14 ans après leurs débuts, le collectif C2C, quadruple champion du monde DMC, a ressorti ses platines pour enregistrer son premier album qui doit sortir au printemps. En attendant, les Nantais présentent un EP puissant et rafraîchissant et se préparent à enflammer la Gaieté lyrique. Atom et Greem, deux des membres du collectif, nous ont donné un avant goût d’un concert son et lumière prometteur.

 

Vous serez ce soir à la Gaieté lyrique pour présenter votre premier album. Vous avez prévu un show spécial pour marquer le coup ?

Atom : L’album est en effet presque terminé, ce sera la première fois qu’on le présente en live. Ensuite, le show intègre une dimension vidéo importante : on aura chacun devant nous un petit écran qu’on pourra contrôler individuellement. L’idée était de construire un show visuel assez minimaliste, super graphique : chaque élément affiché à l’écran correspondra à un élément musical du morceau qu’on est en train de manipuler.

Greem: En fait, si on a voulu rajouter cette dimension au spectacle c’est aussi parce que c’est toujours un peu chiant de nous voir les quatre an rang, bloqués derrière nos platines. On avait déjà pensé à intégrer la vidéo à nos débuts, Pfel et Atom l’ont mis en place quand ils sont commencé à tourner avec Beat Torrent donc cette fois on a voulu pousser le délire jusqu’au bout et faire en sorte que chaque son ait une transcription vidéo. Par exemple, si je lance un son de guitare et que je le manipule, une forme qui correspond à ce son de guitare va apparaître sur mon écran et on va voir les mouvements de cut ou d’aller-retour.

Qui s’est chargé de la dimension visuelle du concert ?

Atom : C’est un motion designer, Remi Paoli, qui a réalisé tout le contenu visuel. Nous, on a découpé nos morceaux pour ancrer la structure de la vidéo, puis on a imaginé des scénarios qu’il a ensuite mis en œuvre.

Vous aviez l’habitude de bosser vos shows avec un disque référence avec toutes vos séquences rythmiques qui tournent en continu et ensuite une platine pour chacun de vous quatre. C’est toujours le cas ?

Atom: Oui, c’est toujours un peu le même concept. On a la base rythmique et après on se distribue les éléments entre nous.

Greem : Sauf qu’avant, c’était le gros stress parce qu’on faisait ça avec des vrais disques vinyles qu’on gravait, il fallait régler le truc parfaitement pour pas que ça saute (rires). Un seul petit défaut physique du disque pouvait péter tout le show. C’était vraiment casse gueule. Maintenant on a la chance de bosser avec Serato, sur lequel tu as un mode « relatif », où on joue le fichier sur ordinateur, et qui a supprimé ce risque là.

Dans un documentaire tourné en 2006, on vous voyait mimer et chanter vos scratchs avant les DMC. Vous avez gardé cette habitude ?

Greem : Je ne sais pas, il faut voir ce soir en fait vu que c’est le premier concert qu’on fait depuis longtemps ! Moi je le ferais bien (rires). Peut-être pas les 1h10 de concert par contre. Avant c’était six minutes ça allait, mais là on va vraiment nous prendre pour des autistes.

Vous vous êtes fait connaître pour votre approche très musicale du scratch, en intégrant de la bossa, du blues, du Louis Armstrong dans vos shows aux DMC World DJ. C’est une particularité qu’on retrouvera sur le nouvel album ?

Greem : Oui, carrément. Dans notre EP, il y a six titres qui alternent entre le blues-électro, la soul, voire le hip-hop avec le morceau « Someday ». Le titre Arcade est lui un peu hip-hop électro dans les rythmiques tandis que F.U.Y.A est plus inspiré par la musique de films, notamment Ennio Morricone, et avec des références à Cinématic orchestra. Dans l’album qui va sortir, on a en fait voulu poursuivre ce qu’on faisait dans les battles de DMC, c’est à dire se nourrir des musiques et des cultures d’autres pays et les remettre à notre sauce avec des beats bien gras, des scratchs, etc… C’est un choc de musique organique, électronique, avec notre patte qui donne un fil conducteur à toutes ces influences. Ceux qui nous suivaient ne devraient pas être dépaysés. C’est un peu une version 2.0 de ce qu’on faisait aux DMC.

Pour vous qui venez du show, des DMC, cela a une signification particulière d’enregistrer un album ?

Atom : Ce n’est pas forcément une rupture pour nous car on a toujours eu une démarche musicale, une volonté de créer des morceaux. On a jamais vraiment joué sur le côté technique du DJ, les grosses sessions scratch, etc. L’album s’inscrit donc complètement dans la lignée de cette envie initiale : arriver à faire des morceaux avec les platines.

