Le sorcier du hip hop (et non « la sorcière » comme le nomment les mauvaises langues) vient de publier MU.ZZ.LE, son deuxième LP faux-jumeau du premier mais vrai réussite. Et quand nous aimons, nous interviewons.

Le sorcier du hip hop (et non "la sorcière" comme le nomment les mauvaises langues) vient de publier MU.ZZ.LE, son deuxième LP faux-jumeau du premier mais vrai réussite. Et quand nous aimons, nous interviewons.   

 

MU.ZZ.LE est un album super court, il dure 24 minutes, comment doit-on le considérer c’est un LP? Un EP?

GonjaSufi: C’est un LP, mec. Définitivement. Il y a des très bons titres dessus, c’est tout. Je ne me pose pas des questions de ce genre long ou court… Je fais l’album comme je le ressens et je le sentais achevé tel quel.

 

Parce qu’il y a une sorte de changement sur l’album, tu annonces quelque chose de nouveau avec lui et les EPs servent souvent à ça.

GonjaSufi: Je vois ce que tu veux dire. Je suis vraiment pas dans le même état d’esprit que sur A Sufi & A Killer. J’avais l’impression d’être comme dans une boite à l’époque et MU.ZZ.LE annonce ma sortie de cette boite. J’ai envie d’emmener mon auditorat avec moi sur le long terme, lui montrer mon évolution à chaque échelon.

 

Et qu’est ce qui t’a fait sortir de cette "boite"?

GonjaSufi: Juste mes productions, mec. Désormais, je fais mes propres productions. Et puis la MPC. Depuis que je me sers de la MPC, mon approche de la musique a radicalement changé. Je suis devenu un fanatique de la MPC, mec. Toutes ses possibilités… J’adore m’asseoir, fumer et me mettre devant ma MPC pour bosser.

 

Le vrai changement entre les deux albums c’est l’utilisation nouvelle de la MPC?

GonjaSufi: Ouais! La MPC est mon instrument principal maintenant.

 

Maintenant que tu t’autoproduis, tu ne bosses plus du tout avec Gaslamp Killer?

GonjaSufi: Si, toujours un peu. Il produit quelques trucs encore pour moi. On a bossé ensemble il y a moins de deux semaines. J’adore bosser avec lui mais… on ne peut pas collaborer ensemble toute notre vie non plus, hein? Tu vois ce que je veux dire? Mais c’est bien qu’on bosse chacun de nôtre côté aussi, son nouvel album est putain de phénoménal, par exemple. 

 

La dernière fois que je t’avais interviewé, à l’époque du premier album, tu m’avais dit que ton album était "un pont entre la Terre et les Cieux". C’est toujours le cas avec MU.ZZ.LE?

GonjaSufi : Hmmm (hésitation et grattage de barbe, ndlr). Celui-ci est plus porté sur ce qui arrive sur Terre. Sur celui-ci, il n’est plus question de simplement planer, il s’agit désormais d’atterrir. Je me sens aujourd’hui plus proche de ce qui se passe sur Terre et les problèmes liés à tout ça.

 

Même si aujourd’hui il est plus question de Terre, tu es toujours un homme très pieux, non?

GonjaSufi: Spirituel plus que religieux. Il est plus question d’énergie dans ce en quoi je crois, ainsi que de vénération. Et c’est toujours très porté sur l’épanouissement. La réalisation de soi, la remise en question, la découverte de soi… Et à ce niveau là, je suis toujours le même. Mais ma vénération quotidienne renforce ma relation avec Dieu. Et ça peut passer par la musique.

 

Et dans l’Amérique post-11 Septembre, où la confusion des genres s’est renforcée et où être d’une autre confession que Chrétienne peut-être mal perçu, comment tes croyances sont acceptées?

GonjaSufi : Tu parles du Sufisme? De L’Islam?

 

Oui, par exemple.

GonjaSufi: Tu sais, je ne suis pas aussi religieux que ça, mec. Je suis plus porté sur le mystique mais c’est vrai que de nos jours l’Islam, aux USA, est définitivement mieux accepté qu’il ne l’était il n’y a que quatre ans de cela, quand Bush était à la tête du pays. Après son départ, j’ai le sentiment que les choses se sont apaisées. Mais c’est vrai que je suis plus porté par la branche de Islam alors qu’il y a énormément de points communs avec le Christianisme. Quand j’y pense, c’est vrai qu’il y a une quantité incroyable de Chrétiens qui souhaiteraient me voir brûler en Enfer.

