoménal ! Par la suite, Public Enemy a continué à produire des albums que je considère comme faisant partie de ce qui se fait de mieux. Pour moi Public Enemy a été une heureuse introduction dans le Hip-Hop…
 
A cette époque le Hip-Hop était déjà bien incrusté au Ghana ?

Ca débutait. C’était en 91-92 et c’est vraiment à ce moment-là qu’au Ghana le hip-hop devenait le son sur lequel la jeunesse pouvait se connecter et vibrer. Avant ça, le Highlife était le son dominant du pays. Le Hip-Hop était écouté par des gens qui étaient au lycée, ils l’ont propagé à ceux qui étaient dans les collèges et les écoles. Les premiers disques qui nous arrivaient dataient en fait d’avant 91, Paid In Full d’Eric B & Rakim par exemple, mais leur son était toujours aussi fresh et aussi puissant même 5 ou 6 ans après leur sortie. Ca s’est répandu très rapidement.
 
Ca a été love at first sight ?

Oui, mais c’est comme ça avec toutes les musiques que j’aime ! Ça s’est passé comme ça avec le Highlife aussi mais c’est sur que le Hip-Hop m’a parlé tout de suite. C’est arrivé au moment parfait dans ma vie.

Comment tu as commencé ta carrière ? En faisant tes premiers sons avec ordinateur et sampler ?

Pas du tout ! J’avais un enregistreur à cassettes sur lequel il n’y avait même pas besoin de brancher un micro. Tu rappais ou tu chantais devant et direct c’était sur la bande. J’ai commencé avec des moyens très très rudimentaires. A la fin des morceaux de rap, t’avais toujours l’instrumental qui tournait avant que le son ne baisse. Souvent tu pouvais entendre une dizaine de secondes de beat, mon taf c’était d’essayer de les enregistrer jusqu’à ce que ça me fasse une minute « stop-record-stop-record-stop-record ». J’ai commencé comme ça, ça n’est que vraiment des années plus tard que j’ai travaillé avec du matériel plus actuel. Mais en fait, je n’ai pensé en terme de carrière ou quoi, je voulais juste pouvoir m’exprimer et il s’est avéré que le hip-hop était le meilleur moyen de le faire et tu vois, des années plus tard, je suis là !
Les samplers etc, c’était pour moi un autre monde mais en même temps j’ai jamais réellement voulu travailler avec ça. Dès le départ j’avais en tête de faire les choses avec un groupe. Quand je suis allé faire mes études aux Etats-Unis, j’ai rencontré pas mal de musiciens et je me suis mis à travailler avec eux. J’ai une façon de faire très old-school, très éloignée de tout ce qui est électronique. J’écris les morceaux avec un groupe, quand on a besoin d’incorporer un sample c’est sur qu’on le fait, mais d’abord c’est de la musique live. Je n’y connais rien du tout en théorie musicale, un fa dièse, un ré… j’explique aux autres les cuivres, les cordes ou les guitares en les fredonnant et, pour la batterie, je beatbox. Si tu composes les cuivres de cette manière, ça permet à ceux qui t’écoutent de les retenir plus facilement. La théorie musicale, c’est parfait, mais ça n’est pas connecté directement sur l’âme des gens.
 
Tu t’es exilé à Brooklyn parce que c’était le meilleur endroit pour faire du bon rap ?
Pas forcément mais disons que j’avais besoin de me tester à d’autres. Tu peux faire du Hip-Hop dans beaucoup d’endroits dans le monde mais où tu ne pourras pas te confronter à d’autres. Je crois que c’est pour ça qu’Embassy Ensemble a ce niveau, c’est parce qu’à New-York on s’est frotté à une forte concurrence de très bons groupes. A Brooklyn, pour que ton nom soit en haut de la liste des rappers qui cartonnent, faut que tu sois encore meilleur que meilleur ! Avoir cette concurrence, c’était essentiel.
 
On sent bien que tes influences sont dans l’âge d’or du rap : Public Enemy pour l’état d’esprit, Rakim pour le flow, The Roots pour le live…

Carrément ! Mais je ne me limite pas non plus uniquement à ces artistes, tous les groupes de rap que j’ai écouté ont une influence sur moi. Ca va des trucs bien gangsta comme NWA jusqu’à 50 Cent. Le Hip-Hop n’est pas UNE chose, mais une multitude de choses, certains optent pour le côté pop du rap, d’autres pour le côté conscient. J’essaie d’être le plus ouvert possible, par exemple quelqu’un comme Biz Markie a eu un influence énorme sur moi quand j’étais gosse, mais parfois ça va plus profond que ça. Mozart, la musique afro-caribéenne…
 
Il y a des clés dans ton album qui permettent de découvrir certaines influences « cachées », Victory est construit sur le beat du Funky Drummer de James Brown, les choeurs de Free Your Mind renvoient à Fela…
 
Exact. Certaines sont évidentes et d’autres plus cachées. Certaines cordes sont inspirées de Beethoven, pour toi ce sont justes de cordes mais moi je sais d’où m’est venue l’idée. Faut toujours rester ouvert.
 