Greem : En fait le plus compliqué c’est qu’on s’est mis une pression énorme ! On était pas non plus dans la situation d’un groupe qui commence et qui sort un album au bout de un ou deux ans d’existence. Donc on savait qu’au moment d’en sortir un il allait falloir arriver avec du « fat ». Que l’album soit mieux que les DMC ou les interludes qu’on a pu faire auparavant. Cela a été une longue réflexion on s’est beaucoup interrogés sur la manière de sonner le meilleur possible, de faire du scratch en restant écoutable et sans que ce ne soit un gros truc de geeks. Ça a été un travail beaucoup plus poussé que toutes les choses qu’on a pu faire avant.

Entre Hocus Pocus et Beat Torrent, vous étiez partis quand même sur des projets assez différents. La reconstitution de l’équipe a été instinctive ?

Atom : On ne s’est jamais perdu de vue, on se voyait toujours. Au niveau du taff, c’est vrai qu’il a fallu un peu de temps pour qu’on se remette, pour qu’on retrouve une méthode de travail tous les quatre. Mais cela a été assez rapide et les influences de chacun ont finalement enrichi notre son. Je crois que ce mélange d’influences s’entend d’ailleurs assez clairement dans nos morceaux.

Dans le cadre de votre résidence au Chabada, vous avez donné des « concerts pédagogiques ». Qu’avez vous retenu de l’expérience ?

Atom : Oui, c’était avec des collégiens, et l’idée était d’avoir une première réaction d’un public sur nos morceaux. C’était la première fois qu’on les faisait devant des personnes extérieures à l’équipe technique. Les ados, c’est un public difficile, donc c’était très instructif.

Greem : C’est clair, t’as du mal à captiver l’attention d’ados qui sont en troisième et là on leur offrait un truc un peu ovni. Ils n’ont pas forcément l’habitude d’écouter de la scratch musique, qui est super underground. Malheureusement, le seul Dj qu’ils doivent connaître c’est David Guetta. Et comme c’est un âge clé, celui où tu commences à creuser un peu la musique, c’est important d’agir à ce moment là. Et l’action pédagogique ne s’arrête pas ici, parce qu’on va repasser dans les classes pour approfondir l’échange, montrer ce qu’on fait, expliquer les origines de notre musique. Peut-être leur faire tester aussi, car à la fin du show, ils voulaient tous toucher aux platines.

Comment voyez-vous la scène du turntablism français ?

Atom : On suit un peu moins l’actualité ces derniers temps. Mais depuis quelques années, le niveau est techniquement très haut en matière de scratch. Tu as Scratch Bandits Crew, DJ Fly, etc.. Il y a des milliers de gars en France. Après, j’ai plus de mal à retrouver l’originalité de certains mecs qui nous interpellait quand on regardait les compétitions à l’époque. En France comme à l’étranger, j’ai l’impression que cela s’uniformise un peu.

Greem : Ils scratchent tous super bien mais c’est froid. Si tout le monde fait le 3 click, il n’y a plus de surprise. Là, on a parfois l’impression que les mecs sortent d’une usine avec les mêmes sons, les mêmes phases, etc. Ce manque de créativité nous désintéresse un peu du turntablism et nous pousse vers des côtés plus musicaux de producteurs. C’est pour ça que Pfel et Thomas écoutent de plus en plus de Dubstep car ils y retrouvent ce qu’ils kiffaient dans le turntablism : les pattern, les routines, les beat juggling.

Atom : on a un peu vieillis aussi (rires). On s’est intéressé à autre chose, on ne se fait plus forcément des grosses sessions à scratcher huit heures d’affilée.

Greem : Après attention, un mec qui envoie un peu, on se fait tourner la vidéo ! DJ Vajra a balancé une petite vidéo dernièrement, c’était une bonne claque.

Le collectif japonais Kireek vous a détrôné de l’histoire du DMC en remportant une cinquième fois consécutive le championnat du monde par équipe. Ça ne vous a pas donné l’envie de retourner aux DMC pour remettre les choses à leur place ?

Greem : On va peut-être aller au Japon bientôt, je pense qu’on va faire une expédition punitive pour leur casser les doigts (rires).

Atom : C’est vrai qu’on s’était demandés si on allait pas le refaire car on savait qu’ils étaient susceptibles de battre le record. Mais bon, on avait beaucoup trop de taff à côté.

Greem : Et puis même si ça nous a fait un petit pincement au coeur, c’est bien aussi que le record soit battu et les mecs de Kireek sont là quand même, ils se motivent tous les ans. Eux aussi ils auraient bien aimé qu’on revienne je crois, j’avais lu une interview où ils disaient « si C2C se ramène, on va prendre Kentaro et Co-Ma ». Ils voulaient ressortir l’artillerie lourde, ça aurait été bien franchement !

Propos recueillis et transcits par Pierre Boisson pour 90bpm