 

Il y a un tas de clichés autour des Musulmans aux Etats Unis, non?

GonjaSufi: Ouais… C’est dur d’être spirituel aux Etats-Unis. Mais c’est vraiment nécessaire. Les gens me demandent souvent : "pourquoi tu vis à Vegas, mec? C’est juste le nid de tous les vices". C’est vrai que c’est un exercice délicat de rester équilibré dans ce contexte et j’essaie d’apporter une part de ma spiritualité à ces gens là. 

 

Justement on a l’impression sur MU.ZZ.LE que tu es devenu plus combatif, que tu es dans la dynamique de faire passer un message. Je vois juste?

GonjaSufi : Ouais ! Surtout que j’ai pris conscience que plus de personnes écoutent ce que j’ai à dire. Je veux être plus franc, direct, clair. C’est ça MU.ZZ.LE : dix titres avec un message dedans.

 

Cette volonté de transmettre et ce titre MU.ZZ.LE ("muselière" en français, ndlr), est-ce qu’il y a une image autour de la censure? Est-ce que toi-même tu as été victime de la censure?

GonjaSufi : Ouais, mec! Tu sais quand tu grandis aux Etats-Unis, en tant que homme noir, tu dois d’autocensurer. Voilà pourquoi MU.ZZ.LE comme titre : la muselière ça a été toute ma jeunesse. La liberté de parole est une illusion. Tu es libre de dire ce que tu veux mais il y a des répercussions.

 

Donc dans ce titre, il y a bien quelque chose lié à la liberté de paroles?

GonjaSufi : Oui.

 

Et désormais tu ne te sens plus "muselé" ?

GonjaSufi : Exactement. Mais en même temps je fais toujours attention à ma langue. Je suis toujours conscient des répercussions que mes propos peuvent avoir. Mais la muselière est partie.

 

Et tu te sens réellement en danger par rapport à ce que tu as à dire? Tu penses que tes propos pourraient t’amener en prison?

GonjaSufi : Bien sûr ! Je me sens en danger parce que maintenant j’ai des enfants. Quatre merveilleux enfants. Et je ne veux plus être une cible comme je l’ai déjà été par le passé. Donc je dois être vraiment attentif à ce que je dis. Le gens peuvent me trouver agressif dans mes propos. Surtout aux Etats Unis où par moment le seuil de tolérance est vraiment bas. Tu en trouveras encore certains pour te dire de ne pas utiliser le F*** Word ou le S*** Word. C’est ridicule… Fuck That Shit, man! 

 

Et est-ce que tu deviens plus impliqué dans la politique?

GonjaSufi : Hoooo… Qu’est ce que tu entends par là ?

 

Via ta musique, j’entends.

GonjaSufi : Ouais. Mais c’est pas comme si la motivation première de mon travail était la politique. Mais tu entends tellement de discours politiques divers de nos jours que tu es forcément touché par quelque chose à un moment ou l’autre. Et puis tout devient politique à force, même dans la scène musicale. Ou aux Etats Unis, dans le monde entier, sur Twitter, toute cette merde mec… Mais je ne suis pas impliqué plus que ça dans la politique.  Et puis j’ai pas envie de faire croire ça non plus, ma musique parle de choses précises, des choses que je connais, je veux pas prétendre à un discours politique alors que je n’y porte pas d’intérêt.  J’ai travaillé dur pour imposer ma personnalité, aujourd’hui n’importe qui avec Pro Tools ou une merde du genre parvient à faire de la musique. Tout le monde veut faire du rap de nos jours. Combien y’a de rappeurs aujourd’hui, mec ? La plupart disent la même chose, c’est-à-dire de la merde… Ils utilisent tous la même formule… J’en suis venu à me demander si jamais moi je poussais pas la discipline sur d’autres terrains, personne le ferait. J’ai envie de leur dire de lâcher le micro, de trouver un boulot et d’arrêter de vouloir être des rappeurs. Trop de bubble-gum synthétique et de merde spatiale…

 

Je vois. Tu es fatigué d’entendre le rap tourner en rond.