Sur scène tu mixes des classiques avec des classiques : les cuivres de Pass The Peas avec un couplet de New-York State Of Mind et un autre de Welcome To The Terrordome, puis tu enchaines avec du Fela etc… Comme un hommage perpétuel…
Ca, c’est une partie « critique » du show. Beaucoup de gens qui viennent à mes concerts n’ont pas forcément acheté mon album et ne suivent pas non plus depuis toujours ce que je fais, je crois que c’est important de leur faire connaitre les fondations sur lesquelles ma musique s’est construite. C’est important de rendre hommage à des James Brown ou des Jimi Hendrix surtout aujourd’hui où beaucoup de gens se foutent de ce qui a existé avant.
 
Le fait d’avoir monté ton label et de faire tout toi-même, c’était pour dès le départ ne pas avoir affaires aux majors et tout gérer seul ou parce que tu as eu beaucoup de refus et du coup plus d’autre solution ?

Un peu des deux à vrai dire…J’ai démarché des labels pour mon premier album mais je n’ai pas eu de réponses enthousiastes. Depuis j’ai été approché par des majors mais je suis dans une position où je peux le faire moi-même donc je n’ai pas réellement besoin de leur aide. Et je n’ai surtout pas envie d’être ralenti dans ce que je veux faire, je veux rester libre de mes mouvements. J’ai fait 30 concerts en France, 20 en Europe, je suis booké dans le monde entier, j’ai pas envie d’avoir quelqu’un qui vienne me dire comment faire ma musique ou qui vienne me voir pour m’expliquer ce qu’il faut faire pour faire un hit. Je tourne, pas parce que j’ai un hit dans mon répertoire, je tourne parce que j’ai un groupe mortel ! Actuellement je travaille sur mon prochain album et je suis complètement libre. Les artistes oublient parfois que cette liberté est la chose la plus importante au monde quand il s’agit de choisir où aller musicalement. Et ça, même si tu fais erreur ! Ca reste ton erreur, une erreur « honnête », pas une erreur parce qu’on t’a dit où il fallait aller et ce qu’il fallait faire. Bien sur le marketing, les business plans, la distribution, tout ça c’est important, mais c’est secondaire par rapport à l’art en lui-même qui reste le cœur de tout.
 
Tu parles de concerts, le show est du genre fracassant !
On travaille dur sur le show mais c’est tellement important ! C’est sur que comparé à ce qui se fait actuellement dans le Hip-Hop, on a un show mortel, mais si tu regardes les grands, les James Brown, les Fela, les Earth Wind & Fire ce qu’on fait à côté c’est de la blague ! On regarde constamment vers ces légendes pour s’améliorer et là on se rend compte qu’on a encore du chemin à faire et qu’on doit travailler encore et encore. Actuellement, je suis satisfait du show à 60 %. On a encore 40 % à bosser pour avoir quelque chose d’encore plus spectaculaire. Notre but est que le public reparte satisfait, qu’il connaisse ou non les morceaux en venant.
 
Pour finir avec quelque chose de moins drôle, j’ai récemment vu un doc qui montrait que le Ghana devenait la poubelle où l’Occident jetait ses déchets électroniques. Ca t’inspire quoi ?
Rien de nouveau… L’Afrique a toujours été la poubelle. On sait tous le pourquoi du comment de cette situation, c’est un secret pour personne. Il manque à l’Afrique un leader qui mette les peuples au centre des préoccupations. Malheureusement, les leaders au pouvoir actuellement s’en foutent complètement ! Ils ouvrent grand les portes aux investisseurs qui peuvent prendre tout ce qu’ils veulent, ils leur permettent de faire du Ghana une décharge toxique, de balancer dans nos eaux tout ce qu’ils veulent. On a eu ce leadership par le passé. J’ai horreur de dire ça mias, chaque fois que quelqu’un s’est opposé à eux pour dire « non, cet or nous appartient ! » «  non, c’est notre pétrole ! », les USA et l’Europe les ont éliminés pour mettre à la place des dictateurs corrompus…
  
Propos recueillis, transcrits et traduits par Muzul pour 90bpm le 25 novembre 2011.
Merci à Max et Henry Iwelcom et au crew de la Grange A Musique de Creil