GonjaSufi : Mais ouais, dans ce que j’entends tout n’est que pognon, sex, bagnoles… Mais qu’on s’entende bien : il y a eu un temps pour ça. J’adore Rick Ross. Pour de vrai, j’adore Rick Ross, j’écoute ça en conduisant, c’est de la bonne musique. Mais soyons réalistes, laissons Rick Ross être Rick Ross, il n’y en a qu’un, sa place n’appartient qu’à lui. Tout le monde n’a pas à dealer, ou prétendre être dealer comme Rick Ross pour faire du rap. Pourquoi tout le monde veut vendre de la dope? Est-ce que j’en vends moi? Alors quoi, le rap maintenant c’est ça? Dealer? Sois plus créatif mec… Qu’est ce qu’ils veulent aujourd’hui? Ils ne le savent même pas. Engranger un maximum de pognon et mourir… J’ai envie de leur conseiller un cours de Yoga pour les aider…

 

Et par rapport au message dont tu me parlais tout à l’heure, maintenant que tu es plus écouté et plus proche du public, tu ne ressens pas un rôle? Tu crois que quelque chose peut changer via l’Art ?

GonjaSufi : Bien sûr. C’est une plateforme. J’essaie d’atteindre des tas de jeunes avant qu’ils ne finissent… dans des tribunaux, des trucs du genre. J’ai été salement arrêté des tas de fois dans les rues de San Diego par les flics et tout ça sans raison. Pas besoin de se rajouter des soucis via la musique, plutôt mieux vaut transmettre une expérience… Est-ce que tu as écouté l’album?

 

Ouais ! Bien entendu.

GonjaSufi : Quels titres aimes-tu?

 

"Nickel and Dimes" vraiment. Et "The Blame", merveilleux titre.

GonjaSufi : Ouais je comprends tes choix. On vient juste de tourner le clip de "The Blame" d’ailleurs. C’est le deuxième single de l’album, au passage.

 

Mais l’album est globalement de bonne facture. Trop court mais de bonne facture. Par contre comparé au premier on dirait que tu as manqué de temps sur MU.ZZ.LE…

GonjaSufi : Ouais mais regarde : tu as toute ta vie pour sortir ton premier album. Mais pour un deuxième album, c’est une autre histoire. Tu peux prendre tout ton temps et composer un album pendant que tu en sors un autre. C’est ce que je fais. Le prochain album est déjà en train d’être écrit. Mais entre les deux : tu as MU.ZZ.LE. Tu peux toujours dire que je suis trop lent ou que l’album est trop court, j’en ai rien à foutre… Je suis toujours un banger dessus. (On pourrait croire qu’il se courrouce mais non il reste très courtois et cordial, ndlr)

 

C’est vrai. Passons à ton mode de vie. Tu vies toujours dans une caravane dans le désert, est-ce qu’être isolé c’est un moyen de créer important pour toi?

GonjaSufi : Ouais. C’est un moyen pour moi de me battre, ça me force à m’écouter plus, à plus me faire confiance, ne pas se reposer uniquement sur des avis extérieurs. Et puis je fais tout par moi-même, c’est intéressant. C’est vraiment mon album. Les gens avec qui je bosse sont comme ça aussi. Ils ont besoin de personne d’autre pour créer. C’est pour ça que lorsque nous nous retrouvons, c’est super fort. C’est une addition d’individualités fortes.

 

Tu penses que tu serais le même artiste, si tu vivais dans une ville?

GonjaSufi : Bien sûr. Enfin, je veux dire que j’ai grandi dans une ville, à San Diego. Alors, bien sûr, si j’avais grandi dans le Bronx, je serais énormément différent. Ton environnement a définitivement un impact sur ta façon de créer, de t’exprimer. Je suis content de pouvoir composer dans le désert parce que la musique que je recherche est profonde, elle est ancrée et va avec le lieu dans lequel je vis.

 

Oui, chaque lieu à sa typicité : le son East Coast, le son West Coast, le Dirty South, la scène de Baltimore… Il semblerait que maintenant il y ait un "Mohave Sound" avec tes productions.

GonjaSufi : Haha.Ouais. On peut voir ça comme ça. Si tu écoutes la plupart de mes amis ils me décrivent comme le mec qui mélange musique psyché et rap. C’est vrai que je fais ça. Faire se rencontrer Jimi Hendrix et Public Ennemy.

 

(il semble réfléchir, ndlr) Tu as vu mon album?

 

Bien sûr. Pourquoi?

GonjaSufi : Regarde je l’ai là en vinyle. C’est ma femme qui a fait l’artwork.

 

Mais la photo est assez connue, c’est une figure emblématique de l’esclavage, non?

GonjaSufi: Ouais, exact. Et ma femme l’a retouché, lui a mis une barbe, tout ça… J’adore cette pochette. Ça veut dire : "rien de nouveau sous le soleil". En apparence on dirait que les choses ont changé mais ce n’est pas le cas.

 

Et justement, à propos de la période esclavagiste des Etats Unis, est-ce que tu ressens toujours des conséquences ? C’est quelque chose de présent dans les rapports entre les individus ?

GonjaSufi : Ouais. C’est ancré en moi en tout cas. Ça fait partie de moi chaque jour, dans mes décisions, mes souvenirs. Mais je pense qu’aujourd’hui, les esclaves modernes se trouvent sur les réseaux sociaux. C’est une forme différente. Mais par rapport à ce que tu me dis, c’est important pour moi de m’en souvenir parce que pour beaucoup d’Hommes sur Terre, il serait très pratique de détruire les livres d’Histoire, de faire en sorte que les générations futures oublient et de faire comme si tout ça n’avait jamais existé. C’est dangereux, mec. Tu as des enfants aujourd’hui, ils ne sont au courant d’absolument rien. D’un côté ça peut sembler bien, parce qu’ils semblent préservés mais de l’autre c’est vraiment dangereux. Des gens sont morts, se sont battus pour gagner leur liberté, tout le monde doit savoir ça. Tu vois les sacs à dos des gamins aujourd’hui? Ils n’ont plus de livres ! Ils ne lisent plus ! C’est une génération vraiment différente, mec. Les enfants sont élevés avec Disney Channel, Netflix… Toute cette merde. Finalement, je me repose même plus sur l’école pour éduquer mes enfants, je complète à la maison avec ce que je sais parce qu’il y a trop de choses importantes éludées.

 

Tu parles souvent de dualité à propos de ta musique. Qu’est ce que tu entends par là ? C’est une dualité en chaque chose ?

GonjaSufi : Comme il existe des pôles complémentaires négatifs/positifs, il y a une dualité complémentaire en chaque chose. Dans l’optique de m’accepter pleinement tel que je suis et de me pardonner, c’est important de connaître la dualité en moi. C’est une longue route mais le chemin en vaut la peine. La destination en soi n’a pas de sens, c’est le chemin qui importe. Et ça m’a déjà apporté, je suis un père de famille, mec. Quand je vais à L.A – et c’est pour ça que je n’y vais plus beaucoup – tous mes potes ne pensent qu’à faire la fête. Mais j’ai la quarantaine maintenant et j’ai trop à vivre pour passer mon temps à faire la fête. J’ai quatre enfants et bien que je pense que je resterais toujours un amateur d’herbe, ils tirent le meilleur en moi et je dois leur rendre le meilleur de moi-même (ses yeux s’humidifient, sa voix tremble, il semblerait que l’ami Sufi commence à avoir le cafard de ses enfants, ndlr). Merde… Ils sont mes enseignants, mes seuls juges, les seuls habilités à me juger… N’importe qui peut me dire n’importe quoi j’en ai rien à foutre. Il n’y a rien de meilleur que de rester à la maison, mettre mes enfants sous la couverture et regarder un film avec eux. J’ai quatre petits monstres, mec, ma femme… J’aime ce train de vie… J’ai eu ma première à 24 ans, je n’étais pas prêt… mais il s’est passé tellement de choses en une dizaine d’années… Je ne les aurais pas eu, qui sait ce que je serais devenu? Un tas de potes ont mon âge et pas d’enfants, ils ne pensent qu’à faire la fête…

 

(J’essaie d’abréger la séquence émotion en voyant la gentille RP me faire signe de finir sous peu, ndlr)

 

Il me reste le temps pour une seule question : si tu devais choisir un terme/mot/adjectif, ce que tu veux, pour décrire cet album, lequel serait-ce ? Dualité ?

GonjaSufi : (grosse hésitation, ndlr) Crasseux. Crasseux hardcore. Non, poussiéreux, sale… Je dirais… aiguisé, en fait. Ouais, aiguisé.

 

Merci mec pour ton temps et tes réponses.

GonjaSufi : merci à toi c’était cool. Ha attend ! T’aurais pas de la weed mec?

 

 

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